%> hH- i j» ♦ : î ^ 'JH I iS: IL A ETK IMPRIME Dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande Van Gelder. JOURNAL D'EMIGRATION DU COMTE D'ESPINCHAL Copyright by l'eriin «t C'« i'J12. LE COMTE D'ESPINCHAL D'après on portrait de Quenedey. JOURNAL D'ÉMIGRATION DU COMTE «ESPINCHAL PUBLIÉ D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX PAR ERNEST D'HAUTERIVE PARIS w y LIBRAIRIE ACADÉMiaUE PEIUIIN ET G'", LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, yllAI uns CKANDS -AUGUSTIN», 35 Tous droils de reproduclion et île traduction réservés pour tous pays, i V AVANT-PROPOS Le comte d'Espinchal, dont nous présentons a le journal o au public, était un type bien curieux de cette société de la fin du xviii' siècle, si féconde en person- nages intéressants. Ce beau gentilhomme, grand, brun, de belle allure, à la physionomie ouverte, au nez aquilin fortement prononcé, portait dans toute sa personne la suprême distinction de sa race. Issu d'une des meilleures familles d'Auvergne, fils unique* d'un ancien page du Roi, il fut conduit à Paris dès l'âge de cinq ans, mis en pension- immé- diatement et, quelques années plus tard, en 176l2, nommé lui-même page du Roi en sa petite écurie. Attaché ensuite au Dauphin, quand celui-ci mourut (1768) il devint un moment page du nouveau Dauphin, le futur Louis XVI, et entra bientôt comme capitaine dans le régiment de dragons de la Reine. Pendant une douzaine d'années, il servit, de garni- 1. Joseph-Thomas d'Espinclial naquit le 5 novembre 1748 au château de Uloslo, en Auvergne. Il était (ils du comte d'Espinchal et de la comtesse d'Espinchal, née de Chavagnuc. Très peu de joura après, cotte dtirnière mourut de la petite vérole : elle avait à peine seize ans I ::2. Son père le mit chez Rhombius, qui tenait uni! pension allemande i l'Estrapade, l'ou de temps après, le jeune d'Espinchal l'ut conGo à un pré- cepteur qui habitait le collège d'Iiarcout et chez lequel il fit d'assez bonnes études, jusqu'à la troisième. II AVANT-PKOl'OS son en garnison, passant, le plus souvent, le semestre d'hiver à Paris où, très mondain, il fréquentait la meil- leure société. Après la mort de son père, survenue à la fin de 4780, il se trouva à la tête d'une belle fortune. Marié déjà depuis huit ans\ ayant plusieurs enfants, étant peu ambitieux, estimant le métier militaire fas- tidieux en temps de paix, il cessa peu à peu de faire du service — il était colonel depuis 1774 — et s'établit à Paris ^ où il passa désormais une partie de l'hiver. Il allait, en outre, fréquemment à Chantilly, chez le prince de Condé, et dans ses propres terres, en Au- vergne, ou voyageait en Italie et en Suisse. Quant à son caractère, une de ses contemporaines, plus habituée à manier le pinceau que la plume, M^'Vigée-Lebrun, a cependant tracé de lui un portrait dont nous ne voudrions pas priver le lecteur^ : « Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute l'existence se bornait à savoir jour par jour tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d'Es- pinchal était toujours instruitle premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc., au point que, si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt : il faut le demander à d'Espinchal. On imagine bien que pour être ainsi parfaitement au fait, il fallait qu'il connut une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand sei- 1. Il avait épousé Louise-Gabrielle de Gaucourt (12 juillet 1772). 2. Son hôtel était situé dans la rue des Petites-Écurius-du-Roi, au coin de la rue Poissonnière. 3. Souvenirs de M"" Vujée-Lebrun, publiés par M. Pierre do Nolliac (éili- tion des Mémoires el Souvenirs, publiés sous la direction de M Funck- Brentano.) AVANT-I'BOPOS IH gneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue. « En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses de chevaux, au Salon, et, le soir, à deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dormir, car il passait presque toutes ses nuits dans les bals. « A rOpéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient louées à Tannée à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune : car trop d'aiïaires l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y mettait que le temps d'ap- prendre quelques nouvelles de plus. '< Heureusement, le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. 11 n'était pas même très bavard et savait se taire avec les per- sonnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles; mais, pour parve- nir à ce but, il ne négligeait aucun soin, et bien cer- tainement il était plus au fait de mille choses que ne l'était le lieutenant de police. » Et pour prouver combien M. d'Espinchal connais- sait son monde. M"" Vigée-Lebrun raconte cette anec- dote : Aux bals de l'Opéra, où les dames les plus honnêtes de la société ne craignaient pas de venir, « masquées IV AVANT-PROPOS jusqu'aux dents », dit-elle, M. d'Espinchal se faisait un jeu de percer l'incognito le plus jalousement gardé. A une de ces fêtes, il remarque un homme qu'il ne con- naît pas et qui s'approche des femmes portant un domino bleu, les regarde un moment et s'éloigne avec un geste de désespoir. Intrigué, il l'aborde : — Puis-je quelque chose pour votre service, lui demande-t-il ? — Hélas ! lui répond l'inconnu j'ai perdu ma femme dans la foule. Arrivée d'Orléans ce matin, elle a voulu venir ici. Elle ne sait ni le nom de l'hôtel dans lequel nous sommes descendus, ni même le nom de la rue. — Rassurez-vous, Monsieur, votre femme est assise dans la seconde fenêtre du foyer. Us y vont. Le mari a la joie de reconnaître le domino bleu de sa femme. — Mais comment, dit-il à M. d'Espinchal... — Madame est la seule personne du bal que je ne connaisse pas, répond M. d'Espinchal, d'où j'ai con- clu qu'elle n'est pas de Paris. « On assure, ajoute M™* Vigée-Lebrun, qu'avant de mourir il brûla une énorme quantité de notes qu'il avait l'habitude d'écrire chaque soir. J'avais, en effet, entendu parler de ces notes par plusieurs personnes que peut-être elles eflVayaient. Il est certain qu'elles auraient pu fournir la matière d'un ouvrage très pi-' quant, mais bien certainement aussi très scandaleux. » Cette affirmation n'est pas complètement exacte. Il est vrai qu'il a rédigé une masse prodigieuse de notes. 11 en prenait sur tout ce qu'il lisait, sur tout ce qu'il entendait, sur tout ce qu'il voyait. Événements, impressions, souvenirs, anecdotes, bons mots, il notait tout, de sa petite écriture tine, claire, lumineuse et or- donnée. Méticuleux à l'excès, il n'hésitait pas à copier AVANT-PROPOS Y une lettre, une proclamation un décret, un discours qui lui semblaient avoir de l'intérêt pour l'histoire. Une chanson, une pièce de vers, un anagramme, un article de journal lui paraissaient-ils curieux, il les inscrivait sur ses petits carnets. A partir surtout du moment où les événements se précipitent, quand la Révolution com- mence h gronder, puis se déchaîne, il multiplie ses notes. Dès lors, il raconte tout ce qui passe, formanten outre de véritables dossiers sur tous les individus mê- lés à ces événements, dressant sans relâche des listes de toutes sortes, listes de députés, de généraux, d'offi- ciers, de membres d'une municipalité, d'amis du Roi, d'ennemis du trône, de condamnés à mort, de guil- lotinés, de conventionnels, de gens votant de telle ou telle manière... A ces listes, il joint des notes biogra- phiques sur ces personnages. Sans se contenter des vivants, il reproduit la généalogie des familles impor- tantes. C'est une encyclopédie ! Au cours de ses voyages, il note avec soin les endroits par lesquels il passe, il décrit les localités, retrace la route, s'attache particulièrement aux études de mœurs. Quoi qu'en dise M"*® Vigéee-Lebrun, ces notes exis- tent encore, dans leur plus grande partie du moins, écrites soigneusement et réunies dans un nombre considérable de petits carnets, proprement reliés. Donnéi^s par le comte d'Espinchal à son fils Hippo- lyle, elles ont été léguées par ce dernier à la ville de Clermont-Ferrand, où on les trouvera à la Biblio- thèque municipale '. (^es petits volumes sont trop 1. Quil iru! soit pemiis ici de signaler la bonne grâce parfaite avec la([m!ilo M. iiî Conservateur ot MM. les bibliothticainis veulent bien aider les porBonnes (jui viennent travailler dans cette bibliothèque, si riche en impriaiûs et on inauuscrits admiraltleiiient catalogués, ot qu'ils acceptent ici l'expression de ma recounaisuance pour le concours que j'ai U-ouvé auprès d eux. VI AVANT-PROPOS nombreux pour en donner ici la liste : qu'il suffise de dire que pour dresser un dictionnaire des événe- ments et des personnages de la Révolution, un auteur y puiserait certainement la base même de son ouvrage. Quelques-unes de ces notes ont failli disparaître. Pendant son séjour à Coblentz, on vola, en effet, à M. d'Espincbal la cassette qui en renfermait une grande partie avec ses bijoux. Quelques jours plus tard, on retrouva la cassette dans le Rhin. On la lui rapporta : les bijoux avaient disparu, mais les papiers s'y trouvaient, portant les traces irréfutables de leur séjour dans Teau, comme on peut le constater encore. Peut-être M. d'Espinchal eût-il alors préféré Tin verse, à cette époque où ses fonds commençaient à s'épui- ser. Quant à nous, nous ne pouvons que nous réjouir de ce que les voleurs aient préféré les bijoux à ces notes. C'est grâce à elles, en effet, que M. d'Espinchal a rédigé le Journal^ dont nous présentons aujourd'hui au public les extraits principaux et qui est bien réel- lement (( le Journal des premières années de l'émigra- tion ». Grâce à elles, quoique rédigé après coup, c'est un vrai journal, écrit au jour le jour, avec toute la sincérité d'un homme qui, sans empiéter jamais sur l'avenir, désire conserver pour lui et pour son fils, à qui il est dédié, le souvenir exact des faits déroulés sous ses yeux et des impressions éprouvées par lui dans ces temps tragiques. Dans le manuscrit, le journal, daté de chaque jour, se compose de plusieurs parties, enchevêtrées les 1. Le titre exact du manuscrit est : « Journal de voyages et de faits rela- n tifs à la Révolution, coinmonctf on juillet 1789. précéfi»5 d'un abrt^fçé histo- « rjquo des événements, dnpnis la convocation dos assemblées pour les « États généraux, avec des notes sur les personnages les plus marquants « dans la Uévolution. >> AVANT-PROPOS VII unes dans les autres. A côté, en effet, du récit pro- prement dit des événements auxquels il a été mêlé, dont il a été acteur ou témoin, à côté de ces descrip- tions pittoresques des mœurs observées par lui dans les différents pays, se trouvent des récits de seconde ou de troisième main, rédigés d'après ce qu'il a entendu dire ou ce qu'il a lu dans les écrits divers de l'époque, ainsi que des notes biographiques ou généa- logiques, fort importantes souvent, et des descrip- tions, parfois un peu longues, des régions qu'il traverse. Ne pouvant publier tout l'ouvrage, nous nous sommes bornés à prendre la première de ces parties, laissant de côté les récits de seconde main, malgré l'intérêt de quelques-uns d'entre eux, les notes bio- graphiques ou généalogiques utiles surtout pour l'his- toire d'un personnage en particulier, les descriptions de voyage enfin, quand il ne s'y mêle pas une obser- vation des mœurs. Nous avons estimé plus intéressant de ne donner que les passages où M. d'Espinchal peut dire : « J'ai vu. » Au nombre de ces passages, signalons un certain nombre de pages, déjà publiées par le commandant de Champflour, dans son livre La coalition d'An- ve)-(/ne, et relatives à la campagne de 1792. Malgré leur publication antérieure, dans leurs parties princi- pales, par M. de Champflour, il nous a paru indispen- sable de les reproduire ici, en raison de l'intérêt considérable qu'elles présentent pour l'histoire. Il est inutile, pensons-nous, de dire que si nous avons retranché une partie du texte, faisant, dans l'ordre d'idée que nous venons de dire, de larges, de 1. Commandant do Champflour : La Coalilion d'Auvergne, Carnet du comte d'Espinchal, 1 vol., Riom, 1899. VIII AVANT-PROPOS très larges coupures *, nous n'y avons rien ajouté. Nous avons réduit les notes au minimum. Suivant la juste observation de M. Frédéric Masson % en pareille matière elles sont inutiles : nous n'avons pas la ridi- cule prétention d'apprendre au lecteur Thistoire de la dévolution et, du moment qu'il s'agit ici d'un docu- ment personnel, « la responsabilité entière du témoi- gnage doit être laissée au narrateur ». Notre rôle d'éditeur a consisté à choisir les pas- sages du manuscrit qu'il nous a paru intéressant de citer, à les diviser en chapitres, à les relier par quelques notes très brèves, à dresser entîn une table des noms propres pour faciliter les recherches. Qu'il nous soit permis de nous demander pourquoi on n'a pas encore publié le Journal du comte d'Eupin- chai. C est inexplicable. D'assez nombreux travail- leurs, cependant, connaissent cet admirable manus- crit *. Peut-être, en dehors de M. de Ghampflour, quelque revue en a-t-elle reproduit des fragments. Mais comment n'a-t-on pas encore publié le reste ? Com- ment a-t-on laissé enseveli, ignoré dans un manus- crit que lit seulement un nombre restreint de gens, d'initiés pourrait-on dire, ce récit si vivant des pre- mières années de l'émigration ? Pourquoi n'avoir pas fait connaître au public ces descriptions si curieuses de 1. Chacfae fois que nous Istisons une coupure et que nous uu rcprodui- Koos pa» une partie du manuscrit, nous signaluns la chose en terminant la dernière phrase par plusieurs points. 2. Avaat*propos dos Souvenirs Miiitaires d'Uippolyple d'Espinchul, publiés par MM. Frédéric Masson et François Boyor. Paris, 1901. — Hip- polypte d'Espinchal était le fils du comte d'Kspiûchal. 3. Quelques-uns d'entre eux ont oertaiuemeot songé à en présenter des extraits au public : j'en veux pour preuve ces marqiies au crayon, crayon bleu, crayon rougo, crayon noir, que des mains, peu respectueuses des dépôts contiés à. nos archives, se sont permis de tracer, de-ci do-là, pour notor les pasa&Kes à citer et pour s'éviter la peine de désigner d'autre façon nix besogne au copistu clmrK»^ de reluver ces passagos. AVANT-PROPOS IX la vie du xviii' siècle à Turin, à Venise, en Allemagne? Sans doute, a-t-on été effrayé par l'importance de l'ouvrage. On a reculé devant les treize volumes de ce manuscrit formant un ensemble de près de cinq mille pages 1. Cette considération aurait dû rester secon- daire. A une époque, en effet, oîi Ton imprime chaque jour des montagnes de papiers dont la presque tota- lité disparaît instantanément, il est étrange que ce soit toujours pour publier des ouvrages d'une impor- tance réelle, au point de vue scientifique, historique ou littéraire, que l'on trouve le plus de difficultés. Notre public français, léger par nature, rendu plus léger encore par les entrepreneurs de littérature facile — pour ne pas la qualifier autrement — n'a pas le goût de s'instruire, surtout, dirait-on, depuis que l'ins- truction est devenue générale et obligatoire : en eût-il, d'ailleurs, le désir, avec notre vie fébrile, le temps lui manquerait. De même qu'au théâtre sérieux, le for- çant à réfléchir, il préfère les spectacles des music- halls, où ses méninges ne risquent pas de subir un excès de travail, de même, chez lui, il demande des lectures d'une digestion facile... Nous laissons au lecteur le soin de dire si le Jow- nal de M. d'Espinchal ne présente pas à la fois le double avantage d'être d'une lecture des plus attrayantes et de constituer en même temps, au point de vue historique, un document des plus précieux. Ernest dUauterive. 1. Exactement, d'après le catalogue de la bibliothèque 2442 feuillets doubles, soit 48S4 pages ! CmMi^ P< /«.- tu»». • il a*ail- iftvy^L *n-»>X> 'H JS. c^a./£jj«-»^,^uii<*- >*«*• FAC-SIMILÉ D'AUTOGRAPHE DU COMTE D'ESPINCHAL Extrait d'une note insérée par lui dans le Dictionnaire des Contemporains, en marge de ranicle le concernant. JOURNAL D'ÉMIGRATION INTRODUCTION Léger aperçu des événements depins le commencement du printemps 1189 jusque au 10 juillet suivant. J'avais projeté de faire un journal exact et suivi depuis le commencement de l'année 1789, mais les circonstances m'ont empoché d'exécuter ce dessein. Ce que je n'aurais pu faire que très imparfaitement, d'autres l'ont rempli avec soin et sans contrariété. Il ne m'a été possible de commencer ce journal que le 10 juillet 1789. Dès lors il est devenu purement personnel. [1 faut donc revenir à ce qui me concerne plus particulièrement et aux affaires dans les(iuelles j'ai pu avoir part. Les lettres de convocation * ayant été envoyées dans les différents bailliages, je partis de Paris le dimanche gras pour me rendre en Auvergne, et j'arrivai à Clermont le mardi au soir. J'y attendis l'ouverture de l'assemblée de Riom, ma terre de Massiac se trouvant dans le ressort de cette séné- chaussée. Les trois ordres réunis, l'ouverture se lit avec beaucoup de calme et de tranquillité. Le clergé était com- posé d'environ cincj cents membres, la noblesse de plus de trois cents, et le tiers état de plus de mille. Les pre- mières formalités remplies, chaque ordre se retira dans la chambre qui lui était destinée. Le comte de Langeac, sénéchal de la province, continua à présider l'onlre de la \. Pour les élections des dc()uli;b aux lîtats Généraux. 2 JOURNAL d'émigration noblesse. Je fus nommé un des commissaires pour la rédaction des cahiers. Après beaucoup de débals, qui nous tinrent près de quinze jours, on procéda à la nomination des députés. Lesinlrig^ues, pour être élu, eurent lieu à Riom comme dans le reste de la France. Nos cinq députés de la noblesse furent : le comte de Langeac, le marquis de La- queuille, le marquis de La Fayette, le marquis de La Rou- si^re et le comte de Mascon. On nomma ensuite deux sup- pléants, le comte de Canillac et moi. Dans rintervalle de nos séances, nous arrêtâmes l'aban- don de nos privilèges pécuniaires, nous lûmes l'annoncer à la chambre du tiers, dont on ne peut se figurer le conten- tement et les témoignages de reconnaissance. On accom- pagna tous les nobles dans les rues avec des cris continuels de (( Vive la Noblesse ! ». Les curés se conduisirent très mal vis-à-vis du respectable évoque de Glermont qui les présidait : ils le nommèrent leur quatrième député ; il n'accepta pas et fut nommé à Glermont par tout son clergé. Nous nous séparâmes avec les apparences de la plus grande union avec le tiers état et chacun de nous paraissant emporter la bénédiction de tous ses membres. N'ayant rien qui me pressât de retourner à Paris, je fus faire une petite visite dans ma terre et j'étais bien loin de prévoir que je la voyais pour la dernière fois. Je rencon- trai La Fayette, qui faisait diligence pour se rendre dans la capitale, où il voulait être acteur de tous les événements et se trouver aux élections de Paris. Je n'y arrivai que dans la semaine après Pâques. Les assemblées venaient seulement d'y être indiquées. Elles avaient occasionné beaucoup de difficultés. La ville de. Paris prétendait n'avoir jamais été assemblée en trois ordres distincts et réclamait son droit d'être assemblée en commune. Il fut cependant arrêté qu'elle suivrait la règle générale. En conséquence, on fit soixante divisions pour le tiers, vingt pour le clergé et autant pour la noblesse. La curiosité me conduisit à l'assemblée des nobles de mou quartier, qui se tenait à la Bibliothèque du Roi. Dans cha- cune de ces assemblées, on devait faire un cahier de doléances et en charger un certain nombre de députés, selon la quantité des membres de l'assemblée. Ces dépu- INTRODUCTION 3 lés devaient composer l'assemblée des électeurs pour la nomination des dix députés de la noblesse de Paris aux États Généraux. Je fus un des nobles nommés dans mon quartier et je me rappelle que mes autres coUèg^ues furent le manjuis de Beauliarnais, aîné, le comte do Surgères, le comto do Riccé, Bigot do Sainte-Croix, le comte de Sérent- Walsii, le comte de Bouvrac, le duc d'Aumont, le mar- quis de Granges, et Sartine fils. Plusieurs de ces nobles ont joué un rôle dans la Révolution. Rendu à rArchevôcbé, où se tenait l'assemblée des élec- teui's, j'eus occasion de parler avec force et avec fraun chise sur toutes les manœuvres et les intrigues que je voyais se former. On me sut gré de mou zèle et de ma conduite, et on me le témoigna en me nommant un des douze commissaires chargés de la rédaction du cahier. Le duc d'Orléans, pour lequel on intriguait à cotte assemblée, ne put être do ce nombre. Le comte de (Uermont-Ton- nerre avait déjà été élu président et les deux secrétaires étaient d'Eprémesnil, conseiller au parlement, et Lally- Tollendal. Dans cette commission de douze nobles, nous n'étions que trois royalistes. Il est assez piquant d'en connaître la composition et do voir en quelle compagnie je me suis trouvé à celte occasion. Commissaires nommés pour la rédaction du Cahier de la noblesse de Paris. Le comte de Clermonl'Tonnerre, président : massacre', 1792. Le duc de La Rochefoucauld : massacré, 1792. Le marquis de Condorcet : s'est tuéy 1794. Le marquis de Montesquiou, républicain. Le marquis de Rochechouart : mort, 1790. Duport, conseiller au Parlement : constitutio?inel. Sémonville, conseiller au Parlement : républicain. Le marquis de Lusignem : constitutionnel, émigré. Le comte d'Espin<-.hal : royaliste, émigré. Le président de Nicolay : guillotiné, 1794, royaliste. Ferrand, conseiller au Parlement : émigré, royaliste, Choderlos de La Clos : républicain. 4 JOURNAL D EMIGRATION Le comte de Riccé : constitutionnel y émigré. Le comte de Lally-ToUendal : secrétaire constitutionnel ^ émigré. Cependant les États Généraux étaient commencés et je n'avais pu en voir l'ouverture. On n'avait pas voulu attendre les quarante députés de Paris. Le temps se perdait en débats et en intrigues. Enfin le cahier fini et arrêté, on procéda à l'élection des députés. Il y eut de longues dis- cussions sur la manière de procéder au scrutin, et on finit par celle qui convint le mieux aux intrigants. On fil des listes et ceux qui réunirent le plus de voix furent les dix députés. Je puis dire aujourd'hui hautement, ainsi que je le dis alors, et je ne crains pas d'être démenti, que me trouvant par les circonstances sur les rangs pour être député, je ne fis pas à cet égard la plus petite démarche, ni ne demandai à qui que ce fût une place dans la liste. Cependant peu s'en fallut que cela m'arrivât. Le duc d'Orléans, ayant été nommé déjà par le bailliage de Crépy, refusa la nomination de Paris. M. de Nicolay, premier pré- sident de la chambre des comptes, n'accepta pas. Les deux qui eurent le plus de voix furent le marquis de Mirepoix et le marquis de Montesquiou : ils furent députés. Je les sui- vais immédiatement. M. Dionis du Séjour, conseiller au parlement, académicien, astronome, avait été nommé à cause d'une diatribe qu'il débita contre le clergé. Aimant le repos, s'occupanl plus des astres que des affaires, il se décidait à refuser la députation lorsque ses confrères Duport et Sémonville le déterminèrent à accepter. A cette époque, je l'avoue, j'eus été infiniment flatté d'être député." J'ai depuis béni le ciel de m'avoir préservé de ce pénible fardeau. Les dix députés de la noblesse de Paris furent : Le comte de Clermont-ïonnerre : massacré. Le duc de La Rochefoucauld : massacré. Le comte de Lally-Tollendal : émigré. Le marquis de Rochechouarl : mort. Le marquis de Lusignem : émigré. Dionis du Séjour : mort en prisoji. INTRODUCTION Duport : émigré^ mort en Suisse. Le Pelletier de Saint-Fargeau : assassiné. Le marquis de Montesquieu : républicain, mort 1800. Le marquis de Mirepoix : gtiillotiné. La députation de Paris rendue à Versailles, je suivis avec assez d'exactitude les séances de la chambre de la noblesse, dont je connaissais à peu près tous les membres, qui, ne doutant pas de mes sentiments, ne cherchèrent pas à m'éloig-ner du petit coin où je me plaçais. Je vis des lors se former dans la chambre cette coupable minorité qui s'opposait à toutes les délibérations importantes, met- tait des entraves à tout et correspondait avec les chefs du parti révolutionnaire de l'ordre du tiers. Dans ce même temps, le duc d'Aumont ayant loué près Versailles, à Viro- flay, une petite maison, il s'y réunissait tous les soirs les principaux acteurs des trois ordres. On y arrêtait ce qui se ferait dans les différentes chambres le lendemain. C'est là que se forma le club Breton, qui a donné naissance au club des Jacobins, lequel prit son nom du lieu de ses séances, aux Jacobins de la rue Saint-Honoré, et a pro- duit depuis tous les clubs du Royaume. La majorité de la noblesse adopta alors dans Versailles un lieu de rassem- blement pour y convenir également de ce qu'il y avait à faire le lendemain. Je fus admis à ce club et je fus le seul non-député inscrit sur la liste. Cependant, durant les premiers débats sur la vérifica- tion des pouvoirs, je passais mon temps à Chantilly, à Paris et à Versailles. La maison de la duchesse de Polignac était devenue le rendez-vous des bons députés de la noblesse. M. le comte d'Artois y passait une partie de la journée et y dînait régulièrement tous les jours. Je fréquentais conti- nuellement cette maison. Les affaires commençant à s'em- brouiller de plus en plus, les motions devenant chaque jour plus incendiaires au Palais-Royal, je ne reparus plus guère à Paris, où mon opinion prononcée était trop con- nue pour ne pas me faire courir quelque danger. Je restais davantage à Versailles. J'eus occasion d'entendre quelque- fois, dans la chambre du clergé, l'éloquent abbé Maury, 6 JOURNAL d'Émigration dont on craignait alors les sentiments et les talents et dont la bonne conduite ne s'est pas un seul instant démentie. J'allais aussi quelquefois à la chambre du tiers, qui se cons- titua en Assemblée Nationale le 17 juin. Il m'y arriva un jour une petite aventure que je ne veux rappeler que pour servir à faire mieux connaître l'hypo- crisie du scélérat Necker. il était près de trois heures et la chambre, après une assez longue discussion sur une pro- position que Necker avait fait faire au tiers, se disposait à l'appel nominal. Je m'en allais chercher mon dîner. Je fus arrêté par une femme, qui piqua ma curiosité parla sortie qu'elle fit sur Necker. Je m'assis à côté d'elle. Elle m'en dit des choses incroyables, elle me montra la lettre qu'elle lui écrivait pour lui demander le payement de la somme de 24.000 livres qu'il lui devait, pour la jouissance de ses faveurs qu'elle lui avait accordées, il y avait quelques années. Elle ajoutait des invectives très plaisantes contre cet imposteur, qui, disait-elle, était un franc libertin sans avoir les moyens de l'être. Elle m'assura que le lendemain cette lettre serait remise en main propre à Necker lorsqu'il entrerait au conseil et que, s'il ne lui faisait pas une réponse favorable, elle conterait son uiïaire à tout le monde. Ce qu'elle fit en elfet le lendemain. Je fus dîner chez M. de Villedeuil, ministre de Paris, et lui racontai ce qui venait de m'arriver. Je le dis à d autres et cela s'ébruita dans Versailles. Quelques jours après, M. de Vil- ledeuil me dit que Necker le persécutait pour faire enfer- mer cette dame par lettre de cachet. Voilà ce quêtait cet ami du peuple, cet ennemi du pouvoir arbitraire, ce ver- tueux grand homme. J'ai retrouvé, depuis, cette dame que le genevois avait abusée. C'était une femme d'une mauvaise conduite, d'ailleurs très bien née, allemande, ayant mené une vie scandaleuse à la cour de l'éleclrice Palatine, dont elle avait été un moment dame de compagnie et qui, depuis quelques années à Paris, y avait fait le métier de ft'uime entretenue et était connue sous le nom de comtesse de Gassel, née Leutrum. Pendant que j'étais à Versailles, je fus témoin de plu- sieurs scènes rejnarquables, telles que la séance du Jeu do Paume et le serment qu'y prêtèrent les membres du tiers I N r R 0 D IT C T 1 0 N état, à l'exception du seul Martin, d'Auch, avocat, député (le Caslclnaudary, qui eut le courage de signer une protes- tation contre cet acte de rébellion, au milieu de tous les factieux, présidés par Bailly, depuis maire de Paris. Le lendemain, les rebelles tinrent leur séance dans l'église paroissiale de Saint-Louis. Deux nobles furent les y joindre et furent les premiers à abandonner et à trabir leur ordre. Ces deux gentilshommes sont le marquis de Blacons et le comte Antoine d'Agoult, député du Dauphiné. L'archev^èque de Vienne et Tévêque de (Ibartres, suivis d'un grand nombre de curés, se rendirent également à cette église pour y faire vérifier leurs pouvoirs par le tiers. Le 23 juin, le Roi tint dans la grande salle des Etats cette fameuse séance royale et y donna cette déclaration, (|ui contenait encore plus que tous les cahiers des trois ordres. Necker, qui avait travaillé à cette déclaration, ne voulut pas assister à cette séance, sous le prétexte de quelques phrases changées au texte de la déclaration. Ses agents excitèrent les membres des communes à ne pas l'accepter. Apres midi, il se rendit chez le Roi et lui remit sa démission. Le duc de Liancourt, comblé des bienfaits de son roi, jouissant de sa confiance, le servit en ce moment de la manière la plus perfide en déterminant S. M. à refuser la démission de Necker. La cour était pleine de députés attendant l'événement et tenant les propos les plus alfreux sur le Roi. On proposa à Necker d'éviter, en sortant, cette société. Mais il alfecta au contraire de traverser à pied, malgré la pluie, toutes les cours et descendit la rue dans toute sa longueur jusque chez lui, suivi d'une multitude de peuple et de petites gens de Versailles auxquels il disait : « Tranquillisez-vous, mes enfants, je reste avec vous, le Roi me conserve ses bontés. » Dès le même soir, il reçut la presque totalité des députés du tiers. Sa maison ne désemplit pas de la nuit. On fit des feux de joie par la ville. Son triomphe fut complet. Le lendemain, 24, on commença à insulter les curés qui se refusaient à passer au tiers. L'émeute devint plus considérable au sortir de l'assemblée. On assaillit rarchevôque de Paris à coups de pierres jusque dans sa maison. On parvint à dissiper les factieux qui étaient soudoyés. Le marquis d'Autichamd 8 JOURNAL D EMIGRATION en arrêta même un que l'on conduisit à la geôle. Le prince de Poix fut lui rendre la liberté. Le 23, plusieurs évêques se rendirent avec la moitié des curés à la chambre du tiers et l'archevêque de Paris, con- duit par l'archevêque de Bordeaux, eut la faiblesse de s'y rendre le 26... Le même jour, 25 juin, la minorité do la noblesse, com- posée de 45 membres, se réunit également au tiers. Les noms de ces coupables gentilshommes qui, trahissant leur ordre, abandonnant leurs confrères, peuvent être regardés comme les principaux fauteurs des calamités de notre malheureuse patrie, doivent être transmis à la postérité et voués à l'exécration de toute la noblesse française. Plusieurs autres, non moins coupables, ne passèrent au tiers qu'avec la totalité de la chambre de la noblesse, dans laquelle ils restèrent jusqu'au dernier moment pour y faire des prosélytes et pour savoir ce qui s'y passait... Enfin, ce fut le 27 juin que s'opéra la réunion des trois ordres. A cette époque, j'étais retourné à Chantilly. La nouvelle nous en arriva le même soir. Les détails de cette scène toucliante nous firent verser des larmes avec d'au- tant plus de raison que la perte totale de la noblesse et môme de la monarchie peut dater du jour de la confusion des ordres. Je restai à Chantilly jusqu'au H juillet, date à laquelle je revins à Versailles sans paraître à Paris. C'est de ce jour que je commençai mon journal, lequel ne contient plus guère que ce qui est personnel soit à moi, soit aux personnes que j'ai suivies depuis cette époque... CHAPITRE PREMIER LE 14 JUILLET 1789 Journal commençant le 11 juillet 1789. 11 JUILLET. — M. le prince Je Condé allant couchera Versailles, il nous mène dans sa voiture M. du Cayla et moi. Les insultes faites la veille, sur le chemin de S' Ouen, à un homme à la livrée du prince, nous engagent à nous munir de pistolets en cas d'événement. Depuis quelque temps beaucoup de personnes en étaient pourvues à Ver- sailles. Nous arrivâmes tranquillement jusqu'à la porte du Bois de Boulogne, où, relayant, plusieurs particuliers, mal vêtus, nous fixèrent insolemment, proférèrent quelques mauvais propos et s'en tinrent à cela. Rien ne troubla noire route jusqu'à Versailles, où nous étions rendus à sept heures du soir. Je fus à l'ordinaire passer ma soirée chez la duchesse de Polignac, où se trouvait M. le comte d'Artois, ainsi que beaucoup de députés de la noblesse. Je lïUi retirai à deux heures après minuit, ignorant le départ précipité de M. Necker, et, l'apprenant par mon domestique, je n'en voulu rien croire. 12 JUILLET. — Le départ de M. Necker, ignoré la veille, est public dans la matinée. Je me rendis dès neuf heures chez M. le prince de Condé, qui m'en témoigna toute sa satisfaction. Je fus au château et je ne rencontrai que des personnes agitées de sentiments différents. Les uns s'en réjouissaient ouvertement; d'autres paraissaient en pres- sentir les trop funestes suites. Un grand nombre semblait désespéré et déconcerté. Chacun se questionne sur cet 10 JOURNAL D ÉMIGRATION événement dont on ig-nore les détails. On ne sait quelle est sa marche. Est-il renvoyé? Est-il en fuite? Il était parti de la veille et nous l'avions rencontré sans nous en douter. Ce qui paraît positif c'est que, pour éclairer sa conduite ou pour l'arrêter, deux officiers des gardes du corps, M. le mar- quis de Savonières, lieutenant, et le comte d'Astor^, sous- lieutenant, sont partis ce matin munis de pouvoir très éten- dus et sont à sa poursuite. Cependant, toute la matinée, M. le comte d'Artois reçoit du monde. Son appartement est plein de bons royalistes qui se félicitent du départ de l'ennemi du trône et de la noblesse. Les ministres amis de Necker se retirent. De nouveaux sont déjà nommés. Le baron de Breteuil, le duc de La Vauguyon font déjà leurs visites et leurs remerciements. Mon épouse, que je n'avais pas vue depuis quelque temps, vint avec la princesse Alex. Lubormiska passer la journée à Versailles. Ces dames dînèrent chez M. de Ville- deuil, et moi je fus dîner, avec M. le comte d'Artois, chez la duchesse de Polignac. Cependant tout Paris était en fermentation. Les partisans, les émissaires de Necker échauffaient les esprits. L'argent était prodigué parmi la populace. Les g-ardes françaises étaient déjà en pleine insurrection. Les troupes que l'on avait fait venir à Paris et aux environs étaient presque toutes séduites, et on ne pouvait les faire ag-ir sans danger. Le régiment de Royal-Allemand seul se conserva intacte. On commença dans la matinée à brûler toutes les barrières. Le soir, l'insurrection fut au comble à biplace Louis XV. Les gardes françaises tirèrent contre Royal-Allemand. M. le prince de Lambesc se conduisit avec la plus grande-- énergie, poursuivit les factieux jusque dans le jardin des Tuileries. On ignorait à Versailles ce qui se passait à Paris. Mon épouse et sa compagne voulurent y retourner le soir, mais les ordres étant donnés de ne laisser passer personne au pont de Sèvres, elles furent obligées de revenir à Ver- sailles et passèrent la nuit chez le chevalier du Puget, qui voulut bien les recueillir dans l'appartement dont il jouis- sait au château, comme sous-gouverneur de M. le Dauphin. Quant à moi, je passai la soirée chez M"*" de Duras et chez LE 14 JUILLET 1789 11 M™* de Poligiiac, où l'on était plus à portée de savoir ce qui se passait à Paris. Le Roi ne pouvait ignorer tous ces mouvements. Cepen- dant il parut très calme à son coucher, où il ne s'entretint que de chasse et des environs de Versailles, dont il con- naissait parfaitement la carte à vingt lieues à la ronde. Je ne puis rendre à quel point je fus affecté de cette indiffé- rence, dont j'avais déjà été témoin plus d'une fois. 13 JUILLET. — M. le prince de Gondé était retourné à Chantilly, me laissant à Versailles. Mon épouse et la prin- cesse Lul)ormiska se déterminèrent à retourner à Paris dans la matinée, malgré les mouvements de la veille. Elles arrivèrent chez elles sans aucun accident fâcheux. Cette journée eut l'apparence du calme et Versailles paraissait tranquille. Mais l'agitation et le trouble croissaient de plus en plus dans Paris. Le renvoi du ministre populaire et de ses agne, et, quelque séduction qu'on eût employée, il n'y avait pas de garnison qui eût été rebelle en présence de son souverain. Enfin, le Roi se rendit à l'Assemblée Nationale, vers les 10 heures, presque seul et sans escorte. Il vint pour ainsi dire se mettre sous la protection de ceux qui avaient juré de le détrôner ; il déposa sa couronne sur le bureau du président, il promit et accorda tout ce qu'on exigeait de lui. Je vis revenir ce faible monarque à pied, suivi d'un peuple immense, entouré de tous les députés les plus factieux qui U JOURNAL d'émigration avaient l'air de l'insulter et de riiumilier en Tescorlant. Ce corlëg-e traversa les cours au milieu de la garde ordi- naire. Les gardes françaises tenaient les propos les plus arrogants à leurs officiers. Les gardes du corps, à qui l'on n'avait pas permis do suivre le Roi, étaient rangés en bataille dans la dernière cour et essuyaient les insultes, non seule- ment de la populace, mais même des députés. Je les ai entendues. Ce tableau, déchirant pour tout sujet sensible, était terminé par la totalité de la famille royale placée sur le balcon de l'appartement du Roi; la Reine tenant ses enfants, M. le comte d'Artois ayant les siens à côté de lui et toute la malheureuse famille voyant son chef enlouré de ses plus cruels ennemis, tels que Chapelier, Barnave, le duc d'Orléans, Mirabeau, Target, Lameth, Camus, Sieyès, Rabaud et tant d'autres scélérats, dont l'un ne Ui cède pas à l'autre en crimes et en atrocités, (jette journée a certainement été suivie de scènes plus affligeantes, mais je ne pus retenir mes larmes à la vue de ce déchirant spectacle. Pour les laisser couler librement en abondance, je fus me promener seul et pour la dernit-re fois dans les superbes jardins, témoins de la grandeur de Louis XIV, dont le souvenir imposant, rappelé à chaque pas, ne rendait que plus douloureuse la situation critique et volontaire de son faible successeur. Je fus à l'ordinaire dîner chez M*"* de Polignac avec M. le comte d'Artois, dont l'âme était profon- dément affectée. M. le prince de Condé, ainsi que je l'ai dit plus haut, était retourné avec ses enfants à Chantilly, le 12 au soir, pour J tranquilliser sa fille qui y était restée, njais ne pouvant i avoir depuis de nouvelles sûres, ses courriers ayant élé^ arrêtés, et inquiet sur les événements du 14, il envoya, le môme soir, le chevalier d'Auteuil à Versailles pour savoir ce qui s'y passait. Celui-ci y arriva non sans peine et je le vis chez M. le comte d'Artois, qui le fit repartir la nuit pour ins- truire M. le prince de Condé de tout ce qui était arrivé et l'engager à se rendre auprès du Roi. D'après cette invitation, le 15 au matin, M. le prince de Condé, son fils et son petit- fils, suivis de leurs officiers et de leurs gens formant une escorte considérable, armés jusqu'aux dents, partirent de Chantilly à cheval pour se rendre à Versailles par les che- LE 14 JUILLET 1789 15 mins de traverse. M'"' la princesse Louise, ne voulant point en cette circonstance être un seul jour séparée de ses chers parents, se détermina aussi à se rendre à Versailles par d'autres chemins, en calèche, et prit une route très (lélournée par Ponloise et Saint-Gormain-en-Laye. Cependant les princes et leur escorte avaient déjà fait deux lieues dans les bois. Tout-à-coup, M. le duc de Bourbon et son fils se détachent de la bande et prennent au {^alop une route différente ; un gentilhomme les suit et les atteint. M. le duc de Bourbon le renvoie auprès de son père pour lui dire que, n'ayant pu le détourner d'aller sans raison d'utilité s'exposer au milieu des assassins dont il était menacé et ne pouvant lui être d'aucun secours, il se proposait d'aller avec son fils, chercher lea moyens de servir la chose publique, le Roi et les siens. M. le prince de Condé fit courir après eux sans qu'on put les atteindre et continua sa route. Je le vis arriver avec toute sa suite à Versailles, vers les sept heures du soir et il m'apprit ce qu'avaient fait ses enfants. Il fut sur-le-champ en rendre compte au Roi et à M. le comte d'Artois. Cependant, comme on se doutait que ces deux princes pourraient s'ôtre arrêtés à Nointel, terre appartenant à M. le duc de Bourbon, M. le comte d'Artois lui écrivit un billet, qu'il me montra, par lequel on approuvait sa bonne volonté, on lui en savait gré, mais on l'engageait à revenir promptement. Le cheva- lier de Belsunce et le chevalier d'Auteuil furent chargés de cette commission et partirent la nuit môme. M"" la princesse Louise arriva à huit heures du soir. Il faut con- naître l'attachement de cette vertueuse princesse pour son frère pour juger de l'état affligeant dans lequel la mit la nouvelle de cette démarche de M. le duc de Bourbon, dont le but était de se rendre à Lille ou à Valenciennes et d'y opérer un mouvement en faveur du Roi. 16 JUILLET. — Le chevalier de Belsunce et le chevalier d'Auteuil, après avoir couru les plus grands dangers, la nuit, près de Saint-Denis, arrivèrent le niatin au château de Nointel, oii ils trouvèrent les deux princes. M. h) duc d'Eughien avait été très incommodé la veille, ce qui les avait arrêtés. Il revint se reposer à Chantilly. M. le duc de 16 JOURNAL d'émigration Bourbon se rendit à l'invitation de M. le comte d'Artois et arriva à Versailles avant midi. Nous devions tous retourner à Chantilly dans cette journée, mais on se détermina à rester encore à Versailles. La démarche de la veille sem- blait devoir faire jouir d'un peu de tranquillité, mais la fer- mentation était toujours la môme dans Paris et on avait soin de l'enlrelenir dans l'Assemblée Nationale. Déjà on avait organisé une nouvelle municipalité dans la capitale et Bailly avait été nommé maire. La garde nationale était formée et La Fayette avait été choisi pour la commander. On avait persuadé aux parisiens que le Hoi viendrait ce jour même à l'Hôtel de Ville pour y confirmer tout ce qu'il avait promis la veille à l'Assemblée. Il n'y avait cependant rien eu d'arrêté à ce sujet, mais les groupes du Palais Royal, ne le voyant point arriver, firent la motion d'aller le chercher à Versailles. En effet, une colonne considérable se mit en marche avec du canon et s'avançait par les bois de Verriëres, pour éviter Sèvres et Saint-Cloud qui étaient garnis de troupes. L'alarme se répandit partout. Les perfides conseillers du timide monarque augmentè- rent ses terreurs et l'engagèrent à annoncer à l'Assemblée le renvoi des nouveaux ministres, le rappel de ceux qui étaient agréables à la nation, l'éloignemenl des troupes, en ajoutant que son intention était d'aller le lendemain à l'Hôtel de Ville pour renouveler ces mêmes promesses. Le Roi s'engagea à écrire une lettre à M. Necker pour l'in- viter à revenir prendre sa place dans le conseil. Il était impossible à M. le comte d'Artois et aux princes restant à Versailles de ne pas accompagner le Roi. C'était, en quelque manière, donner son approbation à un acte aussi solennel que d'y assister; ils étaient de plus avertis de toutes parts de pourvoir à leur sûreté personnelle. Il était donc très pressant de prendre un parti. Les nouveaux ministres, ayant déjà donné leur démission, avaient pris la fuite. L'armée devait dès le lendemain se mettre en marche pour s'éloigner de Paris, ayant le maréchal de Broglie à sa tète. Bien des gens pensaient que le Roi prendrait enfin une résolution digne du sang qui coule dans ses veines, mais jamais il n'en eut le courage. Tout ce qu'il put faire fut d'approuver la fuite de M. le comte d'Artois et de ses LE 14 JUILLET i789 \^ enfants, ainsi que de toute la maison de Condé. Cm départ fut donc arrêté dans l'intérieur de la fan^ille royale. Les adieux furent des plus touchants. Le Roi ordonna à iM. le comte de Sérent, gouverneur des enfants de M. le comte d'Artois, de pourvoir à leur sûreté et de les mener où leur père le désirerait. M. le comte d'Artois reçut de la main du Roi un passeport pour avoir assistance de tous les com- mandants des places où il serait dans le cas de la réclamer. J'avais dîné avec toute la société de Chantilly. Je vis dans la soirée beaucoup d'agitation et d'inquiétude chez M""" de Polignac. Aux chuchotements et au mystère avec lequel on se parlait, je jugeai que le départ était très pro- chain. On en parlait tout bas dans les appartements du château. J'étais décidé à suivre M. le prince de Condé, mais n'étant pas retourné à Paris, je n'avais pris aucune précaution. Le vicomte de Montchal, lieutenant des gardes du corps, mon voisin et mon ami, me prêta 50 louis. Je retournai le soir chez M. le prince de Condé. Nous devions partir de Versailles à minuit, mais le départ fut retardé jusqu'à la pointe du jour, afin de profiter de l'escorte des troupes qui se mettaient en route. Nous passâmes la nuit dans le salon, attendant le jour avec impatience. A trois heures, on nous apprit que toute la famille Polignac était partie très précipitamment. Un moment après, on vint nous dire que M. le duc d'Angoulême et M. le duc de Berry, vêtus de redingotes grises, venaient de monter en voiture. Nous ignorions le départ de M. le comte d'Artois, mais nous ne doutions pas qu'il n'eût pris ce parti. Effective- ment, à minuit, une voiture l'avait conduit, lui cinquième, à la porte du Dragon où des chevaux de selle l'attendaient. Il n'était suivi que de M. le prince d'Hénin, son capitaine des gardes, de M. le marquis de Polignac, son premier écuyer, de M. de Grailly, écuyer, et du comte de Vau- «Ireuil. Sans avoir un seul valet avec eux, ils prirent des chemins de traverse. Passant près du château du marquis d'Ecquevilly, M. le comte d'Artois détacha quelqu'un pour lui demander des chevaux et une voiture pour continuer sa roule ; mais ce vieux courtisan, comblé des bienfaits de Louis XV et de Louis XVI, craignit de se compromettre et refusa ce secours au frère de son Roi, au petit-fils do t 18 JOURNAL D ÉMIGRATION son ancien bienfaiteur. Ils continuèrent leur route, se diri- geant sur Chantilly, où ils arrivèrent sur les huit heures du matin sans avoir changé de chevaux. Le chevalier de Conty, capitaine des chasses de M. le prince de Condé, fournit sur-le-champ une voiture et des chevaux. Ils pri- rent ensuite la poste et arrivèrent sans difficulté à Valen- ciennes. n CHAPITUE II DÉPART POUR L'ÉMIGRATION 17 JUILLET. — A quatre heures du matin, nous montons en voiture et nous partons de Versailles, prenant le chemin de Marly. Des hussards nous escortaient. Nous étions pré- cédés et suivis de régiments qui étaient en pleine marche. M. le marquis d'Autichamp, premier écuyer de M. le prince de Condé, était maréchal général des logis de cette armée. Il avait arrangé notre route de la manière la plus sûre. Arrivés au pont du Pecq, les princes et leurs offi- ciers descendirent de voiture et montèrent à cheval, escortés par un grand nombre de leurs valets, bien armés, et se ren- dirent à Chantilly par des chemins détournés, traversant la vallée de Montmorency. M. le duc de Chartres et ses frères étaient en ce moment avec M™^ de Sillery à Saint- Ouen. Ils reçurent de très grand matin un courrier de M. le duc d'Orléans pour les prévenir du passage de M. le prince de Condé, dont ses espions l'avaient instruit, et leur enjoindre de requérir la garde nationale pour les faire arrêter. M. le duc de Chartres se rendit à cet effet, à sept heures du matin, chez M. de Myons qui, habitant une maison de campagne dans la vallée, avait été nommé depuis peu commandant de la garde nationale du canton. M. de Myons eut l'air de vouloir profiter de cet avis, mais prit ses arrangements de manière à ne pas inquiéter les princes dans leur route et à les laisser passer librement. Ils arri- vèrent à Chantilly vers midi. Quant à moi, je fus destiné à accompagner les dames dans une calèche découverte. J'étais seul homme avec M"" la princesse Louise de Condé et M"** de Monaco, d'Autichamp, de Ronçay, de La Rochelambert et de Lam- 20 JOURNAL D ÉMIGRATION bertye. Nous eûmes pour escorte un maréchal des logis et douze hussards de Lauzun, qui nous suivirent] usqu'aux bar- rières de Saint-Denis, où on les congédia eu leur donnant cinq louis de gratification. Le maître de poste de Saint- Denis nous envoya des chevaux. Un régiment de dragons, que nous vîmes défiler, calma les inquiétudes de nos dames, et nous arrivâmes tranquillement à Chantilly, en même temps que ia troupe à cheval des princes. Le tlépart de M. le prince de Condé, deux jours avant, pour se rendre à Versailles, à cheval et suivi de gens armés, avait extrême- ment inquiété les bons habitants de Chantilly. A son retour, les cours du château étaient pleines pouf lémoigner à toute cette fâftiille, bienfaitrice dtt c«s cantons, la joie djB la Tevoir. Mais leur satisfaction nfc fut pas de lôrtgufe durée. On ordonna prompleinent Id dîner et M. lé pHnce! de Condé fit précipitamnient ses arràngemônls pour lè départ, Me trouvant dans cette circonstance le Seul noft attaché à la maison, j'offris mes services à M. le prince de Condé. îl ne pouvait douter dô \d sincérité de mon dévôtie*- ment; il les accepta cl m'en témoigna isa recOnnâissunce. Enfin, dans tt sibclè d'ingratitUiie, les princes savent être sensibles aux pt'euvès d'atlacht^iYient que leur doiniciit ceux qui n'ont reçu d'tux aucurt bienfait, qui ïie leur ont janiais rien demandé cl qtii n'attendent rièti d'eux. J'étais parfaitement dans ce cas. Depuis mon entrée dans le monde, habitué à aller cheî ces printes plus que chei les autres, j'étais depuis plus de dix ans dans li?u^ jilus îhlmië société; j'y ai Miicu avec infiniment d'agit'ment et j'ose ttid fliittef" d'avoii' gagné l'estime et l'amitié de tout le n^oudé, eh "n'étant le vil complaisant de perstifioe ^l Surtout ah tib- me mêlant d'aucune intrigue, doiit ee^ pbtiles eouvs tiè sont pas plus exemptes que les grandeîj. M. le duc d'Enghién n'était pa^ venu à Versailles ^vet sefe parents, s'étant trouvé intommodé, ainsi que jb l'ai dit. Il attendait leur retour aNt'C impatience. Son pi-einior mot en apprenant le départ fut de dire : fa Jfe h'ai plus rien à désirer, je suis au milieu de ma famille et dit mes pareiUs les plus thers » '. " • • , ' ■ ■ ( 1 ' ; ■ ' i i 1. Kclisaul^plttâ lard soniouriial, I4. d'ËspincLial «joui ~l, a. U suitu do tfettu pbrasc : a Malliâôreùs priocé ! Ï804 ! » DKPART POUR L EMIGRATION 21 Gepemlant les arrangements se font pour partir on trois bandes, afin de no pas être arrêté aux postes ot de pouvoir arriver plus prornptement et plus sûrement aux frontières. Je fus destiné à acconipagner M""" la princesse Louise, qui devait partir la derniëre. Aussitôt après le dîner, qui fut d'un silence déchirant, M. le prince de Condé, son lils et son petit-fils, MM. du Cayia, d'Autichamp et de Mein- tiermonlèrenten voiture et prjrentla route de Valenciennes. Jamais le spectacle de ce départ ne sortira de ma mémoire. J'ai toujours devant les yeux ce chef respectable de l'il- lustre maison de Coadé, e>n redingote bleue, l'épée au côté, emmenant sa famille, quittant froidement sa magni- lique, habitation, laissant dans les larmes tous ses bons serviteurs qui se désolaient de ne pouvoir le suivre. Rien ne m'a plus frappé, je l'avoue, que cette épée, sous sa redingote. Il semblait que c'était le seul bien qu'il ne vou- lût point abandonner ; elle paraissait lui faire dire ; « La marque dislinctive d'un gentilhomme est son épée : elle ne doit plus rne quitter et mon honneur y est attaché. La monarchie ne peut exister sans cette noblesse dont je suis un des premiers membres et c'est à l'épée d'un Condé que le Roi sera peut-être un jour redevable de sa couronne. » Deux heures après le départ des princes, deux voitures, conduisant le chevalier de Virieu, les deux frères d'Au- teuil, le chevalier de Sarobert, etc. prirent la même route. Enfin, à sept heures du soir. M"* la princesse Louise, M"'" de iVIoiiaco, d'Autichamp, de Lambertye, le comte de Choiseul et moi, nous partîmes également de Chan- tilly. Parmi les personnes attachées à M. le prince de Condé qui se trouvaient à notre départ, était un certain (rrouvelle, secrétaire du prince ; ce petit scélérat vint avec hypocrisie me témoigner sa surpris(i de tout ce qu'il voyait. Je ne pus m'empêcher de lui faire senlir con)bien j'étais indigné de sa contluite. Comblé des bontés de son maître, gâté par toute la maison, ce monstre, depuis la première assemblée des notables, trahissait son bienfaiteur et, depuis l'ouverture des Ëtals Généraux, s'était lié avec les plus factieux de l'Assemblée et était un de leurs plus zélés partisans. Je ne parlerai point do ce qui se passa à Paris dans 22 JOURNAL D ÉMIGRATION cette fameuse journée, où le Roi vint à l'Hôtel de Ville et fut reçu par La Fayette, à la tête de cent mille parisiens sous les armes : je n'en ai pas été témoin. Tous les détails en sont connus de tout le monde. Il n'était guère possible de choisir un jour plus favorable pour s'éloigner. Tout Paris occupé de la visite du Roi, personne n'eut la pensée d'envoyer des émissaires pour contrarier la sortie des princes et les arrêter sur leur route. 11 n'y avait pas eu encore d'insurrection bien décidée dans aucune ville, les troupes n'étaient pas encore très insubordonnées ; on se contentait de huer, de dire des invectives à la noblesse et les enfants criaient : « Vive le tiers état ! » La cocarde natio- nale n'était pas encore généralement arborée. Nous voya- geâmes avec assez de sécurité. On avait eu la précaution d'effacer les armoiries sur les panneaux des voitures. 18 JUILLET. — Cependant le grand nombre de voyageurs commençait à donner de l'inquiétude. On croyait que la Reine s'en allait. On en murmurait partout, mais on s'en tenait là. Nous arrivâmes à Péronne sans avoir éprouvé de difficulté, ayant couru toute la nuit sans avoir de nou- velles de tout ce qui nous précédait. Le manque de chevaux à la poste nous força d'entrer à l'auberge (jui est sur la place. C'était jour de marché. On grondait sur le grand nombre de voitures qui passaient. Déjà on s'attroupait à notre porte. Je la fis ouvrir toute grande et, faisant bonne contenance, j'en imposai aux discoureurs. Le maître de poste me parut un honnête homme ; je lui confiai mes inquiétudes ; il seconda nos désirs, fit atteler nos voitures^ le plus promptement qu'il put et nous partîmes après avoir fait un léger déjeuner. L'officier de cavalerie, qui com- mandait le détachement résidant à Péronne, répandit sans affectation quelques cavaliers sur la place ; ils assurèrent notre sortie et nous en fûmes quittes pour quelques huées en traversant la ville. La voiture de suite, où étaient les femmes de chambre, ayant été plus retardée, courut plus de dangers. On voulait la brûler, mais elle passa heureu- sement sans événement fâcheux. Le soir môme, la plus violente insurrection éclata dans Péronne ; on y brûla les douanes et les barrières et on maltraita les commis. DÉPAHT POUR L ÉMIHRATION 23 En continuant notre route, nous traversâmes la ville de Cambrai. En relayant à la poste, je fus reconnu par plu- sieurs officiers de la j^arnison, mais rien ne troubla notre passage, A Bouchain, il fallut attendre quelque temps, hors de la ville, les chevaux de poste. Nous trouvâmes dans le même cas M. Le Roux, premier valet de chambre de M. le comte d'Artois, courant après son maître, lui por- tant habits et linge, avec peu d'argent, et ne sachant pas où le trouver. Il nous apprit qu'il était parti de Versailles, la veille 17, à neuf heures du matin, ayant vu le Roi se préparant à monter en voiture pour se rendre à l'Hôtel de Ville. Il avait pris ses ordres pour son frère. Il représenta au Roi que, malgré tous ses soins, il n'avait pu faire qu'une petite somme qu'il portait à M. le comte d'Artois. Alors le Roi ouvrit devant lui un bureau, rempli de rouleaux et d'or, et lui donna pour remettre à son frère — le croirait- on? — seulement deux cents louis. Le Roux se trouvait de plus inquiet pour pouvoir librement voyager. Il demanda au Roi un passeport : nouvel embarras. Le Roi n'avait plus auprès de lui aucun ministre pour l'expédier. Les anciens ayant été renvoyés n'étaient pas encore rappelés; les nou- veaux étaient en fuite. Il se trouva cependant dans un tiroir un ancien passeport, signé : Montmorin, avec lequel Le Roux se mit en route pour aller rejoindre M. le comte d'Artois. Nous arrivons enfin aux environs de Valenciennes. Le marquis de Sennevoy, maréchal de camp et employé dans cette place, vint au-devant de nous. Il nous apprit que -M. le prince de Gondé et ses enfants n'avaient fait que traverser la ville, en s'arrôtant un instant pour voir M. le comte d'Artois, qui y était arrivé en bonne santé, ainsi que .\1. le duc d'AngoulAme et M. le dui; de Berry ; que les uns et les autres, tranquilles et en sûreté à Valenciennes, n'en partiraient qu'après quelques heures de sommeil ; que M. le prince de Condé avait reçu de M. le duc d'Esterhazy, commandant de la place, tous les témoignages de dévoue- ment et de respect, qu'il avait expédié tous les passeports pour sortir du royaume, et que nous trouverions les princes h Mons. D'après ces nouvelles satisfaisantes, nous traversons 24 JOURNAL n lilMlti RATION Valenciennes avec sécurité et sans trouble, -ne nous arrê- tant que pour relayer, l'impatience de voir ses chers parents ne permettant pas à M""' la princesse Louise de faire une visite à M. le comte d'Artois. M. d'Eslherazy, à cheval, se trouva sur notre passage, nous aborda un moment et nous quitta pour veiller à ce que rien iw. trou- blât notre route. EnGn, par un chemin superbe, nous arrivons en inoins d'une heure à Quievraiu, première poste iinpériale, bien soulagés de nous voir hors de France, de ne plus entendre les huéos contre la noblesse et les cris de « Vive le liers » que môme les enfants faisaient à tuc-téle. Nous entrâmes dans Mons à huit heures du soir et nous jouîmes du plai- sir de nous revoir tous, après trente-six heures d'inquié- tude et de séparation. Nous nous embrassâmes tous du meilleur de notre cœur. On se mit à table et, si le souper ne fut pas gai, au moins il fut très touchant. On savait déjà à Mons tout ce qui s'était passé à Paris les jours précédents. On apercevait de l'agitation et de la fermen- tation dans les esprits. On était persuadé dans la ville que c'était la Reine qui venait d'arriver. Tant maîtres que valets, nous étions plus de quarante ; l'auberge n'était pas assez grande pour nous loger tous. 11 fallut nous diviser. Nous avions tous grand besoin tie repos : l'esprit et le corps étaient également fatigués. Etant parti préci- pitamment de Chantilly, j'étais sfius domestique. Je l'avais envoyé à Paris prévenir ma femme que je parlais avec les princes. Je fus passer quelques heures dans une assez mauvaise auberge. 19 JUILLET. — M. le comte d'Artois devait partir de Valen- ciennes à minuit et passer par Mons pour se rendre à Namur. Je désirais le voir à son passage. Le capitaine autrichien qui était de garde me promit de me faire éveil- ler au premier bruit de courriers. La crainte de le man- quer me fit lever à trois heures et je fus au corps de garde attendre son passage. M. d'Autichamp attendait égalenient à la poste. Le prince n'arriva qu'à cinq heures. Je lui témoignai ma satisfaction de le voir en sûreté et il m'ac- corda la permission de l'embrasser. 11 s'arrêta un quart DÉPART POUR L ÉMIGRA'J'ION 26 d'heure pour déjeuner. Do ses compagnons de voyage celui qui avait le mieux soutenu les fatigues de la route était le marquis de Polignac, alors dans sa soixante-dixième année. M. le comte d'Artois se rendil à Namur, pour évi- ter les inconvénients de son rang à Bruxelles, vis-à-vis lie rarchiduchosse Christine. Je retournai me reposer quelques heures, mais mon esprit était trop agité ; je ne pus fermer l'œil. Le sort de ma femme et de deux do mes enfants que j'avais laissés à Paris, sans avoir pu les voir avant mon départ précipité, me donnait les plus vives inquiétudes. Mon espoir était (ju'ils s'éloig'neraient do Paris le plus tôt qu'ils le pourraient pour se rendre dans ma terre d'Auvergne, où j'avais lieu de croire, par tant de raisons, qu'ils seraient plus en sûreté qu'ailleurs. Toutes ces pensées me tourmentaient infiniment. M. le duc d'Angoulême et M. le duc de Berry arrivèrent à Mons pour dîner avec nous. M. le prince de Gondé leur 6t les honneurs d'un mauvais repas d'auberge. Il était impossible de ne pas se livrer à des réflexions affligeantes en voyant à table, dans une mau- vaise auberge, entre dix-huit personnes, cinq princes et une princesse de la maison de Bourbon, obligés de chercher hors de leur patrie, une retraite pour éviter dêtre victimes de leur dévouement pour leur Roi, pour un souverain dont la faiblesse devait occasionner les plus grands mallicurs et la ruine totale de la monar- chie. Les jeunes princes couchèrent à Mons. Après dîner nous partîmes pour Bruxelles où nous arrivâmes avant la nuit. Nous descendîmes au magnifique hôtel de Belle- vue où nous fûmes très bien logés, il est si lue sur la place Royale. 2Ù JUILLET. — M. le duc d'Angoulême et M. le duc de Berry arrivèrent pour dîner et logèrent à l'hôtel de Galles, où il y a de superbes appartements. J'eus le matin une véritable joie en voyant arriver le fidèle Picard, mou domestique : il m'apportait des nouvelles de ma femme et de mes enfants. Il était venu à francs étriers. La présence do ce bon serviteur me rendit la tranquillité et me pro- cura les aisances et toutes bs commodités dont j'étais 26 JOURNAL d'émigration privé depuis quelques jours. Il m'apporta quelques hardes dont j'avais grand besoin. Du 21 AU 25 JUILLET. — M. le prince de Condé et ses enfants vont, tous les quatre seulement et sans suite, faire une visite à rarchiduchessc Christine, gouvernante des Pays-Bas, sœur de la Reine, et à son époux le duc Albert de Saxe-Taschen, Le même soir, 21, arrive à Bruxelles le baron de Breteuil, qui, six jours avant, s'était cru premier ministre, après le départ de Necker. Avec lui sont M"""" de Matignon, sa fille, et de Montmorency, sa petite- fille, la duchesse de Brancas et quelques amis. Toute cette société était partie précipitamment de Dangu, terre appar- tenant au baron de Breteuil, et avait couru les plus grands dangers en route. M""* de Matignon ayant été prise pour la Reine. Lorsque les nouvelles du 14 et du 15 leur par- vinrent, ils attendaient la nouvelle de l'arrivée du Roi à Compiègne, laquelle leur avait été annoncée par le baron de Breteuil, comme une chose positivement arrêtée. Le baron de Breteuil vint faire une visite à M. le prince de Condé dans notre auberge. — Nous visitons la ville de Bruxelles et profitons toute la journée de la superbe et agréable promenade du Parc. Nous y apprenons les nou- velles et l'arrivée de beaucoup de personnes qui fuient Paris pour éviter la fureur de ces premiers moments... M. le prince de Condé et ses enfants vont à Namur, voir M. le comte d'Artois, et en reviennent le 25. Les jeunes princes viennent dîner avec nous et nous les voyons sans cesse; il n'y a avec eux que M. le comte de Sérent, leur gouverneur, le marquis de Montaignac, et l'abbé Marie,^ instituteur. Le chevalier de La Sarre, chargé de la par- tie du génie et des fortifications, les a rejoints depuis. Le reste de l'éducation n'a pas été appelé. Les senti- ments démocratiques de quelques-uns n'auraient pas convenu en cette circonstance. On ne pouvait laisser auprès de ces jeunes princes, ni un vicomte de La Bour- donnaye sous-gouverneur, ni un marquis Descorches de Sainte-Croix. Le prince de Conti, enfui de Paris dès le 12 de ce mois, après avoir couru tous les environs, se croyant toujours DÉPART POUR L ÉMIGRATION 27 poursuivi, s'était réfugié à Ghateauvillain, chez le duc de Pen- thiëvre. Il se crut obligé d'en partir. Il arriva le 24 à Na- mur, n'ayant avec lui que M. le comte de Boullainvilliers, son premier genliliiomme, et le chevalier de Ravenel. II était mourant de peur et avait la tête égarée. Nous le revoyons dans le même état à Bruxelles, le 25. Il dîne avec nous, nous raconte tous les dangers qu'il croit avoir cou- rus, persuadé qu'on en voulait à ses jours. Les fontaines étaient empoisonnées sur sa route. Il nous répète à chaque instant ses terreurs paniques, nous inspirant autant l'ennui que la pitié... 29 JUILLET. — Le chevalier de Launay, frère du gouver- neur de la Bastille massacré le 14 juillet, arrive sur un che- val de poste, seul et mal vêtu. Nous sortions de table. A peine M. le duc de Bourbon l'a-t-il aperçu sur la place, tout le monde va au-devant de lui, princes et autres, et chacun lui témoigne l'intérêt qu'il inspire depuis la perte de son malheureux frère. Nous lui apprenons que M. le prince de Conti, chez lequel il passait sa vie depuis plus de 2o ans, est en ce moment dans la même auberge. Nous l'y con- duisons sur-le-champ. Mais le prince, toujours occupé de ses frayeurs, le reçoit très froidement, lui parle de ses chiens et de ses équipages, mais plus encore des craintes que sa présence lui inspire. Enfin, il les lui témoigne tellement qu'il l'oblige à reprendre un bidet de poste. Le malheureux chevalier de Launay nous quitte les larmes aux yeux et, deux heures après être arrivé à Bruxelles, en repart pour se réfugier je ne sais où, probablement en Hollande, plus attendri des témoignages d'intérêt que nous lui avions tous marqués que de la réception du prince de Gonli, dont nous étions tous dans l'indignation... Août 1789. — 3 août '. — Nous partons de Bruxelles pour aller coucher à Liège. A deux lieues, la maladresse des pos- tillons et la malice d'un charretier nous font casser une roue 1. A ia fin de juillet 1789. le comte d'Artois se décida ù aller en Suisse, attendre la réponse de son beau-pèro, le roi de Sardaigne, à qui il avait demandi'; l'autorisation de venir à Turin. Le prince de Condé devait le suivre de près. w 28 JOURNAL D EMIGRATION de Ja gondole et la mettent ea cannelle. Gela retarde notre marche et dérange pour aujourd'hui les dispositions faites pour chaque voiture. Au Hou de voyager avec les dames, je fais la route sur «n sièg^e ou avec le chariot de la poste. Nous traversons Louvain, Tirlemont, Saint-Irond et arrivons à Lit'ge avant la nuil, mais trop tard pour nous promener dans cette grande et désagréable ville, qui contient plus de 450.000 habitants. La liberté dont on y jouit en a fait le refuge de tous les malfaiteurs de l'Europe. Ils y trouvent un asile assure. Au surplus, les dehors en sont riches, très bien habités et meublés d'une infinité de maisons agréables. Nous logeons à TAigle noir, grande et bonne auberge. M. de Barenlin, ex-garde des sceaux, y était logé et nous sommes partis sans nous en douter. MM. de Mon- tesson arrivent ici de Namur et sont bien reçus de M. le prince de Gondé, qui les prie à souper et les invite à faire même route. 4 AOUT. — Nous quittons, sans regret et sans l'avoir vue qu'en la traversant, la grande et vilaine ville de Li^ge pour prendre la route d'Aix-la-Ghapeile. En sortant de Lirge on jouit d'une très belle vue sur cette ville, aprbs avoir passé la Meuse sur plusieurs ponts. Nous avons mis sept heures à nous rendre à Aix-la-Ghapelle par un assez beau chemin, à l'exception de la dernière lieue dans le bois qui doit-être impraticable l'hiver. Nous ne devions que traverser celle ville, mais M. le comte d'Artois, forcé à s'y aiTèter pour faire raccommoder sa voiture, nous oblige à y rester aussi, ne pouvant aller plus vile que lui. Gela nous procure le, plaisir de passer la journée avec ce prince. Le général Elliot, ancien gouverneur de Gibraltar, vient rendre ses devoirs à M. le comte d'Artois, qui lui donne à dîner et lui témoigne les pins grands égards. Il lui présente M. le duc de Bourbon. Ges deux princes témoignent à ce véné- rable vieillard leur satisfaction de retrouver le brave «léfen- seur d'une place à l'attaque de laquelle ils avaient participé. M. le prince de Gondé et M. le duc d'Enghien se font égale- ment présenter au général Elliot. 0 AOUT. — M. le comte d'Artois partant aujourd'hui DÉPART POUU l'émigration 2Ô pour continuer sa route par Cologne et Bonn, et voulant lai laisser sur nous un jour d'avance, nous séjournons à Aix. Nous visitons les curiosités de la ville, l'église cathé- drale, le trésor, le tombeau de Charlemagne et plusieurs choses qui ont servi à cet empereur, lequel est Ici en grande vénération. Il y a à Aix des bains chauds très renommés, entre autre le Compus ou bains des pauvres» ïl y a une redoute oii l'on se rassemble le soir et où Ton donne des bals ; il y a aussi des banques de biribi, pharaon et trente- el-un. Nous trouvons à Aix le comte et la comtesse Aixihamb, de Périgord, la princesse Joseph de Monaco, linthBl) . 30 JOURNAL D EMIGRATION Vienne: Tune est la comtesse de Mansi, l'autre la com- tesse de Kinsky, née princesse de Diétrichstein, âgée de 20 ans, grande, bien faite, jolie comme un ange, aban- donnée de son mari et se consolant en voyageant avec son amie. Nous traversons la ville de Juliers, capitale du duché de ce nom, appartenant à l'électeur palatin duc de Bavière, qui y tient garnison. La ville est petite, mais jolie et assez bien fortifiée. Nous arrivons à Berghem, poste avant Cologne. M. le prince de Condé y a été arrêté faute de chevaux et a été obligé de dîner en les attendant. En même temps arrive de Cologne un seigneur allemand, avec son épouse, allant à Spa et arrêté par les mêmes raisons. C'est le baron de Westphalen. Ce nom n'est pas inconnu à M. le prince de Condé. Pendant la guerre de sept ans, il a été intimement lié avec une baronne de Westphalen. Il rencontre le baron en sortant de table, lui demande s'il est le fils de la dame qu'il a connue. A cette question, le baron regarde le prince avec attention et, par un espèce de pressentiment, inspiré par la nature probablement, il le reconnaît et lui dit qu'il doit être le prince de Condé. Cette reconnaissance est bientôt suivie d'une séparation. Chacun part pour sa des- tination et les princes arrivent à Cologne pour souper. Nous éprouvons à Berghem les mômes contrariétés pour les chevaux. Nous sommes forcés de nous y arrêter deux heures. L'impatience prend à nos dames ; la soirée est belle. Nous nous acheminons à pied, en attendant les voi- tures. A environ une demi-lieue se trouve, sur la gauche, un assez gros château. Nous rencontrons sur le chemin deux jeunes demoiselles, avec lesquelles nous entamons la conversation. Elles nous apprennent que leur père, le baron de Reids, est seigneur de ce château et qu'elles sont chanoinesses. Pour les mettre à leur aise, je les ins- truis également que nous accompagnons labbesse du cha- pitre de Remiremont, fille de M. le prince de Condé, qu'elles nous disent avoir vu passer sur la route dans la journée. Nous arrivons au village : point de voiture. Nous nous asseyons à la porte d'un cabaret. Pendant ce temps nos jeunes chanoinesses envoient au château avertir leurs parents de la bonne compagnie avec laquelle elles se trou- DÉPART POUR l'émigration H vent. Arrivent sur-le-champ le baron et son épouse, à qui il faut décliner encore nos noms et qualités. Grandes ins- tances pour venir au château et se reposer, et même y passer la nuit, ce qu'on ne peut accepter pour ne pas inquiéter les princes qui doivent nous attendre. Dans la conversation, quelqu'un prononce mon mon. A ce mot, la baronne me demande si je suis le fils du comte d'Espinchal, colonel d'un régiment pendant la guerre. Sur l'affimative me voilà embrassé tendrement par la baronne et même par le baron. Mon père avait été leur meilleur ami. Au milieu de cette nouvelle reconnais- sance, arrive notre gondole. Seulement, il n'y a pas eu de chevaux pour la voiture de suite. Le baron veut bien se charger de recevoir chez lui les femmes de chambre, leur donne à souper, k coucher, et elles n'arrivent que le lende- main matin à Cologne, où ne sommes rendus qu'à minuit. Nous descendons à l'hôtel du Saint-Esprit, où nous retrou- vons les princes. Nous y soupons gaiement, en nous fai- sant part réciproquement de nos heureuses rencontres. 7 AOUT. — Nous passons la journée entière à Cologne. Celte ville est grande, mal bâtie, peu peuplée et d'une tristesse à mourir. C'est la capitale de l'électorat de ce nom. Mais cette ville ayant la prétention d'être libre et impériale, l'électeur ne peut pas y séjourner plus de trois jours de suite, sans la permission du magistrat. Aussi fait-il sa résidence à Bonn... Le soir, il prit fantaisie aux jeunes princes d'aller à une espèce de redoute où nous n'avons trouvé que des buveurs, des fumeurs et très mauvaise compagnie. La ville est cependant très bien habitée, surtout l'hiver. Il y a, à ce que l'on nous a assuré, de nombreuses et brillantes assemblées dans la noblesse. M. le comte de Colbert-Mau- lévrier, ministre du Roi auprès de l'électeur de Cologne, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à Bonn, vient rendre ses devoirs à nos princes. Il se proposait de nous donner à déjeuner à notre passage, mais l'élec- teur se trouvant à Bonn, M. le prince de Condé, ne jugeant pas à propos de le voir, n'accepte pas les offres de M. de Maulévrier. Cet électeur, frère de l'empereur, Sa JOURNAL D'ÉMieilATtON est Tarchiduc Maxim i lien, qui vint à Paris, il v a quelques années. La Reine, sa soeur, voulut exig^er ia proinibre visite de la part des princes du sang, qui, avec raison, ne voulurent pas s'y soumettre et, d'après cela, se dis- pensèrent d'assister aux fêtes que l'on donna à la cour pendant son séjour. Cette altercation, dont on pouvait se ressouvenir, fut cause qu'il fut arrêté de ne pas faire de pause à Bonn. M. ie comte d'Artois qui n'avait pas les mêmes raisons que nos princes, fut voir l'électeur qui le reçut magnifiquement et lui donna une espèce de petite fête. 8 AOUT. *— A sept heures du matin, nous partons, à notre grande satisfaction, de celte grande villasse et nous sommes dédommagés de l'ennui qu'elle nous a inspii-é par l'agrément d'une superbe route qui conduit à Bonn en trois heures. Le temps de relayer et celui de traverser rapidement cette jolie ville suffisent pour nous donner les plus grands regr-ets de ne pas visiter cette superbe rési- dence et ses beaux jardins qui ne sont séparés du Rhin que par la grande route. L'électeur eut lu curiosité de nous voir passer et se trouva, sans que nous nous en doutions, à cheval, sur le chemin ^.. 2â AOUT» — Jusqu^k ce moment nous avons voyagé avec la poste. Mais il n'y en a point d'établies en Suisse, par une politique des habitants de ce pays, qui ne veulent pas qu'on le traverse si rapidement et qui, vous for«,ant à ne marcher qu'à petites journées, font laisser plus d'argent dans les auberges. Pour se conformer aux lois spécula-^ tives des avides Helvétiens, on fait marché avec des voilu- riers, qui fournissent des chevaux à raison de 7 livres 10 sols par jour. Bien entendu vous payez le retour conitne si vous vous en étiez servi, ce qui par conséquent porte le prix de chaque cheval à 13 livres par jour. C'est ainsi que nous allons voyager jusqu'è Berne, où nous n'arriverons que le troisième jour, en faisant environ dix lioucs chaque jour- née... i. Le voyage coulino ()ur Cubltsalz, Mayeace, M&uh«im, âtuU^&l-U ScbftffdUK). Le 22 «loùt, M. d'£«pifi«htLl utitr« en Stiissti. DÉPART POUR l'émigration 33 23 AOUT. — La pluie a duré toute la nuit ; mais le temps devient superbe et nous dédommage de la journée précé- dente. La route est charmante. Nous commençons à jouir do la Suisse, nous dînons à Tiihr, où il y a une excellente auberge, tenue par une bonne grosse Bernoise qui nous traite de son mieux. Après le dîner, la route devient de plus en plus agréable; nous arrivons de bonne heure, à la couchée, à Murgenthal. Cet endroit est enchanteur. L'au- berge est une des meilleures que nous ayons rencontrées. J'ai le plus grand plaisir à la voir dirigée par la charmante et aimable Marianne Probst, que j'avais vue, il y a six ans, à la tête de celle de Saint-Nicolas. A cette époque, elle n'avait que 16 ans. L'éloge de cette jeune personne se trouve dans les Lettres sur la Suisse, par M. de La Borde, ancien premier valet de chambre de Louis XV. Marianne Probst est grande, bien faite et d'une figure très agréable. Elle est décente, honnête et d'un maintien parfait; elle est ins- truite, parle français à merveille, lit des ouvrages sérieux et a une bibliothèque choisie. Mais on ne s'aperçoit point de tout cela; il faut le savoir pour s'en douter. Elle vaque à toutes les affaires du ménage avec une activité et une intelligence surprenantes... 24 AOUT. — C'est à regret que nous prenons congé de l'aimable Marianne Probst, qui a été honnête jusqu'à notre séparation. Elle avait parfaite connaissance de toute la bonne compagnie qui avait logé chez elle; elle m'avait môme prié la veille d'en consigner tous les noms sur ses tablettes. Nous étions, tant maîtres que valets, 40 personnes au moins. Nous avons tous très bien soupe et déjeuné avant de partir. Chacun a été parfaitement couché. Ma- rianne, bien différente de tous les avides aubergistes qui lui en ont fait faire des reproches, n'a fait payer que 180 livres. Depuis notre départ de Bruxelles, nous n'avions pas eu de lettres de France ni de détails sur ce qui se passait dans l'intérieur. Un exprès, envoyé à Soleure pour retirer les lettres que nous y avions fait adresser, nous rejoint sur la route. Ce que nous apprenons de Paris et des provinces nous afflige et nous attriste. Des châteaux brûlés, des 34^ JOURNAL D ÉMIGRATION assassinats, des exécutions populaires. Henry de Bel- sunce, frère aîné du clievalier, major en second du régi- ment de Bourbon-Infanterie, vient d'être massacré à Gaen, par le peuple qui s'est montré en cette occasion d'une férocité effrayante. Ce malheureux jeune homme passait sa vie avec nous à Chantilly. Quelle douleur pour sa tendre mère et son sensible frère ! Quel affreux prélude aux hor- reurs qui se préparent ! La Saussaie, jeune oflicier du même régiment, précédemment page de M. le prince de Condé, a eu le même sort que l'infortuné Belsunce. Toutes ces nouvelles déchirantes nous empêchent de goûter quelque plaisir en faisant une route qui, dans tout autre moment, nous eût enchantés. Nous dînons à Rillis- berg et chacun se fait part des tristes détails qu'il reçoit. Après dîner, nous nous arrêtons à Stindelbanck, pour y voir un monument élevé à la mémoire de la veuve Lan- ghans. Près de ce village et sur la hauteur est un château considérable, appartenant à M. le baron d'Erlach. M"" la comtesse de Brionne y est arrivée la veille. Nos princes se détournent pour l'aller voir. Nous arrivons cependant de bonne heure à Berne et descendons à l'hôtel du Faucon, où je retrouve la jolie et décente hôtesse que j'y avais vue en 1783 *. M. le comte d'Artois, arrivé depuis peu de jours, est établi à une lieue de la ville, dans une très jolie maison voisine de celle de toute la société Polignac, qui est aussi venue passer quelque temps dans ces cantons. Je retrouve avec plaisir, logés dans la même auberge que nous, le marquis de la Ferronnays, M""" Cagnette et M""* Morel, sa fille, que je voyais souvent à Paris. 25 AOUT. — M. le chevalier de Rebourguil, lieutenant des gardes de M. le comte d'Artois, parti du 17 de ce mois de Versailles, me donne des nouvelles fraîches de mon épouse. Il nous donne les détails les plus intéressants de tout ce qui s'est passé depuis notre départ. Après dîner, je suis très empressé à aller faire ma cour à M. le comte d'Artois, que je trouve chez M'"' la duchesse de Polignac. 1. En 1783, M. d'Espinchal avait fait, en Suisse, un voyage dont on retrouve la narration dans des lettres qn'i^ adressait à sa femme. Ces lettres sont à la Bibliothèque de Clermont- Fcrrand. DÉPART POUR L ÉMIGRATION 35 J'ai un véritable plaisir à revoir toute cette intéressante famille, plus malheureuse que coupable, et que nous féli- citons (.l'avoir échappé aux horreurs dont tous eussent été inévitablement les victimes s'ils fussent tombés Jau pouvoir des féroces Parisiens. La suite de M. le comte d'Artois se trouve augmentée du chevalier de Puységur, qui est venu le rejoindre; du comte Edouard Dillon, son gentilhomme d'honneur, lequel, revenant d'un voyage d'Egypte et apprenant, avant de rentrer en France, ce qui s'y passait, s'est empressé de se réunir à son prince; du chevalier de RoU, capitaine de la compagnie générale des gardes suisses; de MM. de Grailly et du Verne, écuyers ca- valcadours du prince. La société Polignac est composée du duc et de la duchesse, de la comtesse Diane de Polignac, Armand dd Polignac, la duchesse de Guiche, la vicom- tesse de Polastron, le vicomte et la vicomtesse de Vau- dreuil, l'abbé de Balivière. J'ai préféré cette visite à une redoute hors de la ville, où nos jeunes dames sont allées danser jus(|u'à neuf heures et où il s'est trouvé beaucoup de jolies femmes du pays... Je ne puis me dispenser de parler des bains publics éta- blis sur la rivière. Il y a plusieurs de ces maisons voisines les unes des autres. Ces bains sont servis par des femmes. Lorsque vous faites préparer votre bain, les filles de la maison arrivent successivement, chacune apportant quelque chose, l'une du vin, l'autre du pain, l'autre du fromage. Celle qui paraît vous plaire reste avec vous et, ne mettant point de borne à sa complaisance, se met sur-le-champ dans le bain avec vous. Il s'en trouve quelquefois de très johes. Cet endroit s'appelle Lammat*. Il y a quelques années, M. le duc d'Orléans, accom- pagné du comte de Genlis et du marquis de Fénelon, ses i. Lors de son premier voyage en Suisse, dans une de ses lettres à sa femme (2o août 1783), il donnait les m^mos renseignements sur ces bains, en ayant soin d'ajouter : « Je no suis au fait ilo tout cola que par ouï-dire. » Mais le lendemain il lui écrivait : « Je me suis occupe de la propreté pour ma personne on allant me baigner : rien ne m'y a manqué de ce qu'on m'avait annoncé et J'ai trouvé plaisant d'avoir pour gardon baigneur une jolie Bernoise, joignant beaucoup d'aptitude & une grande complaisance. Le bain, le déjeuner et le pourboire du baigneur, payés avec un gros écu qui m'a valu les pluii grands remerciement». » 36 JOURNAL D ÉMIGRATION dignes acolytes, fit un tour en Suisse. Il vint à Berne. Les magnifiques seigneurs le reçurent avec distinction. On le promena par la ville. Toute la bonne compagnie s'était rassemblée sur la plate-forme pour le voir : il s'informe tout haut et sans pudeur où est Lammat, et laisse effronté- ment tout le monde pour se rendre publiquement dans ce mauvais lieu. Lorsque je fus en Suisse, en 1783, on me montra celle qui avait servi aux plaisirs du prince et qu'on n'appelait pas autrement que la duchesse de Chartres. D'après ce que je viens de dire, on peut juger des mœurs de la ville de Berne. De plus, à chaque pas, on trouve des cabarets tenus par des femmes qui font le même métier. Pour expliquer cette dissolution, il faut savoir que presque tous les magnifiques seigneurs ont des vignes dans le pays de Vaud et qu'ils ont trouvé cette manière pour débiter à meilleur compte les vins qu'ils en tirent. Il s'ensuit que toutes les filles du peuple sont générale- ment libertines et qu'en vous promenant à la nuit, sous les arcades, vous pouvez arrêter sans crainte celle que vous rencontrez; mais il faut la mener dans un cabaret. Il y a à Berne des lois somptuaires pour le luxe des habillements. On ne peut porter dans la ville ni soie- ries, ni diamants. Cela est gênant pour les belles dames bernoises, qui s'en dédommagent dbs qu'elles sont hors de l'enceinte de la ville et à la campagne. L'état de Berne est très riche; son trésor est considérable et s'augmente chaque jour. On s'occupe cependant avec soin des travaux publics ; les grands chemins du canton sont superbes et bien entretenus. L'intérieur de la ville est d'une propreté qui enchante. Les criminels condamnés aux galères sont employés aux travaux publics. Les galériennes sont occu- pées à nettoyer les rues de la ville et à arracher jusqu'aux brins d'herbe qui pourraient y pousser. L'état pourrait au besoin armer soixante mille combattants et les mettre sur pied en très peu de temps. Chaque habitant du canton ou de ses dépendances est classé et doit être soldat au besoin... Revenu * à Berne, j'y trouve beaucoup de gens de ma connaissance arrivés nouvellement de Paris. De ce nombre 1. M. d'Espinchal avait été faire une excursion dans les environs. DÉPART POUR l'émigration 37 est une très jolie femme, chez laquelle j'allais fréquemment. C'est M"* P..., femme d'un banquier. Les mouvements de Paris lui ont servi de prétexte pour faire une escapade hors de France. Des E..., son ancien amant, toujours amoureux et par conséquent son esclave, l'accompagne. Le major Gall, anglais, revenu très riche de l'Inde, tâche de prouver son amour par de beaux cadeaux qu'on accepte, et est soulfert à la suite de la belle. Mais le jeune et beau Poissy, indien de l'île de Bourbon, fait comme le sont les créoles, sorti depuis peu des pages et me représentant l'aimable Monrose, est aussi attaché à la dame et, dans ce moment, rival heureux, donne de justes sujets de jalou- sie aux deux autres. Je passe ma soirée au milieu de ces quatre amoureux, parmi lesquels je me trouve déplacé. Ils partent le lendemain. Je souhaite bonne chance à cha- cun d'eux. 30 AOUT. — Je vais dîner aujourd'hui chez M"" la du- chesse de Polignac avec M. le comte d'Artois et exacte- ment la même société dans laquelle je vivais à Versailles il y a trois mois. Mais chacun do nous se trouve dans une position bien différente. M. le comte d'Artois a arrêté son départ pour Turin, au lendemain 31. Il devait d'abord faire son voyage par Lausanne, traverser le lac à Évian, gagner ensuite Ghambéry, le Mont-Genis, etc. Mais, pour éviter les inconvénients qu'on lui fait craindre du côté de Genève, il se décide à faire un tour beaucoup plus grand, en prenant la route du Tyrol et passant par le lac de Gonstance, Innsbruck, Brixen, Trente, Vérone et Milan. Les mômes raisons déterminent M. le prince de Gondé à suivre la môme route; mais il laisse prendre plusieurs jours d'avance à M. le comte d'Artois, pour arranger la réception de nos princes, avec le roi de Sar- daigne. Gela prolonge un peu notre séjour à Berne. 31 AOUT. — Un orage considérable dérange le beau temps dont nous jouissions depuis plusieurs jours. M. le comte d'Artois va coucher à Murgenlhal. Septembre 1789. Lk 1" et le 2. — Nous séjournons encore ces deux jours à Berne et nous les employons à 38 JOURNAL d'ÉMIGBATION voir tout ce qu'il y a d'intéressant et dont j'ai déjà parlé. Il s'est établi à Berne un club ou société, où se réunissent tous les bonnêtes ^ens de la ville pour y lire les gazettes. Les étrangers y sont admis et bien accueillis. Nous allons nous y informer de ce qui se passe à Paris et à l'Assem- blée. Nous apprenons avec satisfaction que le crédit de Necker diminue sensiblement depuis son retour. Il a cependant toujours un grand parti dans l'Assemblée. Les principaux meneurs se servent de lui pour arriver k leur but, mais ils ont juré sa perte. Mirabeau est son ennemi déclaré. Le 4 août, on décrète l'abolition de tous les privilèges, la suppression do tous les droits féodaux. Ce décret passe à une séance prolongée dans la nuit et c'est le vicomte de Noailles, qui, chaud de vin, après une espèce d'orgie avec ses dignes camarades, en fait la proposition. Les membres de la minorité de la noblesse se distinguèrent k l'envi dans cette fameuse séance. Gbacun y fit son hommage pour se rendre agréable au peuple. Le comte de Virieu, député du Dauphiné, y offrit la destruction des pigeonniers. — Il y a eu encore différents massacres dans les provinces. Le maire de Saint-Denis est du nombre de ces victimes. Il a péri le i" août. La liberté de la presse est décrétée. 3 SEPTEMBRE. — Nous qulttous Berne ce matin et nous voyageons k l'aide des voiturins. Nous dînons k Killisberg et venons coucher à Murgenthal, où nous revoyons avec plaisir Marianne Probst. Je suis chargé de beaucoup de compliments pour elle et notamment de ceux d'une jolie voyageuse que nous rencontrâmes aux glaciers. Elle avait eu occasion de voir, il y a quelques années, l'aimable Ma- rianne Probst et en avait été si enchantée qu'elle lui avait fait l'envoi de quelques livres pour l'augmentation de sa petite bibliothèque, dans laquelle se trouvent les œuvres de Rousseau, de Voltaire, de Hacine, les meilleurs auteurs allemands et des ouvrages môme très abstraits. Nous allons faire nos adieux à la petite rivière et k la délicieuse pro- menade qui la borde. i SEPTEMBRE. — A scpt hcurcs du malin, nous quittons, DÉPART POUR L'ÉMIfiRATION 39 peut-être pour la dernière fois, la délicieuse vallée de Mur- f^enthal et sa bonne auberge et son intéressante bôtesse. Nos princes, voulant connaître quelques cantons de la Suisse, se dirigent sur Lucerne. A trois lieues, on trouve Zoffingen, petite ville, la dernibre du canton de Berne, de ce côté, dans une jolie situation, entourée de prairies et de champs. Une lieue plus loin finit l'état de Berne et commence le canton de Lucerne. On s'aperçoit prompte- ment du changement de gouvernement. Les chemins ne sont plus si bien entretenus, les campagnes sont moins bien cultivées, les héritages sont clos par des murs qui s'écroulent, les maisons n'ont plus l'air de l'aisance et de la propreté. Le canton de Berne est protestant : celui de Lucerne est catholique. Nous nous arrêtons pour dîner à Sursée, petite ville située près du lac de Sempach et du champ de bataille. On voit encore dans la ville une chapelle, où sont entassés plus de 4.000 crûnes et osse- ments, que Ton conserve précieusement comme un monu- n)ent qui rappelle l'époque de la liberté helvétique... 5 SKPTEMBRE. — M. le pHncB de Condé prenant sa route pur le Tyrol, ainsi que M. le comte d'Artois, j'avais formé le projet de traverser seul avec un compagnon le mont Saint-Gothard et d'arriver à Milan plusieurs jours avant toute la caravane, ayant fait une route extrêmement piquante et intéressante. Mais le duc de Bourbon et son fils, ennuyés d'avance do se voir prës de quinze jours en marche enfermés dans des voitures, veulent absolument faire le môme trajet que moi. M. le prince de Condé y consent et il est arrêté que nous laisserons partir toute la caravane et que les deux jeunes princes, du Cayla, moi et seulement six domestiques, nous traverserons le Saint- Gothard, h mulets. Toute la matinée est employée à se promener dans Lucerne, après avoir été chez le général Pfifier, qui nous montre le superbe plan en relief qu'il a fait et qui com- [)renil toutes les hautes Alpes. Il l'a fait augmenter depuis (jue je ne l'avais vu. Il contient actuellement lïlO lieues carrées; il a 20 pieds de long sur 14 de largo; il y tra- vaille depuis environ 25 ans. Rien n'y est oublié ; toutes 40 JOURNAL d'émigration les mesures ont été prises par lui-môme. II a pour cet effet gravi les plus hautes Alpes, n'ayant souvent pour nourriture que le lait d'une clièvre qu'il faisait grimper avec lui. Il faut être enthousiaste des montagnes et avoir une rohuste constitution pour exécuter un pareil ouvrage. Tout est d'une précision extraordinaire dans ce plan. On y trouve jusqu'au moindre chalet et les sentiers qui y conduisent. Souvent des paysans ont été étonnés d'y trouver leurs sauvages habitations. M. Pfifler est âgé en ce moment de 74 ans et il a la vigueur et l'activité d'un homme de 40. Ce plan est borné d'un côté par les hauteurs du mont Saint-Gothard, de l'autre va jusqu'à l'abbaye d'Engelberg, comprenant Meyringen et tout rOber-Hasli, va sur la route de Zurich, embrasse le canton de Zug et, dans la partie basse, vient jusqu'à Zoffingen. Les habitants de Lucerne ne sentent pas tout le mérite de cet ouvrage. M. Pfiffer a même souvent rencontré de grandes difficultés. On ne voulait pas lui permettre de connaître l'intérieur de ces montagnes, dont cependant personne ne peut avoir envie de troubler les paisibles et sauvages possesseurs. Ils disent que le général leur a volé leur pays et lui en veulent beaucoup à ce sujet. Nous faisons une longue promenade sur les ponts cou- verts, sur la Reuss et le bout du lac, lesquels sont si longs qu'ils joignent les deux extrémités de la ville. Un de ces ponts a 500 pas géométriques de longueur. C'est la promenade de la ville. On est une heure à la faire. Elle est fort amusante par les points de vue dont on jouit sur le lac. La ville de Lucerne est peu peuplée. On n'y compte - que trois mille habitants. Le canton est catholique. On y est très dévot et même superstitieux. Les prêtres y sont en grand nombre et entretiennent le peuple dans toutes les erreurs de la superstition, mais ne prêchent pas d'exemple. Le nonce du Pape auprès des cantons catholiques fait sa résidence à Lucerne. Cela ne rend pas les prêtres plus réguliers ni plus instruits. Ils sont d'une ignorance qu'on a peine à concevoir. Il y a quelque temps qu'on amena à un curé deux jumeaux à baptiser. Il entendait bien que ces deux enfants appartenaient à la môme mère, mais il ne DÉPART POUR l'émigration 41 voulut jamais comprendre qu'il n'y avait qu'un përe, il en voulait deux. Il y a dans le canton, un bailliage appelé Entelibuch, dont les paysans se sont révoltés plusieurs fois contre le gouvernement. On était embarrassé de leur envoyer, pour les tenir en respect, ou une garnison ou un couvent de capucins. Le dernier expédient a prévalu. Ces religieux ont une grande prépondérance dans les cantons catholiques, surtout dans les petits cantons, où le gouver- nement est populaire. Tout citoyen y a part à l'administra- tion et, dans leurs assemblées nationales, on voit presque toujours un capucin siéger à côté des chefs. Il y a à Lucerne beaucoup d'églises et de couvents. Les jésuites y ont une fort belle maison, mais ne reçoivent plus de novices depuis leur suppression. Leur église est belle, mais trop chargée d'ornements et de peintures. Il en est de même à la collégiale. On y voit un orgue d'une grandeur prodi- gieuse. Le tuyau principal a 40 pieds de long. Cet orgue rend un son qui fait trembler l'église. Il faut voir l'hôtel de ville et l'arsenal. Près de Lucerne est le mont Pilate sur lequel on va jouir d'une vue superbe et de la plus grande étendue. Après dîner, M. PfifTer nous a menés, par le lac, à Rotzioch, près Stantz-Stad, dans le canton d'Unterwald. Notre navigation s'est faite avec un gros bateau, conduit par de bons rameurs, qui nous y ont transportés en moins de deux heures. Nous étions 24 sur ce bateau. Cette pro- menade sur le lac offre différents points de vue très inté- ressants. Nous sommes débarqués à Rotzioch pourvoir une chute d'eau entre deux rochers. Ce lieu très sauvage pré- sente un tableau très piquan'L. Il n'y a pas un jardin anglais qui soit embelli d'un pareil accident de la nature. On voit deux ou trois tnaisons dans cet endroit solitaire. Nous y trouvâmes un manœuvre dont l'air leste nous fit présumer qu'il avait servi. En effet, il parlait français. Il était soldat, dans Salis-Samade, et venait depuis peu d'obtenir son congé. On ne peut se figurer son étonne- ment et sa surprise en reconnaissant dans une des per- sonnes de notre société le prince qu'il avait vu l'année pré- cédente commander le camp de Saint-Omer. Il ne voulait point en croire ses yeux et ne pouvait concevoir comment 42 JOURNAL d'émigration M. le prince de Condé se trouvait en ce moment dans cet endroit presque inhabité et où il lui semblait que rien ne devait attirer l'attention d'un voyageur. Il reconnut aussi le petit jeune homme, M. le duc d'Enghien, qu'il trouva grandi. Les princes, sans diminuer sa surprise, le confir- mèrent dans sa croyance on lui donnant pour boire. Nous revînmes à la nuit à Lucerne, fort contents de notre navi- gation et des beautés que la nature odre à chaque instant dans ces pays sauvages. 6 SEPTEMBRE. — Ce matin, toute la société, excepté nous quatre, part de Lucerne pour se rendre à Zurich et de là à Constance pour y traverser le lac et se mettre en route par le Tyrol pour Milan, où nous devons tous nous rejoindre. Nous restons encore cette journée à Lucerne pour faire nos arrangements pour cette traversée des montagnes. Le bon M. Ffiffer nous donne à cet égard tous les renseignements nécessaires. Nous passons tout le jour avec ce respectable vieillard, chez lequel nous dînons et soupons. C'était un dimanche. Il nous a menés parla ville et aux promenades, où nous avons pu juger du physique des habitants. Nous avons rencontré de jolies personnes. Le sang nous y a paru généralement beau, mais les dents manquent. Les tailles sont plus sveltes que dans le canton de Berne : les mœurs n'y sont pas plus pures qu'ailleurs, et il nous a paru qu'il règne une grande liberté dans le sexe de la petite bourgeoisie. Nous nous en sommes aper- çus par la grande familiarité avec laquelle elles se laissent embrasser. M. PfifFer nous a menés à l'assemblée de la première société de la ville, laquelle n'a lieu que les jours- de fête. C'est un lieu public où les dames vont faire une partie. Notre visilo y a été courte. C'était une collection de vieilles médailles. Les lois sont sévères pour l'habillement. Les dorures et les soieries sont expressément défendues. Les femmes ne peuvent porter de diamants et sont obligées d'être vêtues en noir le dimanche. Il y a une manière particulière de s'habiller dont peu de dames se dispensent. La coillure est très bizarre. Les cheveux sont tirés et réunis avec un peigne placé sur le haut de la tète. On les prendrait pour DÉPART POUR l'émigration 43 des servantes, si on ne les connaissait pas. L'épouse d'un avoyer était ainsi accoutrée ^.. Nous cheminons doucement et nous n(»us arrêtons long- temps dans les auberges. C'est le goût de nos princes. Ils sont un peu dormeurs et tiennent au lit. 9 SEPTEMBRE. — J'ai passé la nuit dans une chambre très froide, au bord de la rivière dont le bruit est gelant. Nous sommes au lit depuis neuf heures. Du Cayla et moi nous nous levons de bonne heure, mais nous ne pouvons voir debout nos paresseux compagnons de voyage. L'impa- tience nous prend à sept heures. Aucun n'est éveillé. Cepen- dant dix heures de lit, quinze de séjour dans une auberge, cela nous paraît plus que suffisant. Nous nous acheminons à pied k travers la prairie. La vallée entière était couverte d'une gelée blanche que le soleil fait disparaître. A une demi-lieue d'Andermalt, on trouve Hospital. L'auberge vaut au moins celle que nous venons de quitter. Nous y déjeunons avec d'excellent fromage et un bon verre de vin. Nous continuons notre route à pied. Picard a recommandé que nos chevaux viennent nous rejoindre et il nous accom- pagne. En sortant du village nous sommes accostés par un déserteur du régiment du Roi qui nous demande des secours pour rentrer en France, tant il est persuadé qu'en ce moment de trouble, il peut retourner à son corps, sans crainte de punition. Plus loin, un petit homme de mau- vaise mine, portant un sac sur le dos, nous demande la charité. C'est un de ces conducteurs de voyageurs en Ita- lie, en Suisse, qu'une maladie de quatre mois a réduit à l'aumône. Il sort d'un hôpital ; il vient de traverser la nuit la montagne de la Fourche par un froid rigoureux. Il va à Milan chercher de l'ouvrage et nous offre ses ser- vices. Nous le questionnons. Il parle l'allemand, l'italien, Tespagnol, etc., est natif de Saint-Omer. Il y a 20 ans qu'il court toute l'Europe et il connaît parfaitement tous les pays. L'Italie est celui qu'il connaît le plus; mais il a 1. Le voyage continue ainsi par Altdorf. 44 JOURNAL d'ÉMICRATION parcouru l'Allemagne, la Prusse, la Pologne, la Russie, la Suhde ; a été en Corse, en Espagne; a passé à Saint- Domingue et même jusqu'à Cayenne. Il était au chevalier de Bélhisy lorsqu'il fut tué en Corse ; à M. le marquis de Nesle, lorsqu'il enleva la femme du consul de Gènes; a vu mourir M. de Matignon à Naples, servait en dernier lieu l'abbé de Bourbon au moment de sa mort. Il connaît tout Paris, surtout ceux qui ont voyagé. Il répond à tout, et, mensonge ou vérité, il n'est embarrassé sur aucune ques- tion. Enfin il se dit ami de M. Blondin, coureur de M. le comte d'Artois. Je le baptise sur-le-champ Figaro. Nous le prenons à notre service pour l'Italie et nous lui destinons le détail des commissions secrètes et galantes... Cependant nous cheminons toujours. En sortant d'Hos- pital, on quitte la vallée et l'on commence à monter par un chemin pavé, comme la veille, et extrêmement raide. Le pays est horrible. On suit toujours la Reuss qui descend à travers des rochers et n'est à présent qu'un ruisseau. Les chutes d'eau sont peu considérables et nullement intéres- santes. Des montagnes pelées, ayant de la neige à leur sommet, point d'arbres, très peu de pâturages, voilà ce qu'on voit pendant trois heures de marche pénible, pour arriver à l'hospice au haut du Saint-Gothard. Nous avons rencontré à moitié chemin le capucin qui l'habite. Il est remonté avec nous pour nous recevoir. Le temps était superbe, le soleil très ardent; nous étions excédés de la cha- leur ; nos princes, leur suite et nos chevaux ne nous ont rejoint qu'à la cime de la montagne. Le père Laurent, capu- cin de Milan, habite cet hospice depuis 23 ans. C'est cer- tainement l'habitation la plus élevée de l'Europe. Il a trèji^ bien arrangé sa petite maison. On y trouve sept petites cellules bien propres, où nous aurions été mieux couchés qu'à Andermatt. Le seul inconvénient qu'on y trouve, c'est que les chevaux et mulets ne peuvent y rester et doivent demeurer d'un des deux côtés au bas de la montagne. L'hospice est toujours très bien pourvu de provisions. Nous avions pris d'ailleurs nos précautions, et, grâce aux soins du père Laurent et à l'activité de nos gens, nous avons fait un excellent repas, assaisonné par l'appétit que pro- cure ordinairement l'air vif des montagnes. Nous avons DÉPART POUR l'Émigration 45 fait dîner le bon capucin avec nous. Il ne parle qu'italien et un peu l'allemand, mais nous nous entendions à mer- veille. Le bruit s'était répandu dans ces cantons que M. le comte d'Artois traversait ces montagnes et il était fer- mement persuadé qu'un de nous était ce prince. Il aura pu savoir depuis qui nous étions, nous étant conformés à l'usage du lieu, de s'inscrire sur le registre du père hospi- talier. Il nous a témoigné la pitié que lui inspirait le Roi, dont la situation et les faiblesses sont connues au Saint- Gotiiard. Nous nous sommes séparés du père Laurent, très contents de ses soins et lui très satisfait de nos manières. On lui a laissé deux louis et six francs à sa ser- vante, car le père Laurent a avec lui, pour seule compagnie, une servante. Nous n'avons pas éprouvé de froid. Le soleil était superbe aujourd'hui. Il y a huit jours, l'hospice était entourée de deux pieds de neige. D'après M. de Saussure, la hauteur du mont Saint-Gothard, au-dessus de la mer Méditerranée est de 6.790 pieds anglais, environ 6.366 pieds de France. La hauteur du Mont-Blanc, la plus haute mon- tagne connue, est, d'après M. Deluc, de 15.302 pieds anglais. M. Wyttenbach estime la hauteur des cimes les plus élevées qui entourent le Sainl-Gothard à 8.268 pieds... Nous arrivons à Bellinzona vers six heures. C'est une petite ville, avec d'anciennes fortifications, dominée par trois châteaux forts appartenant aux cantons de Schwitz, d'Uri et d'Unterwald. Les députés de ces cantons s'y trou- vent en ce moment. Persuadés, d'après quelque faux avis, que c'est M. le comte d'Artois qui vient d'arriver, ils ont fait tirer le canon des forts et ils se disposaient à une grande visite dont j'ai empftché l'effet en envoyant, par écrit, ma parole d'honneur que M. le comte d'Artois n'était point avec nous et ne traversait pas les montagnes. 11 y a deux auberges passables à Bellinzona. Nos conducteurs, qui s'étaient arrangés pour faire payer chèrement sur la route, comptaient faire de môme à Bellinzona. Nous les déroutons en descendant à une autre auberge que celle qu'ils avaient fait prévenir de notre arrivée. Nous n'en sommes que mieux. Nous renvoyons le guide que nous avait procuré M. Pfiffer et nous gardons avec nous Figaro. Deux Anglais, dont l'un est frère de milord Herwey, 46 JOURNAL D EMIGRATION ministre du roi d'Angleterre à Florence, venant d'Italie, vont à Lucerne. Ils connaissent M. le comte d'Artois et, dans la même persuasion que les députés suisses, ils dési- rent lui rendre leurs devoirs. Je les désabuse. Us voient et reconnaissent nos princes. Nous les recommandons à M. PfifFer. Ils nous envoient deux bouteilles de liqueurs et du rhum. 11 SEPTEMBRE. — La clialeur est trës forte. Pour l'éviter, il faudrait se lever matin. Ce n'est pas le compte de nos paresseux compagnons de voyage. Je les laisse dormir tout à leur aise. Je pars avec Picard à cinq heures, suivi de Figaro qui, par son intelligence, me procure une charrette, qui me conduit en deux bonnes heures par un chemin trës cahotant à Magadine, au bord du lac Majeur... On trouve à Magadine des barques pour la navigation du lac. Nous en arrêtons une pour nous conduire tous à Locarno. Je me rafraîchis au bord du lac. Je déjeune. Je fais une toilette complète. J'écris mon journal; il est dix heures passées et mes paresseux camarades ne sont pas encore arrivés. Je les vois enfin. Nous nous embarquons tous par un temps superbe pour Locarno. La chaleur est très forte et le soleil très ardent. Le trajet est court, mais il faut dîner et nous nous arrêtons à Locarno dans une misérable auberge où l'on ne trouve absolument rien. Cet endroit annonce la misère et surtout la malpropreté. Heu- reusement que nous avons apporté quelques provisions de Bellinzona, dont une superbe truite de 16 livres qu'on avait payée 25 livres...^ 1. Les voyaguurs visitent los tles Borromées, pais se rendent à. Milan. CHAPITRE III MILAN ET TURIN Milan. — Mon premier soin, en arrivant à Milan, est d'avoir quelqu'un qui, pour le premier moment, me mette au fait de tout. Je fais prévenir de mon arrivée un de mes amis, établi depuis quelques années dans cette ville. Il vient me voir avec empressement. C'est le marquis de La Carie, frère cadet du comte de la Ferté Senneterre. C'était un de nos acteurs chantants de la société de Chantilly. Il y a quatre ans que, faisant un tour en Italie, il s'arrêta quelque temps à Milan. 11 devint amoureux d'une dame à ((ui il eut le bonheur de plaire. Le complaisant mari le prit dans la plus belle amitié. Depuis ce temps, il est resté à Milan ; il loge dans la maison de sa belle ; son couvert est mis entre elle et son mari et, jouissant d'ailleurs d'une honnête fortune, il se trouve le plus heureux des hommes. H a quille le service de France, a pris la croix de Malte el, d'après ses manières, son costume et celui de ses gens, on le prendrait pour un chevalier Milanais. J'envoie au palais Litta ma lettre de recommandation pour la jeune comtesse Max Litta, en lui faisant demander la permission de lui faire ma cour. Par un billet très honnête, elle m'en- gage à me rendre le soir dans sa loge au théâtre. La Carte me mène chez son amie, la dame Milesi. Je suis parfaite- ment reçu du mari et de la femme et ils me font les plus grandes instances pour me donner un logement. J'apprends que M. le comte d'Artois a passé, il y a deux jours, pour se rendre à Turin. Il a paru au théâtre et on n'a pas été content de son peu de prévenance. 11 n'a fait visite à aucune femme dans sa loge, ce qui est un usage de politesse. 48 JOURNAL d'émigration M""* Milesi me mène au cours, où je vois autant de voi- tures que sur nos boulevards de Paris, et beaucoup de jolies personnes. De là, on va faire une pause sur la place du Dôme, pour y prendre des glaces, et on se rend ensuite au théâtre, qui ne commence ordinairement qu'à une heure de nuit. Cette promenade se fait régulièrement à Milan tous les jours de l'année, à moins d'un temps affreux. M. de La Carte, apprenant que nos princes doivent arriver le même soir à Pavie, se détermine à les aller rejoindre pour tâcher de leur être utile en attendant M. le prince de Condé. J'arrive au théâtre à huit heures et je me présente à la loge Litta. La comtesse Max m'y reçoit avec toute la grâce possible. Elevée à Paris, au couvent de Panthemont, elle a tout Tusage et toute la coquetterie de nos plus aimables Françaises. Elle est grande, bien faite, très jolie, très gaie, très prévenante. Je me trouve à mon aise avec elle dès le premier moment, comme si je la connaissais depuis un an. Elle charge un de ses parents de me présenter dans toutes les loges des personnes marquantes. Je reçois par- tout même accueil, môme prévenance, même affabilité. L'étranger est toujours placé sur le devant de la loge et on a l'attention de parler français tout le temps de la visite. Je reviens avec plaisir auprès de la comtesse Max Litta. Elle me met au fait de plusieurs usages de la société. Elle me montre son « cavalière servente ». Chaque dame aie sien ; c'est une nécessité. Une femme ne peut pas décem- ment aller seule ; il lui faut un homme qui l'accompagne partout, en voiture, à la promenade, au théâtre. C'est ainsi dans toule l'Italie. Souvent on l'a par goût, mais souvent aussi il vous importune autant qu'un mari. La comtesse veut me persuader que le sien lui est à charge mais que, par décence, elle est forcée de le conserver. Il n'entend pas un mot de français et elle peut librement s'expliquer sur son compte. Elle le traite fort lestement et se permet, à ce que l'on m'a dit, de fréquentes distractions. Le spectacle finit avant minuit. Je rentre à mon auberge fort content de ma soirée et me trouvant déjà en connais- sance à Milan avec beaucoup de monde. J'y retrouve même plusieurs personnes que j'avais connues à Paris, le mar- MILAN ET TURIN 40 quis Cacciapiati ontre autres, qui me prie pour le lende- main à déjeuner avec milady Bampfylde 18 HEPTEMBRE. — M. du Cayla arrive ce malin de Cré- mone, où il a laissé les princes et toute la société ; ils doivent arriver ce soir à Milan. En effet, à six heures du soir tout le monde est rendu à l'auberge Royale. Ils sont tous excédés de fatigue d'être, depuis 40 jours, à postil- lonner pour arriver ici. Ils sont cependant enchantés de la beauté dos chemins du Tyrol. Cette route est due aux soins de l'empereur Joseph II. On fait 80 lieues dans les mon- tagnes jusqu'à Trente. Les pentes sont bien ménagées, les chaussées magnifiques, les postes bien servies et le voyageur est tranquille au bord des précipices qu'il voit presque continuellement. La variété des sites rond cette route très curieuse et extrêmement intéressante. L'archiduc Ferdinand sait à peine nos princes arrivés qu'il vient à l'auberge leur rendre la première visite. Il est accompagné du prince Albani, grand maître de sa maison ; il est resté plus d'une demi-heure, a été avec nous tous d'une honnêteté parfaite, et nous sommes tous priés à dîner, à la ville, pour le lendemain, avec nos princes, 19 SEPTEMBRE. — Aujourd'hui, chacun de nous change de costume et quitte le frac pour arborer l'uniforme. M. le prince do Gondé prend celui de colonel général de l'infan- terie et les deux autres princes celui de leurs régiments d'infanterie ; du Cayla, d'Autichamp, Choiseul et le cheva- lier de Virieu sont avec l'uniforme de maréchal de camp et moi avec celui de colonel à la suite de la cavalerie. A trois houros, nous nous rendons au palais de l'archiduc. Les princes et les dames sont d'abord introduits parle prince Albani, qui vient ensuite nous chercher. M. le prince de Gondé nous présente à l'archiduc et à l'archiduchesse. Il était quatre heures quand nous nous sommes mis à table. Grand et somptueux repas ; trhs bonne chëre; magnifique salle à mancçer ; grand nombre de valets de pied; beau- coup de valets de chambre en habits écarlates, galonnés d'or ; cour très nombreuse. Après dîner, conversation jusqu'à six heures. Les voitures de l'archiduc conduisent 4 50 JOURNAL d'émigration toute la société au cours, où il y avait un momie prodigieux. Nous rentrons à la nuit. L'archiduchesse vient à l'auberge rendre visite à M"" la princesse Louise. A huit heures, toute la société se rend au théâtre, dans les loges dépen- dantes de celle de Tarcliiduchesse, à laquelle on va faire sa cour pendant le spectacle. Nos princes ont l'attention de faire visite dans toutes les loges des personnes les plus marquantes de Milan. Cette honnêteté réussit fort bien. Ils vont voir les dames Litta, la princesse Alhani, la com- tesse de Vitsiieck, femme du ministre de l'empereur, la comtesse Suncini, la duchesse et la comtesse Serbelloni, la marquise Herba, la comtesse Cusani, etc., etc. Pendant le spectacle, on sert des glaces dans presque toutes ces loges. En cette saison, il n'y a qu'opéra-buffe et des ballets assez médiocres. Les grands opéras n'ont lieu que l'hiver. Après le spectacle, nous passons dans un très agréable appartement, tenant à la loge de l'archiduchesse, et nous y trouvons un magnifique souper, quelques dames invitées, et, à deux heures après minuit, nous rentrons tous chez nous, comblés des politesses de l'archiduchesse et de l'ar- chiduc, qui a l'attention recherchée d'accompagner M"" la princesse Louise et nos princes jusqu'au bas de l'esca- lier et àla voiture.... La salle de spectacle est, après celle de Naples, la plus grande et la plus belle de l'Europe. 11 y a six rangs de loges. Toutes ces loges appartiennent à des familles ; elles sont plus ou moins vastes. Le théâtre étant en Italie le rendez-vous ordinaire de la société, les loges deviennent autant de petits salons de compagnie. On y soupe môme en hiver, lors des bals masqués. Les loges des maisons considérables ont, dans le corridor, un cabinet où se tient un valet de chambre et lequel sert d'office pour apprêter les glaces. Dans l'intérieur de la salle, il y a de grands et vastes foyers, appelés ridotto, garnis de billards. On y jouait anciennement au pharaon, mais depuis quelque temps les jeux de hasard sont proscrits et défendus. La noblesse a seule le droit d'entrer au ridotto. La bourgeoisie n'en a pas la faculté. Les dames y viennent quelquefois faire un tour, pendant et après le spectacle. La noblesse est très nombreuse à Milan, et il y a des MILAN ET TURIN 51 maisons très riches ainsi que dans la bourgeoisie. Il y a beaucoup de princesses et de duchesses : ces titres sont communs en Italie, surtout à Rome et à Naples. Les papes confèrent les diplômes de prince avec facilité. On mène généralement la vie la plus agréable à Milan et, de l'aveu de tous les étrangers, c'est la seule ville de l'Italie où la société soit gaie et aimable et où les usages se rap- prochent le plus de ceux de Paris. Il y a un grand nombre de jolies femmes, soit dans la noblesse, soit dans la bour- geoisie que les hommes fréquentent indifféremment. Rien n'est plus facile que d'établir un commerce de galanterie elles étrangers y sont si bien accueillis qu'il semble qu'ils aient à cet égard plus de facilité que d'autres. Quoique dans tous les pays la jeunesse ou la richesse donnent de grands avantages, il paraît qu'on en tire plus parti en Italie qu'en aucun endroit de l'Europe. Les maris y sont de la plus grande complaisance et les dames très préve- nantes. La vie n'est pas chère à Milan ; on y jouit de la plus grande liberté. Le frac est d'usage toute Tannée, mais le carrosse indispensable vu la grandeur de la ville. Une voiture coûte, pour l'année, environ 2.400 livres. Les domestiques sont à bon marché ; aussi les nobles en ont- ils un grand nombre. Des coureurs portent la nuit des flambeaux devant la voiture ; tout le monde peut faire porter la livrée à ses gens. Tout bourgeois riche a la sienne. On compte environ 1.500 carrosses et plus, roulant habituellement à Milan, Il y a un grand nombre de filles publiques et on rencontre, aux environs du théâtre, beau- coup de gens très attentifs à vous en proposer ; mais on ne voit que rarement ici de ces filles richemententretenues, comme à Paris, et affichant un luxe insolent. 11 y en a cependant quelques-unes. Pour ôtre reçu agréablement à Milan, ainsi que dans toute l'Italie, il faut avoir des lettres de recommandation pour les personnes du premier rang ou très riches dans la bourgeoisie' Turin. 25 septembre. — Arrivant la nuit, l'obscurité 1. Le 2i septembre, M. d'Kspinchal quitte Milan et vient, avec les princes, à Turin. 52 JOURNAL n ÉMIGRATION nous laisse à peine apercevoir les grandes et belles rues et les superbes places que nous traversons. La suite de M. le comte d'Artois occupant entièrement lliôlcl Royal, nous allons prendre notre établissement à l'hôlel d'Angle- terre, où presque tout le monde se trouve logé, ou dans le voisinage. M. le comte d'Artois, ses enfants el même M"'' la comtesse d'Artois, arrivée depuis peu do France, sont établis au château de Moncalieri, où le roi et toute la cour passent une partie de l'année. M. le comte d'Artois, pour plaire à son beau-père, vient peu à la ville; il y est en ce moment. Nos princes, impatients de le retrouver, se rendent sur-le-champ auprès de lui et le voient quelques instants. M. le baron do Ghoiseul, ambassadeur de France, vient aussitôt rendre ses devoirs à nos princes et arranger avec eux leur présentation à la cour. M""" la comtesse de Brionno, arrivée depuis peu à Turin avec la princesse de Garignan, sa ftllo, chez laquelle elle va à la campagne, vient rendre visite aux princes, accompagnée de son frère, le prince Camille de liolinn. 20 SEPTEMBRE. — Il uous tardait d'ôtre un peu plus au courant des nouvelles publiques, cliacun de nous en atten« dait aussi de particulières. J'apprends que mon épouse et mes deux enfants, que j'avais laissés à Paris, sont enfin hors de ce foyer de troubles, d'insui'iuîctions et d'horreurs. Ils sont partis pour l'Auvergne, munis de tous les passe- ports possibles pour pouvoir traverser tranquillement les villes de province, mais on n'en est pas moins inquiété sur les chemins, et cba(juo municipalité vous fait conduire à son tribunal. J'espérais que ma terre de Massiac, que' j'babitais de préférence, dans laquelle, à l'exemple de mes pères, je n'ai cessé do faire du bien et où depuis plus de deux cents ans nous étions aimés et respectés, serait un asile sûr pour ma famille. Mais on avait eu soin d'y exciter la fermentation; quelques brouillons de cet cn!""= de Chamailles, M""" des Boulets, M*"' de Champcenets et M"' de Nivenheim, etc. ; en anglaises : milady Elliot et sa hlle, deux demoiselles Gibbes, quatre demoiselles 0-Gredy ; trois demoiselles Kutz, milady Ern," jy|me. Brawn, etc., et plusieurs autres dont le nom ne me revient pas. Avec une société aussi agréable nous ne pensons guère aux dames romaines, dont le nombre des jolies est infini- ment petit dans la noblesse. Voici, à peu près, les dames du premier rang à Rome : la princesse Borghèse, sur le retour et ayant été galante et assez jolie. C'est la seule chez laquelle on trouve le soir souper et bonne compa- gnie. Le prince Borghèse est énormément riche, fait beau- coup de dépenses et fait travailler les artistes. La princesse VOYAGE EN ITALIE -T7 Santa Croce, autrefois jolie et plus que galante, aujour- d'hui vieille intrigante et ayant encore des prétentions. La princesse Doria, sœur aînée de la princesse de Lamballe, laide, mais fort riche. La connétable Colonne, sœur ca- dette, âgée de 28 ans, peu jolie, très riche, d'une dévo- tion outrée, allant peu dans le monde ; on prétend que tous les soirs, après la prière générale de la maison, le connétable et son épouse, à genoux l'un devant l'autre, se demandent pardon des sottises de la journée, auxquelles certainement personne n'a été tenté de participer. La princesse Lambertini, point jolie, mais très bonne per- sonne, accueillant les étrangers avec empressement, se chargeant de les présenter et, vu sa bonne volonté, acca- blée ordinairement de lettres de recommandation. La duchesse Corbara, grande et jolie mais sans grâce, mon- trant de grandes dispositions à la galanterie. La duchesse Braschi, épouse du neveu du Saint-Père, ayant été jolie, peu difficile actuellement sur le choix de ses amants. La princesse Thiano, jeune et assez jolie, et n'étant pas cruelle envers notre nation. La princesse Rospigliosi, beauté forte, traits à la romaine, absente depuis plusieurs années, revenant de ses voyages en France et déjà pour- vue d'un prélat qui ne tardera pas à être décoré de la barette. La marquise Rondanini, irlandaise, se promenant tout le jour en calèche avec son époux, menant elle-même ses chevaux, mais se conformant le soir aux usages du pays en souffrant les attentions du duc Braschi, neveu du Pape. La marquise Vittoria Lepri, autrefois fort jolie et impudemment galante ; en voici un trait : elle vivait assez publiquement avec le célèbre chanteur Marchesi, mais pour que le public n'en pût douter elle fit faire des billets de visite représentant Léda recevant les caresses du cygne, et mit son nom au bas. J'ai vu un de ces billets. Il y a encore quelques autres femmes dont je ne puis me rappeler, mais peu remarquables par leurs figures. La grande noblesse n'est pas très considérable à Rome. La société est infiniment plus agréable dans la bourgeoisie mais il faut faire un long séjour en cette ville pour en connaître les agréments. On ne compte à Rome qu'environ sept mille ecclésias- 78 JOURNAL D ÉMIGRATION tiques. J'ai peine à croire que le nombre en soit si peu con- sidérable d'après ce qu'on en rencontre en tous lieux et de toutes espèces. Il n y a pas de maison où l'on ne trouve éta- bli un moine ou un abbé. Il est vrai que ce dernier costume est presque généralement pris dans la bourg^eoisie, même par des gens mariés. Tout ce qui entoure le Pape, les cardi- naux, les prélats, porte le rabat et le manteau court. Cepen- dant, à en juger par la conduite des vrais ecclésiastiques, il faut chercher à la dépopulation de Rome une autre cause que le célibat. On ne rencontre pas une femme sans un abbé. Les cardinaux, les monsignors en entretiennent assez publiquement. Si l'on veut trouver de la décence dans les mœurs, ce n'est point à Rome qu'il faut la chercher. Quand on est recommandé à une dame, il est d'usage que ce soit elle qui se ciiarge de vous présenter partout, mais à peine paraissez-vous à une porte ou dans une loge que le lendemain la « famiglia », les gens de la maison où votre nom, où votre personne ont paru, viennent vous demander la « buona mancia ». C'est une vexation dont on ne peut se dispenser. On en est quitte pour 3 paoli, au plus 5. Cela n'est pas cher, mais cela est souvent répété. Il faut également donner 3 paoli dans tous les palais que l'on visite. Il en coûte quelquefois moins dans les endroits de petite conséquence. C'est à votre valet de place, s'il est honnête, à vous avertir. On compte à Rome et dans les États du pape par scudi. L'écu romain vaut 10 paoli, le paoli 10 bajoques, etc.. Le paoli vaut à peu près 10 sols 8 deniers de France. Le louis passe, en 1790, pour 43 paoli, la piastre d'Espagne pour 10 paoli. Le sequin romain, pièce d'or, vaut 21 paoli*", 5 bajoques ; il y a des écus de o et 10 paoli, des pièces de 2, de 3 paoli et de 15 bajoques. Le ruspone ou triple sequin vaut 64 paoli 5 bajoques. Il y a à Rome du papier- monnaie qui a cours. Il faut l.lc lier d'évitor les pavements en cédules. On réalise dilticilement le papier en espèces et toujours il y a de la perte, tellement que l'on prend les louis pour 4o paoli, en les changeant contre «les cédules. La partie de la ville la plus habitée a assez de mouve- ment. On rencontre beaucoup de voitures. La grande rue, le Corso, est magnifique et la plus fréquentée. Il y a des I VOYAGE EN ITALIE 79 trottoirs pour les piétons. L'après-dîner en celle saison, c'est le lieu de la promenade en voiture. En gfénéral, les rues sont belles et larges, mais malpropres en hiver. La nuit elles ne sont pas éclairées. L'usage n'est pas d'avoir des flambeaux derrière les voitures, mais chaque domes- tique a une lanterne. On assure que les cardinaux et les monsignors tiennent à cet usage qui favorise leurs allures nocturnes. Souvent les gens de pied qui ne se soucient pas d'être vus crient : « Volta la lanterna » à celui qui se fait éclairer. Les équipages ne sont pas géné- ralement très brillants à Rome. Il faut en excepter cepen- dant quelques princesses riches et élégantes. Les cardinaux ont pour les jours de cérémonie d'antiques voitures, comme les anciens carrosses d'entrée des ambassadeurs. Le carrosse de remise, qui est presque de nécessité à cause des distances et pour toutes les courses du matin, se prend au mois, par jour, ou par partie du jour que l'on divise en trois. Pour G paoli on a une voiture depuis 6 heures du soir jusqu'à onze. Tous les étrangers logent ordinairement aux environs de la place d'Espagne, ainsi appelée parce que le palais du ministre de la cour d'Espagne y est situé et qu'il a la police de ce quartier. Les auberges sont toutes dans le voisinage, ainsi que les hôtels garnis et une grande quan- tité d'appartements qui ne sont occupés que l'hiver et loués aux étrangers. Il y en a de très chers et de fort agréables, de 30 à 50 sequins par mois. Un garçon peut se loger très commodément pour 6 à 8 sequins par mois. La vie est à bon marché à Rome dans le courant de l'an- née, mais elle devient chère l'hiver. C'est la saison où les étrangers y abondent, surtout pendant la semaine sainte. On se fait servir à manger magnifiquement pour 10 paoli par tôte et l'on est passablement pour 5 paoli. Le vin d'Ita- lie est généralement mauvais et doux. Une c fiasco », qui est plus considérable qu'une bouteille, vaut 15 bajoques au plus. Le vin d'Orriete est le meilleur. Le vin de France est très cher. Un bon valet do place, bien intelligent, coûte en hiver 5 paoli par jour. On le paye moins de 3 la reste de l'année. Le meilleur hôtel garni est chez Pic. On est bien aussi chez Sarmiente. Il y a table d'hôte à 8 paoli 80 JOURNAL D'ÉMKiRATION chez Damont. On y est mal nourri et souvent en mauvaise compagnie, surtout en cette circonstance où tous les jeunes artistes sont d'une démocratie insolente. Il y a une grande incommodité à Rome relativement à la poste aux lettres. Il y a un bureau différent pour chaque Etat de l'Europe, et ces bureaux sont très éloignés les uns des autres. La poste de France arrive le lundi et part le mercredi. Le courrier met ordinairement de 14 à 15 jours de Paris à Rome et passe par Aix, s'embarque à An- tibes, à moins de mauvais temps, autrement par la corniche jusqu'à Gênes. De là, à Levici, Pise et Sienne. On gagnerait quelques jours en passant le Mont-Cenis et traversant toute l'Italie, mais on a trouvé des difficultés à cause des ditïérents Etats qu'il faut parcourir. On n'affran- chit pas pour la France. — II n'y a de bains à Rome que près de la fontaine de Trévi. On y est très propre- ment, mais très chèrement. Cela coûte une piastre. Il est bon de savoir qu'à Rome, à Naples et dans toute l'Italie, on ne peut supporter les odeurs et qu'une personne qui en porte court le risque de faire tomber en pâmoison toutes les dames ou au moins de faire déserter toute une assemblée. Nos agréables musquées et ambrées ont peine à le concevoir et à se soumettre à cette privation. On les fuit comme la peste. J'en ai été témoin plus d'une fois. Les dames mettent ordinairement peu de rouge, mais beaucoup font usage du blanc. Les mains sont en général bien soignées. Le roi de France entretient à Rome une académie de peinture et de sculpture. Il y a un directeur, qui est en ce moment le sieur Ménageot, peintre jouissant de quelquê^ réputation. Le gouvernement a acheté pour cet établisse- ment l'hôtel Mancini, appartenant au duc de Polignac. Des élèves distingués de Paris, envoyés à Rome pour se per- fectionner, y sont logés et entretenus aux frais du Roi. Ce bienfait de la part de notre souverain n'empêche pas ces jeunes artistes d'être les apôtres zélés d'une révolution qui tend à détrôner celui qui les nourrit, qui les fait élever. Le scélérat David ne doit son existence et son talent (ju'aux bienfaits du généreux monarque dont il se montre jour- nellement l'ingrat persécuteur. M""* Le Brun loge à l'aca- VOYAGE EN ITALIE 64 demie ; elle y travaille avec zble à acquitter sa dette envers la galerie de Florence. Je vais quelquefois la voir ; elle a la complaisance de me montrer son ouvrage. Elle s'est peinte assise et occupée à faire le portrait de la Reine de France, sa protectrice. Je n'ai pas vu de portrait plus agréable et en môme temps plus vrai que celui de M"' Le Brun. Elle ne s'y est pas flattée, mais a mis dans sa phy- sionomie tout l'esprit et tout le feu de l'artiste, occupée d'un ouvrage qui l'intéresse. Ce tableau sera certainement un des plus intéressants de la précieuse collection des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Il attestera le talent de M""" Le Brun et en même temps sa reconnais- sance. Le portrait de la Reine compris dans ce tableau sera également plein de grâce et très ressemblant. M""' Le Brun jouit à Rome, comme artiste, d'une réputation plus grande qu'on ne l'en croyait susceptible avant qu'elle y arrivât. Son amabilité, ses talents agréables, sa char- mante tournure, ses sentiments purs et prononcés, l'hor- reur qu'elle témoigne pour l'ingratitude de ses confrères, tout concourt à la faire rechercher des meilleures sociétés et à la faire traiter avec considération. Je retrouve ici, avec le plus grand plaisir, M. d'Agin- court, homme aimable que j'avais autrefois connu à Paris» L'amour des arts lui a fait abandonner une place de fer- mier général pour venir s'établir à Rome, où il est depuis plusieurs années, occupé à un grand ouvrage qui sera extrêmement intéressant. C'est l'histoire de l'art, traitée beaucoup plus en grand que dans l'ouvrage de Winckel- mann qui est si estimé et qu'il faut souvent consulter en Italie... On trouve à Rome toutes sortes d'artistes très estimés. Volpato est un excellent graveur; on a de lui des estampes superbes. Pickler est le plus estimé pour les pierres gra- vées et les camées. Canova etMaximiiien, bons sculpteurs. Cavacepi, sculpteur, a un magasin de statues d'après Tan- tique. Pacch«!lti, excellent restaurateur, travaille pour le muséum du Vatican. Rafaelli et Mora, pour les mo- saïques. On vend chez Montagnani des dessins en minia- ture et en couleur, des peintures de Rome, etc. II se fait à Rome un grand commerce de perles fausses très estimées. 6 82 JOURNAL d'émigration On y trouve aussi des fleurs artificielles bien exécutées, des odeurs, etc. Tout cela se trouve chez Potri. Vasi tient un beau magasin d'estampes et de vues de Rome. Les différentes cartes de l'Etat se trouvent à Ja calco- graphie. Il y a à Rome moins de filles publiques que de femmes qui font commerce de leurs charmes. Ce sont les maris, vêtus en abbés, qui se chargent de les conduire chez vous, et à peu de frais. On en trouve de grandes, faites à peindre, d'une belle figure, extrêmement complaisantes, mais infiniment peu sûres, et les blessures de l'amour sont ici très dangereuses et souvent inguérissables. On court même péril dans toutes les classes de la société, depuis les princesses jusqu'à celles qui pour un écu servent de modèle à l'académie. Les rendez-vous, les propositions se font dans les églises. On compte à Rome environ 12000 Juifs. Il y a une grande quantité de pauvres. En Italie, et surtout à Rome, être mendiant est un état. On en voit s'entretenir des plaies dégoûtantes, pour inspirer la compassion. D'autres parais- sent estropiés et augmentent les imperfections qu'ils tien- nent de la nature. On ne peut guère se dispenser de don- ner à certains qui sans cela vous accableraient d'invectives. J'en ai vu parlant bien français et d'une insolence mena- çante. Tous ces gueux, le soir, se réunissent et dépensent au cabaret ce que la journée leur a procuré. Rien n'est plus comnmn que le vol en Italie, surtout à Rome et à Naples. Si on a l'imprudence de laisser traîner quelques bijoux dans son appartement, il est rare de ne pas le perdre, s'il est entré quelques gens du peuple chez vous. Il y a un quartier à Rome, situé de l'autre côté du Tibre, appelé Transtevere, dont les habitants prétendent être les seuls descendants des anciens romains. En effet, il semble qu'ils aient conservé dans la figure des traits caractéris- tiques qu'on ne voit pas ailleurs. Ils ont un physique plus mâle que le reste des romains actuels et se font toujours distinguer dans les émeutes. Même, on les redoute ^.. 1. Après un court séjour à. Rome, M. d'Espinchal on partit le 19 janvier 1790 et arriva, le 22 janvier, à Naples, où il devait rester jusqu'au 13 mars. VOYAGE EN ITALIE 83 Naples. — Les rues ne sont pas éclairées, aussi tout le monde fait porter des tlambeaux aux coureurs et aux domestiques. Cela est indispensable. Les rues ne sont pas sûres la nuit et il n'est pas prudent d'y être à pied, passé neuf ou dix heures. Si la population est considérable, la misère y est extrême dans le bas peuple. Il y a trente à quarante mille lazzaroni journaliers, dont la plus grande partie couche au coin des rues et ignore comment se pas- sera le lendemain. Quand un lazzarone a gagné quatre ou cinq sols pour avoir du macaroni pour sa journée, il ne s'inquiète plus du lendemain et ne travaille plus. Le roi est le protecteur des lazzaroni afin d'en être protégé à son tour, car ils font trembler le gouvernement. On les contient en favorisant leur paresse et ne les laissant pas manquer de pain ou de macaroni et de glace en été. Avec une pareille horde et une telle police, on craint à chaque instant d'être volé chez soi. Il n'est pas prudent de laisser sa clef à sa porte, ni même rien sur sa fenêtre à un étage peu élevé. On est filouté ici avec une adresse extraordi- naire et sans aucun espoir de retrouver ce qu'on a perdu. Malgré cela, tout le monde se sert de lazzaroni et il n'y a pas de maison qui n'en ait d'attitré. La vie n'est pas chère à Naples en y faisant un long séjour. On loue une maison pour l'année entière, le même prix que pour les trois mois d'hiver et de carnaval. En ce temps, tout est cher et on prolite du passage et du séjour des étran- gers, ici comme ailleurs. Au lieu de fiacres les places sont couvertes de petites voitures découvertes à quatre et sur- tout à deux roues. On s'en sert pour les courses dans la ville et aux environs et on va un train effrayant. Les petites voi- tures à deux roues, appelées sedia, sont attelées d'un che- val dont on vous laisse tenir les rênes. Mais le conducteur est derrière avec le fouet, et de la voix et du geste conduit son animal. On fait son marché suivant la distance et le temps. Ces voitures disparaissent à la nuit... On est actuellement en plein carnaval. Après dîner, on commence à aller le dimanche se promener en voiture dans la rue de Tolède. On y rencontre des masques à la nuit et des coureurs avec des tlambeaux. Je fais quelques visites. On me présente chez M. Meuricolfre, banquier lyounais, éta- 84 JOURNAL d'ÈMÎGRATION bli à Naples depuis longtemps. Il a assemblée le dimanclie. On y joue, on y danse, il s'y trouve de fort jolies personnes. Aujourd'hui * le théâtre Saint-Charles est ouvert, mais il n'y a pas d'opéra. 11 y a bal masqué précédé d'un con- cert qui commence à huit heures . Pour y entrer, le masque est de nécessité. On est en bahute, le chapeau sur la tôle, le masque sur la figure. On peut le porter si fort en diminutif qu'un nez seul suffît. Le billet pour le con- cert et le bal coûte 5 carlins (43 sols). Le concert finit à 10 heures. Alors on peut danser. Le théâtre Saint-Charles est le plus beau de l'Italie. La salle est immense, à si.x rangs de loges . Toutes les loges sont extérieurement revêtues de glaces, ce qui rend la salle éblouissante les jours de bal, où elle est entièrement illuminée d'une infi- nité de grosses bougies. Les loges sont grandes et spa- cieuses, tellement qu'on y soupe les jours de bal. Quehjue- fois de deux on n'en fait qu'une. Cela fait alors un très grand cabinet. L'ambassadeur de France a cet avantage pour tout le carnaval. Les jours de bal et d'opéra, il les paye en conséquence. On est tenu à garder son mas(]ue dans la salle, mais non dans les loges. La reine parut dans sa loge avec ses enfants pendant le concert. Elle ressemble beaucoup à la Reine de France, dont elle est l'aînée de trois ans et le paraît de davantage; sa figure est plus grave. Elle est grosse en ce moment pour la dixième ou douzième fois, ce qui la fatigue et lui donne un air d'humeur. Le roi n'est point à la ville. Il reste presque toute l'année à Caserte, où il satisfait son goût pour la chasse, ayant cette passion, comme tous les Bourbons. Indépendamment des Français voyageurs, il y en a beau-"' coup d'établis à Naples, dans les maisons de commerce, et parmi ceux-là l'esprit démocratique est dans toute sa force. Un masque dit assez haut à côté d'un de nos jeuncis gens, en regardant la reine : « Si je n'avais pas peur d'être chagriné, je mettrais ma cocarde nationale. » Nos étourdis se mettent à toiser ce polisson (jui, sentant qu'il ne faisait pas bon, se lève et veut se sauver dan» le bal. On le suit, il sort de la sallo^ s'enfuit, mais pas assez vite 1. Î4 janvier 1790. VOYAfiE EN ITALIK 85 pour éviter d'êtro complètoment rouo par In jeune aristo- crate qui le poursuit et l'atteint dans une maison au troi- sième étage. Heureusement cela n'a pas eu de suite. Le démocrate ne s'est pas vanté de sa mésaventure. Connaissant encore peu de monde à Naples, ce bal ne m'a nullement intéressé. Avarit la fin du carnaval j'y aurai plus de plaisir et j'en rendai un meilleur compte. Je me retire de bonne heure... 2o JANVIER. — Hier c'était bal masqué, aujourd'hui, c'est grand opéra. Ici on ne paye que l'entrée du parterre, qui est de 3 carlins. Lorsqu'on veut être assis plus commodé- ment dans une espèce de stalle, on paye deux carlins de plus. On ne paye rien pour aller dans les loges. L'opéra est Pyrrhus^ dont la musique est de Paisi(dlo. Le sujet du grand ballet est Gabrielle de Vergy. De tout l'opéra on n'écoute qu'une seule scène, chantée par David, connu à Paris. Le reste du temps se passe en visite de loge en loge, selon l'usage ordinaire de l'Italie. Il se fait un très grand bruit dans la salle, on y parle tout haut, excepté pendant le grand ballet. Alors chacun se tait et tout le monde écoute et regarde. Je suis resté quelque temps au par- terre. Un pareil spectacle me causerait un ennui mortel si j'étais obligé de rester en place. Mais le duc de Coscia a la complaisance de me présenter dans plusieurs loges où je suis parfaitement reçu. On a ici beaucoup d'égards pour les étrangers. On leur fait les honneurs de la loge, on s'occupe d'eux, on parle autant qu'on le peut leur langue et l'on paraît leur savoir gré do leur bonne volonté pour parler italien. La duchesse de Cassano est celle de qui je reçois le plus de politesses et de prévenances et avec laquelle je me trouve le plus promptement à mon aise. Celte dame est extrêmement aimable. Elle a de grands enfants, (jue je viens de voir à Gènes, revenant de France où ils ont été élevés. La duchesse de Cassano a fait un séjour de près d'un an en France et y a été fort goûtée. Elle est dune figure très agréable sans être jolie. La du- chesse de Popoli, sa sœur, est charmante. J'ai été encore dans les loges de la princesse Belmonte, de la princesse Geraci, de la princesse Melissano, etc. La loge de notre 86 JOURNAL d'émigration ambassadeur est, comme je l'ai dit plus liaut, composée de deux et est le rendez-vous général de tous les Français, Pendant l'opéra, on sert ordinairement des £!;laces dans toutes les loges. Autant la salle était claire hier pour le bal, autant elle est obscure aujourd'hui. On ne peut dis- tinguer personne que dans les loges éclairées intérieure- ment par les propriétaires. Les glaces dont toutes les loges sont extérieurement revêtues contribuent à la tristesse de la salle quand elle n'est pas illuminée. Le théâtre est immense, les décorations magnifiques, la scène toujours bien garnie, les habits de la plus grande richesse. On voit des marches pompeuses, des chevaux galopant, un tour- nois en rëgle,de grands ballets pantomimes, mais de mau- vais acteurs, de médiocres danseurs et quelques danseuses très jolies. Le spectacle finit à dix heures et demie, quelque- fois plus tôt, car, si le sieur David se trouve fatigué, on supprime tout simplement le troisième acte tout entier et personne n'y trouve à redire. Chacun se retire chez soi, car il n"y a pas ici d'autre souper que celui de l'ambassa- deur de France. Quelquefois on fait des visites justju'à minuit chez quelques vieilles qui donnent àjouer, telles que la princesse Catholica, la marquise Malespina, la princesse Ferolita, chez lesquelles il y un pharaon et où il n'y a ni souper ni rafraîchissements, quoiqu'on y veille parfois assez tard. La banque y est tenue par un banquier public, comme autrefois àParis. Les pontes ne pe.uvent ici faire des cornes aux cartes sur lesquelles on met son argent. 11 y a sur la table un tableau général des treize cartes ; on est payé à chaque fois. De celte manière les banquiers évitent les parolis de campagne. On y joue assez gros jeu. 26 JANVIER. — Aujourd'hui, par grand extraordinaire, il pleut tout le jour. Je dîne chez le duc de Coscia. Très bonne chère et servie à la française ; peu de monde, de la gaieté et convives d'habitude. Le duc de Coscia a passé plusieurs années à Paris et il aime les Français, leurs manières et leurs usages. Quoique nous soyons très aimables, il borne cependant ses politesses et ne voit qu'un petit nombre d'entre nous : nous sommes en ce moment en trop grande quantité. VOYAGE EN ITALIE 87 27 JANVIER. — Le temps est entièrement remis et nous jouissons du môme ciel que les jours précédents. L'air est cependant extrêmement refroidi. On ne laisse échapper aucune occasion à Naples de donner aux ég-lises un air de salle de spectacle. Enterrements, services, mariages, prises d'habit, prestation de vœux, etc., tout sert de prétexte à de la musique, à une grande représentation et à la réunion de toute la bonne compagnie de la cour et de la ville. Aujourd'hui je me rends à onze heures et demie à l'église Saint-Sébastien pour y assister à la prise d'habit de deux jeunes demoiselles de qualité. Cette cérémonie n'a rien que de trësgai. Toute la noblesse en hommes et en femmes s'y trouve à peu près réunie. 11 y a grand orchestre et excellente musique. Toutes les dames y arrivent parées comme pour une fête. Les deux futures religieuses se font longtemps attendre. Elles paraissent enfin, escortées par deux jeunes et jolies dames. Elles sont en habits de cour, comme de nouvelles mariées, vêtues et parées avec la plus grande élégance. Elles sont servies par des valets do chambre en habits galonnés. Elles se placent sur des prie- Dieu devant l'autel. On célèbre une grand'messe en musique. Pendant ce temps, on est dans l'église avec la plus grande liberté. On rit, on cause avec les dames, telle- ment que l'on m'a présenté à beaucoup. Les deux novices sont également très gaies et font la conversation avec celles qui les approchent. L'état qu'elles vont embrasser n'a rien qui les elîraye. Elles sont de bonne heure familiarisées avec cette idée. En elïet, le sort des demoiselles de ce pays est ordinairement très médiocre et, vu la fécondité des mères, on est obligé d'en placer beaucoup dans les maisons reli- gieuses. Elles vont peu dans le monde ou du moins y jouissent de peu de liberté. Elles ne peuvent danser dans les bals ou assemblées publiques que lorsqu'il est décidé qu'elles ne seront pas religieuses et qu'elles sont destinées à être mariées. Lorsque leur entrée au couvent est arrêtée, on les promène pendant trois jours dans le grand monde. On leur fait voir et connaître ce qu'elles vont quitter pour jamais. On veut avoir au moins l'air de ne pas les gêner dans leur vocation. Les vœux ne se font qu'au bout d'une année de noviciat. Les deux novices du jour ne paraissent 88 JOUBNAL d'émigration nullement fâchées de leur sort. Une des deux était d'une tig-ure très intéressante. Après la messe et les cérémonies usitées, les dames marraines conduisent ces demoiselles dans l'intérieur du monastère. Pendant ce temps, toute la compagnie se rend dans un grand parloir extérieur, à l'entrée du couvent. On y distribue toutes sortes de confi- tures et de sucreries. Les deux novices paraissent quelques moments à la porte du parloir. Alors elles sont dépouillées de toute parure mondaine. Leurs clieveux sont coupés et elles sont vêtues en religieuses. Elles embrassent leurs amies et chacun se retire. Cette cérémonie a commencé à me mettre en connais- sance avec la meilleure compagnie de Naples et surtout avec les dames que je retrouve le soir, au théâtre. Les dames se mettent ici avec beaucoup d'élégance et infini- ment mieux qu'à Rome. Le ton y est très bon et tel qu'il se trouve ordinairement dans les endroits où il y a une cQur. La galanterie est ici en usage comme dans le reste de l'Italie, mais ne m'a pas parue aussi indécemment affi- chée qu'à Gènes, à Florence ; excepté quelques dames dont la conduite est extrêmement leste, il y a généralement beau- coup de décence. 11 y a beaucoup de femmes très agréables dans la noblesse... 28 JANVIER. -^ Malgré le temps clair et très froid de la veille, je suis éveillé cette nuit par de forts coups de ton* nerre. Il y a eu de la grêle et une pluie très abondante avant le jour. Ce matin, l'air est très doux. M. le baron de Salis, suisse, officier général au service de France, et depuis plusieurs années employé à celui de Naples, m% prie à un déjeuner-dîner. La société y est nombreuse, agréable et presque entièrement composée d'étrangers. Il y a de la musique, un concert en règle. La duchesse de Guiche et la duchesse de Niwenlu'irn, nièce de M"" de Gbampcenets, y chantent des airs italiens k faire le plus grand plaisir. M"'" Hart, anglaise, grande et superbe, femme d'une figure céleste, vivant depuis quelques années avec le chevalier Hamilton, ministre d'Angleterre, avec lequel on la croit secrètement mariée, chante aussi à ce concert avec infiniment de goût. Après un excellent VOYAOB RN ITALIE 89 fjt'jt'unor, qui me tient lieu de dîner, on danse jusqu'à l'heure du théâtre. J'y vois exécuter avec le plus grand plaisir une danse très libre et très voluptueuse, tenant beaucoup du fandango espagnol et appelée la tarcntaiue*. Les demoiselles de Amici, bourgeoises napolitaines, extrê- mement jolies, la dansent à merveille, mais M'"^Hart y met une volupté, une grâce qui échaufferaient l'homme le plus froid et le plus insensible. Cette dame Hart, qui est une des belles créatures que j'aie vues, est d'une origine obs- cure. On ne sait de quel état le chevalier Hamilton l'a tirée. C'est apparemment pour plaire à son bienfaiteur, grand amateur des arts et de l'antiquité, que M"^ Hart a appris à exécuter différentes attitudes. Elle se costume à la grec- que ou à la romaine, se pare de fleurs ou se couvre d'un voile, et donne ainsi le spectacle vivant des chefs-d'œuvre des plus célèbres artistes de l'antiquité. Elle y met infini- ment de complaisance et nous a donné une représentation en petite société. Il faut l'avoir vue pour concevoir à quel point celte belle personne nous fait jouir des charmes de l'illusion. Si j'étais le chevalier Hamilton, je passerais en revue toute l'Olympe ; je verrais fréquecpment soit Hebé, soit Vénus et les Grâces, quelquefois Junon, très rarement Minerve. Pour varier mes plaisirs, tantôt un riche boudoir m'offrirait la passionnée et tendre Cléopâtre, recevant amoureusement Marc Antoine et tantôt un cabinet de ver- dure verrait Alcibiade folâtrer avec Glycère. Mais pour arrêter le développement de mon imagination, revenons à des objets plus sérieux. C'est ici le cas de parler du baron de Salis. Cet officier est maréchal de camp, grand croix de l'ordre du mérite et commandant du régi- ment do Salis-Grisons. Il s'était fuit en France une espèce de réputation militaire, sous le ministère du duc de Ghoi- seul qui le protégeait beaucoup. C'était ce qu'on appelait alors un faiseur, tracassant beaucoup les soldats, et depuis inspecteur très minutieux et très tracassier, ce qui avait contribué à le faire peu aimer en France. Je ne sais ce qui lui a valu le choix du roi de Naples, qui l'a appelé à sou service depuis quelques années pour remettre sur 1. Tarentolltj. 90 JOURNAL D ÉMIGRATION un pied militaire ses troupes qui, à la vérité, en avaient le plus grand besoin. M. de Salis a eu le commandement général des troupes napolitaines avec un traitement d'en- viron soixante mille livres. Il a fait venir pour l'aider beaucoup d'officiers français, du génie, de l'artillerie, etc., lesquels jouissent de traitements considérables. Cela a fort indisposé les officiers napolitains de tous les grades et la grande autorité donnée au baron de Salis lui a attiré de nombreux et puissants ennemis. Il faut convenir que les troupes ont meilleur mine qu'avant son arrivée. Elles sont bien tenues et bien exercées, mais M. de Salis suit ici la même marche que M. de Saint-Germain en France : il dégoûte la noblesse et mécontente les officiers. Il a fait faire des réformes qui ont extrêmement déplu. Le roi avait auprès de sa personne un corps considérable de Liparotes, dans lequel toute la haute noblesse servait de préférence. Ce corps vient d'être réformé, au grand déplaisir de toute la cour. Il est question en ce moment de réformer aussi les gardes du corps et d'ôter au roi tout ce qui l'entoure ordinairement, ce qui en France a été aussi funeste au souverain qu'à la noblesse qui, de tout temps, avait été le plus ferme appui du trône. Mais je doute que M. de Salis puisse tenir encore longtemps contre les ennemis qu'il se fait journellement. Au surplus, il continue de jouir de tout le traitement qu'il avait en France et qui est considérable. Il se retirera de Naples avec quelques fortes pensions, aprës y avoir tout bouleversé et abusé de la confiance du roi qui l'a appelé et qui lui-môme est continuellement trompé par ceux qui l'entourent. Le roi se mêle peu des atfaires du gouvernement. C'est la reine qui a tout pouvoir et le sieur Acton a toute sa confiance. Ce ministre commandait la petite marine du grand-duc de Toscane quand il est entré au service de Naples. Il devint en pou de temps ministre de la Marine et ayant eu le bonheur de plaire à la reine, il a joui du plus grand crédit depuis cette époque. Il est à la tête du gouvernement. Le roi ne pense qu'à la chasse, à la pêche, à la musique et à ses plaisirs. J'avais une lettre de recom- mandation pour M. Acton, mais je ne la lui ai point remise et je me suis dispensé d'aller grossir la cour de ce favori VOYAGE EN ITALIE 91 de fortune qui, n'aimant pas les Français, a la petitesse de craindre la vue de ceux qui avaient pu connaître son père. 29 JANVIER. — Grand vent, pluie, vilain temps. — Le premier dîner chez le duc de Coscia était d'extraordinaire; aujourd'hui est le dîner d'habitude du vendredi, et j'y suis invité pour tout le temps de mon séjour à Naples. Ici. comme dans toute l'Italie, point de spectacle le vendredi. Je passe la soirée chez la princesse Belmonte, à son casin, près de Pausilippe. Elle préR^re recevoir dans cette petite maison plutôt que dans son palais. Cela donne à son assemblée un air de liberté qui convient beaucoup mieux à son g-enre de vie habituel. Cette princesse, âgée de plus de cinquante ans, a été et est encore d'une galanterie pou mystérieuse. Elle est grande, bien faite et a l'air fort noble. Il n'arrive pas d'étrangers à Naples qui ne lui soient recom- mandés. Elle les reçoit parfaitement et y trouve toujours un compte. En ce moment, elle se charge d'un beau polo- nais qu'elle ne quitte pas de vue un seul instant et avec lequel elle fait quehjuefois des absences de l'assemblée. Ce jeune homme paraît un peu fatigué de l'exercice de sa charge. Il fait les honneurs de la maison de la princesse où ses enfants, les comtes Francesco et Joseph Pignatelli, très aimables jeunes gens, ont l'air absolument d'étrangers. Il ne se trouve à cette assemblée que très peu de dames napolitaines. La princesse quoique amie de la reine est regardée comme mauvaise compagnie. Le prince Belmonte son époux, en son nom Pignatelli, est grand maître de la maison du roi. Il ne paraît jamais dans ces assemblées. On n'en entend pas plus parler que s'il n'existait pas. La société est extrêmement nombreuse et toute composée d'étrangers de marque : le margrave de Bareuth ; la duchesse de Saxe-Weimar, sa sœur; le primat de Pologne, ; frère du roi ; le margrave d'Anspach, accompagné de ! milady Craven, qui a succédé à M"' Clairon et qui, 1 dit-on, épouse le margrave ; le prince héréditaire de I Brunswick, fils du duc régnant, jeune homme très gauche, f très borné, mais fort honnête ; toutes nos dames fran- çaises, etc. Nous avons eu d'abord un concert dans lequel i il a fallu entendre chanter la princesse qui a des prélen- 9t JOURNAL D ÉMir.RATION lions à tout. Ne s'est-ello pas avisée, par exemple», de donner son portrait à la galerie de Florence, peint par elle-même! C'est ce qu'on appelle une véritable croûte. Je me rappelle trës bien l'y avoir remarqué. Après le con- cert, on a servi une collation, toute en glaces, rafraîchis- sements, sucreries, avec la plus grande profusion. La soirée finit par un pharaon et tout le monde se retire vers un0 heure apr^s minuit pour laisser la princesse en libre et paisible puissance de son polonais. 30 JANviRR. — Grand vent. Temps horrible tout le jour. — Indépendamment du grand théâtre Saint-Charles il v a pendant l'hiver à Naples plusieurs autres petits théâtns. Il y en a trois d'opéras-buffons et un de comédi(î. De ces théâtres le plus suivi est celui du Fondo. La salle en est charmante, la troupe est bonne, et Paisiello y fait exécuter une pi^ce dont la musique est délicieuse. L'intrigue, contre l'ordinaire, en est même piquante et intéressante : Gli Zin- gari in Fiera, Les Bohémiennes en foire. La dame Davia, principale chanteuse, y remplit quatre ou cinq rôles avec une grâce et une finesse à avoir lii plus granil succt'S sur nos théâtres. Cette actrice, qui n'est plus jeune, a tant de phvsionomie et se donne tant de mouvements qu'elle paraît encore charmante et elle fait à elle seule tout l'agrément de ce théâtre. L'entrée en est peu chère, mais pour éiro plus à son aise, on loue une stalle pour tout le temps du carnaval. Toutes les loges sont louées par la bonne com- pagnie. Ce théâtre est toujours plein. Il en val à peu prèg de même du « Theatro nuovo », jolie petite salle où la Thomeoni, jolie chanteuse, est la seule passable, et'du théâtre des Florentins, où la Coltellini, aussi seule chan- teuse, est excellente et très bonne musicienne. La troupe de comédiens est très suivie par la petite bourgeoisie. Tous ces petits théâtres finissent toujours avant [o grand théâtre, au moins d'une heure, en sorte qu'on a le temps d'y arriver pour les glaces qu'on sort à peu près à cette heure. Chaque propriétaire de loge a ilans le corridor uB petit office où est établi le buffet pour les glaces. Un valet de chambre les sert à chaque personne qui entre dans Ift loge. Tous les valets se tiennent dans le corridor, ce qoi VOYAGE EN ITALIE 93 occasioniio ordinairement mauvaise odeur et malpropreté. Ayant été aujourd'hui à ces difFérents spectacles, je me crois à Paris, où j'allais quelquefois à trois dans le même jour. Je mèiu) ici la même vie et la bonne réception que j'y éprouve me fait passer mon temps très agréablemenl. 31 JANVIER. — Temps couvert, mais très doux. — Aujour- d'hui, dimanche, les masques commencent à courir les rues. La grande rue de Tolède est pleine de voitures jusqu'à la nuit. Je vais passer deux heures chez le banquier Meuri- colh'e, où je trouve une société bourgeoise très agréable, un petit bal et de fort jolies danseuses. A neuf heures, je suis au théâtre Saint-Charles, pour le bal masqué, précédé selon l'usage d'un concert assez ennuyeux. Le bal est aujour- d'hui assez nombreux, pour faire paraître cette immense salle suffisamment garnie. Il y a beaucoup de soupers dans les loges. Je suis invité à plusieurs, mais je donne la pré- férence à celui de la duchesse Cassano^ dans la société de laquelle je trouve infiniment plus d'agrément et d'aisance que dans aucune autre. Ce bal, relativement au masque, n'olfrc rien de piquant comme celui de Paris. On se pro- mène de long en large sans chercher à s'intriguer. Tout le monde se connaît et le bal ne couvre aucun mystère. On danse bcîaucoup au milieu de la salle une espèce d'anglaise, mais on n'y voit ni gaieté ni grâce. Les loges, éclairées à tous les étages, restent toujours garnies et on s'y visite toute la nuit. Les dames font ((uelques tours de bal, donnant le bras à quelques cavaliers indifféremment. Le « servente » ne paraît pas ici d'obligation, ni dans un exercice conti- nuel et exclusif. On ne veille pas trop tard. A quatre heures tout le monde est parti. CHAPITRE V VOYAGE EN ITALIE (suite) f Février 1790. — 1" et 2 février. — Le temps clair, mais iroid. A midi le soleil est très chaud, quoique la matinée ait été froide. On voit même de la neige sur le Vésuve mais elle ne peut y tenir longtemps. Ce climat est sans contredit superbe, mais la variété continuelle de l'air en cette saison, ce passage subit du froid au chaud sont peu sains pour ceux qui ne sont pas encore acclimatés et je vois beaucoup de personnes éprouver du malaise dans les premiers moments de leur séjour à Naples. Je me trouve dans ce cas et je crains un accès de goutte. La continence et la sobriété sont deux vertus dont la pratique est autant nécessaire k Naples qu'elle y est difficile. L'esprit tentateur se montre ici sous tant de formes différentes et si fréquemment qu'il n'est guère possible de leur résister. Un voyageur veut tout voir, tout connaître. Il veut pouvoir comparer un pays avec un autre. Le démon excite sa curiosité. Lu goutte arrive, il jure, il peste, et n'en devient pas plus sage. Au surplus, pour ne point avoir la goutte à Naples,-il faut faire beaucoup d'exercice, se promener à pied le matin sans regarder aux fenêtres, et éviter la rue de Chiaia... Tout le monde ici se promène le matin à pied. La marche est si facile sur ces larges pierres plates que les rues sont d'un vivant qu'on a peine à se l'imaginer. Il faut se garer des voitures et des cabriolets qui vont d'une vitesse surprenante et qu'on a peine à entendre rouler sur ce pavé uni. Mais autant il est d'usage de courir à pied le matin, hommes et femmes, autant il est peu séant de n'être VOYAGE EN ITALIE 95 pas en voiture l'après-dîner. On se promène jusqu'à la nuit le long du faubourg de Ghiaia, jusqu'au Pausilippe. On y voit une grande quantité de carrosses très élégants et bien garnis. La livrée est d'usage pour tout le monde. Les bourgeois la portent comme les nobles. J'ai vu de ce nombre de si magnifiques livrées que je les croyais appar- tenir à quelque grand seigneur. Le nombre des filles étant ici très considérable, on en rencontre en voiture dans les promenades. On m'en a montré de très élégantes à Ghiaia. Ce qui m'a paru singulier, c'est de voir un moine condui- sant un cabriolet et suivant la promenade dans la file. Les moines jouissent ici de beaucoup de liberté et leur règle n'est pas austère. Lorsqu'un opéra-buffa a un grand succès, il est d'usage d'en donner une représentation uniquement pour les moines. Le spectacle a lieu à trois heures après- midi. On peut y aller pour son argent. Cela vient d'avoir lieu pour le Zingari de Paisiello. J'y ai vu quatre à cinq cents moines de dilïérentes couleurs, bien attentifs à l'opéra, goûtant avec passion cette excellente musique, applaudis- sant avec transport le chant et la finesse du jeu de la principale actrice, la Davia, lorgnant avec délectation les jolies chanteuses et ne se gênant nullement pour mani- fester les délicieuses sensations qu'ils éprouvent... 6 FÉvRiKR. — Même temps que la veille. Temps superbe, chaleur. — Aujourd'hui à peu près la môme vie que les jours précédents; grande promenade le matin, dîner chez l'am- bassadeur, visite à deux ou trois spectacles, en finissant par le théâtre Saint-Charles où le roi paraît dans sa loge. Ferdinand IV est né à Naples. le 12 janvier 1731, et est devenu roi de Naples et de Sicile lorsque don Carlos, son père, fut prendre possession du trône d'Espagne, en 1159, emmenant avec lui son fils aîné, qui devint alors princes des Asluries et est aujourd'hui Charles IV, roi d'Espagne. Le roi de Naples avait un autre frère aîné, imbécile et mort il y a quelques années. Ferdinand a épousé, en 1768, Marie-Charlotte*, archiduchesse d'Au- triche, fille de l'impératrice Marie-Thérèse, née en 1752. De 1. Mario-Caroline. 96 JOURNAL d'ÉMIORATJION CG mariage il y a eu beaucoup d'eufauts, dont il reste en ce moment un j^arçon et sept filles et la reine est grosse; de quatre mois. Ferdinand est grave, bien fait, a l'air constitué très vigoureusement et paraît très leste. Sa taille est au moins de cinq pieds sept pouces. Sa figure est longue et laide, mais exprime le peu de soucis et lo désir de jouir de la vie sans s'embarrasser de rien. C'est en ellet le caractère de ce prince qui laisse à la reine le soin du gouvernement. 11 aime passionnément la cliasse. C'est pendant toute l'année sa principale occupation. Quelquefois il prend le divertis- sement de la pèche à la ligne au bord de la mer, près du château de l'Œuf. Lorsque la pêche a été heureuse et abondante, le roi lui-môme s'amuse à vendre son poisson. 11 le fait étaler devant lui et laisse marchander le peuple sur les prix en sa présence. Cela est exact à la lettre et n'est point une exagération. Ces manières populaires ont parfaitement réussi avec les napohtains et surtout avec les lazzaroni qui regardent le roi comme leur chef. Soit par goût, soit par politique, Ferdinand entretient cette grande familiarité avec le peuple et saisit toutes les occasions de s'en rapprocher. Il en est très estimé. Il écoule avec bonté les demandes des lazzaroni et, dans les moments de disette, il leur fait distribuer des denrées et du macaroni, pour prévenir l'effet de leurs murmures. Cependant, la démocratie fait déjà des progrès. Le gouvernement veut paraître sévère, mais laisse apercevoir sa faiblesse. La haute noblesse est mécontente de la cour, qui suit le faux et pernicieux système de tous les souverains de TEurope. qui tend à abaisser, à détruire môme un ordre qui a toujours-- été dans toutes les monarchies le véritable soutien du trône. Les rois ne sortiront de la léthargie oii les plongent leurs perfides ministres que lorsque l'exemple effrayant de la France les avertira du danger, dont ils ne seront peut- être plus à temps de se préserver. Au reste, Ferdinand laisse cheminer la Révolution de France sans y faire beau- coup d'attention. Ses ministres paraissent prendre les plus grandes précautions, en refusant authentiquemenl des passeports pour arriver à Naples à des personnes marquantes dont on suspecte les principes, et on a la fai- VOYAGE EN ITALIE 97 blesse de laisser s'établir des clubs et des assemblées patriotiques parmi les commerçants et ouvriers français qui sont ici en très grand nombre. Partout même con- duite, môme faiblesse et même trahison. Aussi les mêmes principes s'établissent partout. Pour en revenir à Ferdi- nand, il règne en vrai roi de Cocagne. Il passe une grande partie de l'année à Caserte, oii rien ne manque à ses désirs. Il a établi aux environs du parc de Caserte une manufacture où l'on assure qu'il y a une centaine d'ou- vrières de renfermées qui forment une espèce de sérail pour le souverain. La reine, qui ne permettrait pas à son époux un attachement pour une dame de la cour et qui Ta même prouvé en plus d'une occasion, ne trouve pas mau- vais cet innocent amusement, qu'elle regarde comme momentané et dont les conséquences ne peuvent jamais devenir fâcheuses. Paisiello étant presque toujours à Caserte, le roi passe son temps entre la chasse, la musique, le lit et la table. Gare une révolution ! Ce soir, en sortant du théâtre, on me mène à la société de Amici, établie par la haute bourgeoisie, à l'instar de l'académie des nobles. Je croyais y trouver nombreuse compagnie, mais nos françaises en composaient le plus grand nombre. Il y vient quelquefois des dames de la cour, on y danse des anglaises et des contredanses fran- çaises. Ce bal finit de très bonne heure. 7 FÉVRIER. — Temps superbe. Vrai jour d'été pour la cha- leur. — Toute la matinée je me promène avec M""* de La Guiche à Pausilippe et sur les bords de la mer, sur le chemin de Pouzzoles. Les vues sont délicieuses de ce côté. Après avoir dîné chez l'ambassadeur, nous nous rendons tous dans la rue de Tolède, pour y voir les folies du carnaval. Les deux derniers dimanches et les jours gras, tout ce qui a carrosse à Naples vient se promener après midi dans la rue de Tolède, en prolongeant les files jusque par delà le quai de Santa Lucia, ce qui fait quelquefois une longueur de 1 500 toises. Il y a un grand nombre de cara- telles ou calèches remplies de masques, de la meilleure compagnie comme de la plus mauvaise. Le roi s'y pro- mène de cette manière dans une simple calèche, sans 7 98 JOURNAL D EMIGRATION suite et au milieu de la bagarre. Il est aisément reconnu par l'escorte des lazzaroni qui ne le quittent pas et avec lesquels il fait familièrement la conversation. Toutes les fenêtres de la rue de Tolède sont garnies de monde, les rues sont couvertes de peuple et il y a deux liles de voi- tures. Les calèches se déclarent la guerre avec des dragées, et on s'en jette avec animosilé cjuand on se rencontre. Des croisées, on en jette aux passants qui vous en ren- voient autant qu'ils peuvent. Ces dragées sont mauvaises, comme on peut le penser, mais n'en sont pas moins ramassées par le peuple sans qu'il en reste une seule par terre. J'étais avec la société de l'ambassadrice et beaucoup de dames dans la maison du prince Stigliano. Du balcon, nous avons déclaré la guerre aux passants dont nous avons essuyé les plus vives attaques. A plusieurs reprises, la calèche du roi a reçu notre feu et y a répondu avec ardeur. La reine, quoique grosse, est venue se promener au milieu de ce tumulte dont on ne peut avoir d'idée qu'après l'avoir vu. Mais pour engager les masques à respecter sa calèche et à ne point lui j(;ter de dragées, il y avait un écriteau avec cette devise : « Pace, non guerra. » Les masques guerroyants sont munis de boucliers, pour éviter ces dragées (jui sont très ent dévoué. Mais les gens raisonnables voient avec poino que les agents qu'ils emploient ol qu ils SUITE DU SÉJOUR A TURIN 167 envoient à Lyon pour y préparer les esprits sont trop jeunes et trop étourdis et feront manquer les sages précau- tions de M. de La Chapelle. D'ailleurs, on n'aperçoit aucun mo^fin puissant pour tenter encore une pareille entreprise. On compte sur la sortie du Roi, qui se rendra soit à Valonciennes soit ailleurs, et Ton ne peut cependant douter de la faiblesse et du peu de caractère de notre sou- verain. Les intrigues de la Reine y mettront également obstacle. Les meneurs de l'Assemblée sont parfaitement servis par leurs agents, dont quelques-uns sont, peut-être, parmi nous, sans que nous nous en doutions, et ils savent exactement tout ce qui se passe. D'après toutes ces puis- santes raisons, je pense qu'il faudrait une force majeure et des projets sagement combinés pour tenter une entreprise. La clôture du théâtre Carignan se fait à l'avent. Pendant ce temps, il n'y a pas de spectacle, ainsi que dans toute l'Italie. Tout le monde est revenu à la ville et les dernières représentations sont très brillantes. On a donné depuis à peu près deux mois quatre opéras bulfons. Ces derniers jours, on fait un assemblage des meilleurs morceaux de musique de ces différentes pièces et on en forme un opéra en trois actes. On peut juger d'après cela quelle doit être l'intrigue de cette pièce. Il est difficile de la deviner. Malgré cela, l'aflluence y est grande et le théâtre est tou- jours plein. Il est de bon ton d'y aller et les bourgeoises les plus agréables, qui sont très attentives à copiyer les dames de la noblesse, savent le plus grand gré aux ol'li- ciers qui leur procurent des clefs de loges et les moyens d'étaler leur luxe et leurs attraits. C'est un secret infaillible pour s'arranger pour son hiver avec une jolie bourgeoise. Le 27 est la clôture et la dernière représentation du théâtre Carignan... Décembre 1190. — Les théâtres n'étant point ouverts pendant lavent, c'est le temps des assemblées. Les diman- ches et jeudis sont consacrés au casin, (jui est devenu extrêmement brillant mais de petite ressource pour les Français, pour lesquels les prévenances ne s'augmentent point. Les dames arrivent aucasiu ayant d'avance arrangé leurs parties et les Piémontais oui soin de nous écarter 168 JOURNAL d'Émigration autant qu'ils le peuvent. On nous permet les visites de loges au théâtre, mais l'apparence de société a l'air de cesser au casin. Les assemblées particulières sont infini- ment plus agréables pour nous. Il y en a alternativement chez la princesse Garignan, chez M"" de Souza, épouse du ministre de Portugal, et chezM'"^Trevor, épouse du ministre d'Angleterre. Toutes les plus belles dames piémontaises s'y rendent exactement ainsi que toutes les Françaises éta- blies à Turin. On fait des parties de commerce, on sert des rafraîchissements et tout le monde se retire à onze heures, chacun mangeant chez soi son petit souper en famille. Quoique la société française ne soit pas très nombreuse, cependant nos dames se réunissent quelquefois entre elles. Nous avons de temps en temps rassemblée ciiez nous et nous faisons un peu de musique. Un de ces jours, nous eûmes un concert en règle et brillante compagnie. M. le prince de Gondé et ses enfants, sept cordons bleus, cor- dons rouges, des officiers généraux, des évêques, des am- bassadeurs, une quinzaine de dames et environ 50 per- sonnes que nous traitons à la mode du pays, avec du tlié, des glaces et des rafraîchissements. Pendant ce mois, nous renouvelons quelquefois ces petites assemblées. Notre con- cert est composé d'amateurs français, à l'exception d'un avocat du comté de Nice, le sieur Ribaudi, qui chante avec autant de goût que de complaisance. La manière et la liberté avec lesquelles toute cette bonne compagnie se trouve chez nous nous prouvent la bonté et l'amitié que nous témoignent ceux qui y viennent. Le vicomte de Mirabeau, après être resté quelque temps ici et y étant arrivé absolument sans le sol, en part avec beaucoup d'argent pour lever une légion pour le compte des princes, soit en Suisse, soit en Allemagne. — M*"* la princesse de Garignan paraît vouloir réparer le peu de prévenances que nous avons reçues ici jusqu'à ce moment. Elle donne un très grand dîner à tous les ménages fran- çais et invite également plusieurs dames piémontaises, mais il ne règne ni aisance ni gaieté dans ces grandes et cérémonieuses réunions. Gependant, dans les premiers jours de ce mois il est plus SUITE DU SÉJOUR A TURIN 169 question que jamais de départ pour Lyon, où selon les rapports faits à nos princes tout est préparé pour les rece- voir. Mais les opinions paraissent extrêmement divisées dans le conseil de M. le comte d'Artois. Des gens sages et prudents ne voient pas comme nos princes les moyens nécessaires pour tenter avec succès une si grande entre- prise. M. le prince de Condé, dont les agents ont tout pré- paré à Lyon, est fortement pour le départ. D'après tous les rapports qu'on lui a faits et qu'il se plaît à croire, l'af- faire est immanquable. M. d'Autichamp est du nombre de ceux qui pensent que cette expédition n'est pas prati- cable et qu'il y a de la témérité à exposer ainsi des têtes aussi précieuses. Cette opinion déplaît extrêmement à M. le prince de Condé et de ce moment il témoigne le froid le plus marqué à M. d'Aulicliamp, qui jouissait jusqu'alors de toute sa confiance. Ce qui se passe au con- seil des princes, au lieu d'être extrêmement secret, se sait presqu' aussitôt. Cette diversité d'opinions occasionne une espèce de division parmi les Français qui sont ici. Les uns approuvent l'entreprise, d'autres la blâment ouvertement, mais cependant tous sont prêts à suivre les princes quoi qu'il en puisse arriver. Le jour du départ est presque fixé; on attend les derniers avis de Lyon. Sur ces entrefaites, arrive à Turin M. de Bourcet, envoyé par le Roi à M. le comte d'Artois pour lui ordonner de ne rien entreprendre. Le Roi écrit en même temps au roi de Sardaigne, pour le prier d'empêcher les princes de faire une tentative sur la ville de Lyon et de leur enjoindre de se tenir tranquilles à Turin. Le même jour on reçoit les nou- velles les plus fâcheuses de Lyon. Tout a été découvert par les imprudences des jeunes gens qu'on y a employés. On a arrêté un très grand nombre de personnes et notam- ment trois des principaux agents des princes : le marquis d'Ëscars, Terrats de Teissonnet, capitaine d'infanterie, et le sieur Guillin, habitant de Lyon, homme très actif, très courageux et très bien pensant. Ils sont enfermés au châ- teau de Pierre-en-Cise et tout le peuple de Lyon, que l'on assurait si bien disposé, n'a pas remué. Toutes ces arresta- tions se sont faites tranquillement. Environ 200 gentils- hommes d'Auvergne, prévenus des projets des princes, sont iTO JOURNAL d'émigration arrivés à Lyon au jour indiqué et plusieurs ont été arrêtés dans le premier moment et ont ensuite été relâchés. Toutes ces fâcheuses nouvelles arrivent successivement le 14 et le lo. Voilà donc tous les projets de cette année anéantis et beaucoup de coopérateurs compromis. Ceux qui désiraient que Ton tentât cette entreprise n'en témoignent que plus d'aigreur à ceux qui la trouvaient téméraire. La prudence de ces derniers est presque regardée comme fai- blesse par les autres. On va môme jusqu'à les accuser de trahison et d'intelligence avec le cabinet des Tuileries. Gela met beaucoup de désunion parmi les Français qui sont ici. Quant à moi, j'ai gardé pour moi seul mon opinion. J'étais prêt à suivre les princes et je vois avec peine que l'esprit de parti vient se mettre parmi des gens dont la force ne peut se fonder que sur la plus parfaite union et qui ne peuvent avoir de succès ou môme rien enti'eprendre s'ils sont désunis. Le roi et toute la cour reviennent à Moncalieri le io de ce mois pour s'établir à la ville pour tout l'hiver. Dès ce moment, l'étiquette est plus que jamais en vigueur. Un jour de la semaine, il y a cercle à la cour, c'est-à-dire M"** la princesse de Piémont et les princesses reçoivent le soir les dames. Voici ce qui se pratique à ce sujet. Les princesses, en grand habit, sont assises, ayant derrière elles leurs dames de compagnie et leurs écuyers. Le roi et les princes se tiennent dans la pièce voisine, dont les portes sont ouvertes. On fait entrer toutes les dames. Au bout de quelques minutes, les princesses se lèvent et vont parler à toutes les dames, derrière lesquelles se tiennent tous les hommes. Le cercle dure environ une heure. Je ne con- nais rien de si dignement ennuyeux. Quand on y a été une fois, OH en a assez, à moins qu'un attachement pour une belle dame, que l'on est bien aise de rencontrer, ne vous y ramène. L'habit de cour est comme le nôtre, avec la queue traînante de moins. — M. de Galonné fait paraître en ce moment un ouvrage sur l'état de la France. Nous lecevons des nouvelles fâcheuses de Provence. Lo même jour que les arrestations de Lyon ont eu lieu on a également arrêté plusieui's personnes à Aix. Les princes y avaient aussi des agents. Soit imprudence, soit trahison. SUITE DU SÉJOUR A TURIN 171 on a découvert encore leurs projets pour les provinces raéri- dioiiaU'S. Tous ces contretemps mallieureux déterminent nos princes à quilLcr Turin. Il est question d'un départ pour les premiers jours de janvier. M. le comte d'Artois doit aller à Venise, d'oij il projette un voyage à Vienne, s'il en a l'ag-rément de l'emfjortîur. M. le prince de Condé ne compte pas rester à Turin après M. le comte d'Artois. Tout ceci lui donne une humour qu'il ne peut dissimuler. Il ne peut s'empêcher de témoigner du mécontentement à ceux qui n'étaient pas de l'avis d'une tentative sur Lyon. 11 avait si fort ce projet à cœur qu'il aime mieux croire qu'il a échoué par trahison que par impuissance de ses agents, la nullité des moyens et la surveillance active des meneurs de l'Assemhlée ()ui ont employé môme le Roi pour inter- poser son autorité. Tout cela ne lait qu'augmenter la divi- sion parmi nos étourdis à cocarde blanche. Selon eux, M. d'Antichamp est un agent de la Reine et du baron de Breteuil. Il en résulte des propos et des scènes extrême- ment fâcheuses. Le marquis de Lantivy, ami et voisin du iHar(|uis d'Autichainp, est publiquement et grièvement insulté dans le salon môme de M. le comte d'Artois par M. du Chaiïaut, jeune élève de l'artillerie que l'on a excité à cette démarche. Ils sortent pour s'expliquer. On court après eux et, de la part de M. le comte d'Artois, on leur en- Joint, vu les conséquences vis-à-vis du roi de Sardaigne, de n'avoir pas d'alfaire en Piémont. Mais le lendemain, les propos deviennent si insultants par les jeunes geus, sur le compte de M. de Lantivy, qu'il se décide à appeler M. du Cliatfaut en duel au pistolet pour le jour suivant. Lo conjbat a lieu à deux lieues de Turin, sur la route de Savoie. M. du Challaut a l'avantage et continue sa route l)0ur sortir promplemenl de l'État. On ramène M. de Lan- tivy mourant avec une balle dans la poitrine. Cette aiïaire eut lieu le 28 de ce mois et ce ne fut que lo 30 que le sieur Brillonet, chirurgien de M. le prince de (jondé, parvint à tirer la balle, en faisant une incision à l'épaule et par derrière. Mais malgré cette opération, la vie de M. de Lantivy est toujours dans le plus grand danger. Cette alfaire fait le plus grand bruit ici. Elle est d'autant plus fâcheuse que le duel étant défendu par les lois et étant 172 JOURNAL D ÉMIGRATION puni de mort, le combat au pistolet n'a jamais lieu parce qu'il a l'air d'être un duel prémédité. On aura bien de la peine à arrêter le cours de la justice qui a fait à cet égard toutes les informations nécessaires et a rempli toutes les formalités pour poursuivre le délit. Le même jour, 28, deux autres jeunes gens, non militaires et auxquels M. le comte d'Artois avait permis de prendre l'habit bleu, se battent à l'épée. Le blessé revient à la ville, l'autre s'enfuit à Gênes. Cette dernière affaire est encore très désagréable pour nous tous mais cependant n'a pas de suite. Quelques jours avant Noël, on commence les répétitions du grand opéra. L'ouverture du théâtre se fait le 26. Je rendrai compte le mois prochain de tout ce qui concerne ce spectacle qui est véritablement royal. Ce mois a été constamment froid et pluvieux. Il y a eu de la gelée et même de la neige avec assez d'abondance. Mais cela ne dure pas. Au dégel, les rues se nettoyent avec une facilité étonnante, moyennant les eaux de la Doire que l'on réunit dans la rue dont on veut enlever les tas de neige ou de boue. Quelques heures après on peut se promener à pied sec. 31 DÉCEMBRE. — Cc matin, veille du jour de l'an, M'^^la comtesse d'Artois reçoit les visites de toute la cour et du militaire piémontais. Le soir toutes les dames y viennent également, M. le comte d'Artois s'y trouve avec ses enfants dont la grâce enchante tout le monde. Le soir, le casin est très brillant en belles dames. L'étiquette empêchant la famille royale d'y aller, M. le comte d'Artois s'en abstieqt à cause de sa qualité de gendre du roi. Mais M. le prince de Condé et ses enfants y passent la soirée. CHAPITRE IX FIN DU SÉJOUR A TURIN 1" JANVIER 1791. — Toute cette journée est presqu'en- tièrement employée à faire sa cour au roi et à la famille royale. Aujourd'hui a lieu, selon l'usage du pays, la céré- monie du baisemain. C'est un hommage que le roi reçoit de toute la noblesse de l'État allant à la cour. Le matin est consacré aux hommes et le soir aux dames. Cela m'a donné occasion de voir en détail tout ce qui compose cette cour. Personne n'y manque. Le soir, il y avait environ 150 femmes, dont un grand nombre de fort jolies. A sept heures, la cérémonie était finie et tout le monde s'est rendu à l'opéra. Toute la cour a été aussi dans l'après dîner chez M""* la princesse deCarignan. M. de Calonne part aujourd'hui de Turin. Il prend la route du Mont-Cenis et de Genève. Il doit s'arrêter en Suisse pour quelques affaires, et Ton assure que de là il doit se rendre à Vienne, pour solliciter l'empereur pour accorder à M. le comte d'Artois la permission de se rendre auprès de lui. Pendant ce temps, il est arrôlé que M. le comte d'Artois, partant le 4 de Turin, ira à Venise attendre l'issue de la négociation de M. de Calonne. M'"* la comtesse d'Artois, avec les jeunes princes, reste à Turin, ainsi que toute la maison de M. le comte d'Artois, qui n'emmène que le comte François d'Escars et deux autres personnes. M. le prince de Condé doit partir le 6 avec toute sa famille et sa maison qui s'est fort augmentée. Étant parti de France avec ce prince et étant arrivé ici avec lui, il serait naturel que je le suivisse en cette circonstance. Cependant ma position est devenue différente. Je suis ici 174 JOURNAL d'émigration avec mon épouse et mon fils, pour lesquels ma pr«?sence peut être nécessaire. D'ailleurs, en ce moment il n'y a aucun projet d'arrêté. M. le prince de Condé ignore encore où il ira. 11 se rend d'abord à Berne. Il ne sait pas quand et où il se réunira à M. le comte d'Artois auquel son sort est lié. Tous leurs projets doivent dépendre de Léopold, auquel ils paraissent vouloir s'adresser en ce moment et il faut attendre ce qui se fera à cet égard. N'ayant donc aucune raison pressante pour me mettre en gros frais à la suite de M. le prince de Condé et de sa nombreuse cara- vane, je me décide à rester à Turin jusqu'à ce que je sois sûr qu'il y a un plan fixe et arrêté et alors je m'empres- serai de me rendre auprès du prince auquel je me suis voué et qui, à tant d'égards, niérite mon éternel attache- ment. Cependant j'apprends que la plus grande partie de mes compatriotes, les gentilshommes d'Auvergne, qui s'étaient rendus à Lyon, sont passés en Suisse et se réunissent h Fribourg. Ceux qui sont retournés dans la province ont donné leur parole de revenir aussitôt qu'il serait nécessaire. Si, comme je dois l'espérer, toute la noblesse d'Auvergne se réunit en corps, je ne pourrai me dispenser de me rallier à elle, etje pense que la place la plus honorable d'un gen- tilhomme est parmi les siens. Je suis trc's attaché à ma province, j'en fais profession, et si nos alfaires se raccom- modent, je compte vivre beaucoup plus en Auvergne qu'auprès des grands dont je ne partage ni l'ambition ni les erreurs. 3 jiANviKR. — M, de Lantivy va beaucoup mieux et l'on espère le sauver. Les malheureux prisonniers de Lyon^ n'ont pu être délivrés. Nos princes en avaient l'espérance. Leurs démarches ont été infructueuses. L'Assemblée a ordonné la translation de ces trois infortunés dont le sort nous fait trembler. D'Escars, Teissonnet et Guillin, conduits séparément à Paris, ont été enchaînés aux pieds et aux mains et ont été escortés par une garde considérable. Le peuple de Lyon les a laissés partir sans bouger. M. de La Chapelle, maréchal de camp, est rappelé et remplacé k Lyon par M. de Choisy, commandfur de l'ordre de S'-Louis, qui se montre le partisan zélé de la démocratie et du TIN DU SKJOUB A TURIN l'^K régime de la Révolution, vivant avec les nouveaux muni- cipaux et fréquentant le club. Jusqu'à ce moment, M. de Ghoisy jouissait d'une bonne réputation. Il devait à son mérite les honneurs militaires qu'il a obtenus. C'est un officier de fortune, né dans la bourgeoisie et ayant com- mencé par être volontaire dragon. Il est pénible d'être obligé de retirer son estime à ceux à qui on avait pris l'ha- bitude de l'accorder. M. le comte d'Artois partant le lendemain, tout le monde s'empresse à venir lui rendre des devoirs que le cœur dicte aux Piomontais ainsi qu'aux Français. Il n'y a per- sonne ici qui ne se loue des bontés, des prévenances, des manières de ce prince qui, pendant plus de quinze mois do séjour à Turin, y a eu une conduite parfaite dans tous les points. La tristesse de M""" la comtesse d'Artois et de ses charmants enfants était des plus touchantes. 4 JANVIER. — M. le comte d'Artois part de Turin à dix heures du matin. Son départ occasionne la scène la plus attendrissante. Son épouse, ses enfants, tous les spec- tateurs, les Piémontais comme les Français, grands et petits, tout le monde est en pleurs. On no peut être plus universellement regretté. Tous nos vœux sont de pouvoir le rejoindre bientôt et de combattre sous ses ordres pour le rétablissement de l'autorité royale et contre ses usurpa- teurs. La suite de M. le comte d'Artois est fort peu nom- breuse. Il emmène le comte François d'Escars, le comte Edouard Dillon, le chevalier de RoU et deux valets de clmmbre. Le prince de Léon et le prince de Tarente, venus de Milan, ont permission de le suivre s'il obtient l'agré- ment daller à Vienne. Il avait désiré mener avec lui M. d'Autichamp, comme officier général de marque, mais M. le prince de Condé a voulu que ce dernier le suive en Suisse, malgré le froid avec lequel il le traite et la brouillerie qui paraît exister entre eux. 5 JANVIER. — La grande quantité de nos jeunes gens dont les auberges étaient remplies diminue sensiblement. Tous partent pour la Suisse, où on les invite à se rendre,! et la cour est bien aise d'en voir réduire le nombre. Les 176 JOURNAL d'émigration ménages établis ici ne bougent pas. M. le prince de Condé partant le lendemain, les Français seulement viennent lui faire leurs adieux. Il n'y paraît pas de Piémontais. Le prince n'a rendu à personne, on le lui rend. Au surplus, l'affaire de Lyon l'a rendu extrêmement sombre. 11 ne dit rien d'agréable qu'à ceux qu'il engage à se rendre mysté- rieusement en Suisse. Il est singulièrement froid et réservé avec tout le reste. 6 JANVIER, — M. le prince de Condé, son fils et son petit-fils, avec une suite nombreuse mais composée de sa maison, partent ce matin à huit heures. Le seul chevalier de Belsunce, qui n'est pas de la maison, accompagne M. le duc de Bourbon qui l'honore d'une amitié bien placée. Cet intéressant jeune homme est parti du fond du Béarn, sur une lettre du prince, pour se rendre à Lyon puis à Turin. Depuis la mort malheureuse de Henry de Belsunce, massacré à Caen, en 1789, sa douleur ne s'est pas ralentie un seul instant et il ne semble attaché à la vie que dans l'espoir de venger un frère qu'il aimait tendre- ment. Les princes voyagent à petites journées, avec des chevaux de voiturins et se rendent droit à Berne en pas- sant par Chambéry, traversant le lac de Genève et Lau- sanne. 8 JANVIER. — M""* la princesse Louise part ce matin pour suivre la même route que son père et les rejoindre à Berne. Elle voyage avec M*"" de La Rochelambert, sa dame de compagnie, arrivée il y a plusieurs mois à Turin pour remplacer la comtesse Amélie de Lambertye que des raî^ sons pressantes ont fait rentrer en France. M""* la princesse de Monaco et M""® d'Autichamp accompagnent également M"* la princesse Louise, avec quelques hommes de la maison. C'est avec regret que je vois s'éloigner toute cette société avec laquelle je suis sorti de France, et dans laquelle je vis depuis si longtemps. Je ne suis cependant pas trop fâché de ne plus voyager avec tant de monde, ce qui ne peut être qu'infiniment désagréable en cette saison. D'ailleurs, depuis quelque temps, il s'était glissé dans cette société un esprit d'intrigue et de parti, si contraire à ma FIN DU SÉJOUR A TURIN 177 façon de penser hahituelle que je suis bien aise d'être quelques moitj sans eu ôtre le témoin, .) AU 31 JANVIER. — Le départ des princes change entiè- rement ma manière de vivre. Je mangeais habitueiiemeat chez M. le prince de Condé. Je me joins à mon épouse et à mon fils, et moyennant la bonne volonté de nos gens nous faisons économiquement assez bonne chère. La vie est à fort bon marclié à Turin en achetant ses denrées. Nous n'avons plus de devoirs à rendre qu'à M™' la cora' tesse d'Artois, qui fixe le mardi et le vendredi pour rece- voir, après dîner, les Français restants à Turin. On s'y rend avec empressement, car il est impossible d'avoir été plus boimèle, plus prévenante que celte excellente princesse qui a infiniment gagné à ôtre connue. Son éloge ne peut manquer d'être fait par tous ceux qui l'ont approchée depuis qu'elle est à Turin. .^^^ M"'' la comtesse d'Artois est née le 31 janvier 1756 pt s'est mariée en novembre 1773. Elleestbonne, douce, sen- sible et très obligeante. Ces excellentes qualités n'étaient pas suffisantes en arrivant dans une cour oii tous les vœux s'adressaient à une princesse charmante et où il n'était presque pas permis à une femme d'être sans esprit et sans grâce. Le comte d'Artois, beau, bien fait et aimable, entrant dans le monde avec tous ces avantages, trouva au miUeu de cette cour galante et dans les plaisirs de la capitale tant d'objets de distraction qu'il s'y adonna entièrement. Son épouse, peu jolie, fut promplement négligée, et nous ne devons la précieuse existence de M. le duc d'Angoulôme I et de M. le duc de J5orry qu'à des 0, vieilles et jeunes. .Te ne parlerai que de ces dernières et de collas que nous rencontrons le plus fréquemment. La famille qui me paraît ici le plus en évidence est celle lie la marquise de Caraglio. Cette dame, quoique mè^c dé trois filles et d'un fils mariés depui.s déjà quebjue temps, aime encore le plaisir et ne paraît pas avoir perdu l'habi- tude d'en faire goûter aux autres. Klle a dû être charmante fi eF» juirei* par ce qu'elle est encore. Nous l'avons vue à un bal, ayant passé la nuit, dansant une contre«lanse avec ses 186 JOVRNAL d'émigration trois filles et étant plus leste, plus vive qu'elles. La mar- quise Del Borgo, fille aînée de la marquise de Caraglio est grande, d'une tournure très agréable, soit pour la taille soit pour la figure. Son mari, d'ailleurs fort vain et fort sot, est un des plus riches seigneurs de ce pays. Aussi son épouse est regardée comme l'élégante de Turin et figurerait à mer- veille parmi nos petites maîtresses de Paris. Le chevalier de Puységur a cherché à lui donner à cet égard quelques leçons. Malgré les airs qu'il s'est donné d'avoir réussi à plaire à la marquise Del Borgo, on ne croit pas qu'il y soit parvenu. La comtesse de Souza, seconde fille et fort jolie, mais très capricieuse et peu aimable, fort éprise de Ro- drigue de Souza, son époux, qui n'est plus assezjeune pour fixer une jeune femme, ce qui fait présumer que si elle aime celui-là elle en aimera très facilement un autre. La mar- quise d'Andogna, troisième fille, habitant la province, aimant le plaisir, peu jolie et point façonnée. Enfin une quatrième fille, chanoinesse d'un chapitre de France et vouée au célibat, à cause, dit-on, d'un vice dans sa con- formation. La marquise de San-Marsano, belle-fille de la marquise de Garaglio, nouvellement mariée, très blanche, très douce, très honnête et assez agréable. — La marquise de Vérolengo, dame du palais de M™° la princesse de Piémont, autrefois fort belle, mère d'une fille mariée depuis peu au marquis de Gambiano, qui ne sent pas le bonheur de posséder une des plus belles personnes de l'Italie, qui ne manquera pas de lui en donner tous les regrets quand il ne sera plus temps. Elle est gaie, leste, aimant le plaisir et ne songeant pas encore à l'analyser. — La comtesse de Roero de Monticello, fille du marquis de Gorsaigne. Grande, bien faite, très blanche et une des plus jolies personnes de Turin. Elle est douce, bonne, un peu coquette, mais au fond très attachée à son époux qui est un très honnête homme avec lequel je me suis lié. C'est le seul ménage que j'aie vu de suite et davantage depuis que je suis à Turin. — La marquise de Lanza, por- tant un autre nom que son vieux mari, avec lequel cepen- dant elle habite. Elle a été extrêmement jolie et est encore fort bien, en ce moment très prude, mais ayant eu une grande passion suivie pour un jeune Anglais qu'elle enga- FIN DU SÉJOUR A TURIN 187 gea à changer de religion dans l'espoir de l'épouser après la mort de son époux très âgé. Mais le mari n'ayant pas eu cet excès de complaisance, l'Anglais est retourné dans sa patrie, est rentré dans le sein de l'église anglicane et s'est marié. La marquise de Lanza est très aimable et d'une bonne conversation. — La comtesse de Péroné, beauté forte, ayant des prétentions à l'esprit, en ce moment voyageant en Italie, — La marquise de Cavour, sœur du comte de Sales, point jolie, mais très gaie, très instruite, très aimable. — La marquise de Ricaldone, d'une figure assez agréable, mais longue et mince comme une perche. Très aimable, d'une coquetterie décente et traitant avec beau- coup d'égards un mari plus que sexagénaire. — La prin- cesse de La Cisterna, jolie, mais dévote. — La marquise de Villafranca, la comtesse de Montcrivello, la marquise Collegno, les dames de Villeneuve, de Zey, de Ruffino, d'Or- mea, La Valdiggi, Balbo, Garrin, Pamparato, Valperga, Menafoglio, etc. La marquise de Pué, peu jolie, très gri- macière, mais fort aimable. La marquise Gattinara, belle, douce, aimable et malheureuse par la jalousie de son époux. Les demoiselles de Tournon, Salmatoris, Gamin, Ferrère, Verolengo, Carra, Fresia, Saint-Sébastien, etc. etc., parmi lesquelles il y en a de fort jolies. Les dames de Castion, de Salmours, Petiti, Piubès, de Montfort, de Cravette, Del Garretto, de Paset, de La Ghambre, de Gas- tel Delfino, de Faletto. 11 se donne aussi à la cour quelques bals, mais où il règne peu de gaieté à cause de l'étiquette. Il y en a de deux sortes : ceux en toute cérémonie sont les plus maus- sades ; il n'y en a que deux ou trois par carnaval. Les dames qui y sont invitées et dont le nombre est petit y viennent danser en grand habit. Il n'y a en hommes que les officiers attachés à la cour. Les autres bals, appelés bals d'alcove, se donnent dans l'intérieur de l'appartement de M"" la princesse de Piémont et pour amuser la jeune duchesse d'Aoste. Ils sont également peu nombreux mais moins gênants: les dames mises en habit de bal. Quant aux dames qui peuvent y paraître pour y faire leur cour, elles y sont tristement assises sur des banquettes, for- cées d'y attendre la fin du bal pour pouvoir faire ces- 48S jnUHNAL d'émigration «or leur immobilité. Il faut plaindre la rhichfsse d'Aosto, âg"ée de seize à dix-sept ans, passant les plus belles années do sa jeunesse dans les ennuis d'une cour aussi triste. Je suis cependant bien éloig-né de blâmer la riî^ueur de cette étiquette, que je crois plus que jamais nécessaire dans toute® les cours pour y conserver la décence, le respect, les égards dus à la majesté du souverain. Nous sommes en ce moment un trop funeste exemple des conséquences fâcheuses qu'entraîne le relâchement des anciens usages de l'étiquette et notre Reine paye bien cher les agréments qu'elle a pu trouver dans une vie libre et beaucoup trop famiiitîre. Il y a encore dans la ville quelques petits bals particu- liers, soit dans la noblesse, soit dans la bourgeoisie. On y reçoit des prévenances et des honnêtetés pour tout le reste de l'année. Le marquis de Coigny, que je trouvai l'année derniëre à Florence escortant la princesse Joseph do Monaco et lui servant do cavalier, étant rentré en France pour ses alîaires, passe h Turin le 15 de co mois, retour- nant auprès de la princesse et lui conduisant une ancienne amie de couvent, la comtesse de Castellane-Saiimmery, qui viole on route toutes les lois de l'amitié. On deman- derait cependant quel est le plus coupable des deux, d'elle ou du marquis de Coigny ? Je le demande aux amants, je le demande aux amis. Mais dans ce siëcle pervers, où l'on a su allier la qualité d'aimable au mot nouveau de roué, tous ces petits tours sont devenus excusables. Au surplus, en arrivant à Rome, tout rentrera dans l'ordre ordinaire. Le marquis reprendra sa chaîne auprès de la bonne, de la douce, de la trop indulgente princesse et la légère Cas- tellane reprendra l'usage de ses goûts passagers. Ainsi va le monde et toujours ira sans quo les révolutions puis- sent rien y changer. Nous apprenons que M. le prince de Condé et ses enfants quittent Berne, où ils n'ont séjourné que huit à dix jours, et qu'ils se sont rendus à Stuttgard, où ils sont établis k Tauborge depuis le 2H janvier. Le duc do Wurtemberg qui; en 4789, nous avait reçus avec tant de grâce et mêrtie d'empressoment, est subitement parti de Stuttgard, au moment de l'arrivée de nos princes, pour ne pas les rece- FIN DU SÉJOUR A TURIN IW voir et pour ménager TAssemblée Nationale dont il semble qu'il veuille tirer parti. Ce prince si inugiiilîque, qui a si follement mangé son bien, est tout prêt à faire des bas- sesses pour réparer sa fortune et pour pouvoir faire de nou- velles j)rodigalités. Nos princes font un petit séjour à Stutt- gard, pendant lequel M""' la princesse Louise a le malheur de renouveler pour la quatrième fois son accident, ce qui l'empêche de partir en même temps que ses parents pour se rendre à Worms, où M. le prince de Gondé va s'établir, dans un château appartenant à l'électeur do Mayence, évoque de Worms. M. le comte d'Artois ne bouge pas de Venise de tout le mois. Plus le carnaval s'avance, plus les bals se multiplient. Ceux de la noblesse au casin deviennent extrêmement nombreux et continuent à être très agréables par la liberté qui y règne et l'air de plaisir qu'on y voit à tout le monde. C'est le seul endroit et le seul temps de l'année où l'on jouisse de quelque gaieté dans la société noble à Turin. La bourgeoisie donne un fort beau bal à l'hôtel de ville. On y voit réunies toutes les beautés du second ordre. Il y vient quelques dames de la noblesse qui y sont bien reçues, mais ce mélange est ici très rare et la ligne de démar- cation y est très prononcée. Jusqu'à ce moment, on n'avait pas murmuré de cet ordre de choses, mais le vent de la démocratie s'étant introduit ici comme ailleurs, les bour- geois commencent à trouver mauvais la réunion de la no- blesse exclusivement au casin. Ces bals de bourgeoisie sont composés de femmes d'avocats, de banijuiers, de négociants, mais celles de marchands débitants n'y sont pas admises Dans le même temps, il vient de se donner à Milan une fôte bien autrement magnifique. C'est toute la haute bourgeoisie qui a donné un bal à la noblesse. 11 y a eu plus de 1300 dames. Tout y a été de la plus grande somptuosité et du plus grand luxe. Milan est une ville riche et de plaisir. Chaque dame entrant dans le bal a reçu l'hommage d'un superbe bouquet de fleurs naturelles venant de Gênes. 23 FÉVRIER — Le courrier de Pai'is arrive avec un retard de 7o heures. NouB apprenons qu'il y a eu quelques dégàU 190 JOURNAL d'Émigration faits dans les superbes jardins de Chantilly. La municipa- lité de Senlis a empêché qu'on y portât du secours. M. le prince de Condé éprouve l'ingratitude de beaucoup de gens qui ne vivaient que de ses bienfaits et qui sont deve- nus ses ennemis les plus acharnés. Les nouvelles de Paris nous apprennent que Madame Adélaïde et Madame Vic- toire ayant le projet de quitter la France pour aller cher- cher le repos et la tranquillité à Rome, avaient arrêté leur départ pour le 14 de ce mois : il a été relardé par tous les obstacles qu'on y a apportés. Mais l'Assemblée ayant décrété la liberté pour tout citoyen d'aller et de venir comme bon lui semble, toutes les difficultés paraissent levées et elles sont parties de Bellevue le 19 au soir. Elles ont été arrêtées, le 21, à Arnay-le-Duc par la municipalité de cet endroit et il a fallu négocier avec l'Assemblée pour avoir la liberté de continuer leur route. Nous serons mieux ins- truits de ce qui les concerne à leur arrivée ici et j'en ren- drai un meilleur compte. Nous savons cependant qu'aprî'S une lettre écrite au président de l'Assemblée et dont le comte Louis de Narbonne a été le porteur, les princesses ont pu continuer leur route. Le froid a été assez vif tout le mois et il y a eu de la gelée mais un beau soleil. A la fin du mois, de la neige et de grandes pluies. Mais le temps s'étant remis, on croit déjà être au printemps. Mars 1791. — A ne voir Turin qu'à la fin du carnaval on croirait que c'est une des villes les plus gaies de l'Eu- rope. L'opéra est toujours plein ; il y a bal à la cour, au^ casin, au théâtre de la salle Carignan et dans beaucoup de sociétés particulières. Les trois jours gras, il est d'usage que toutes les voitures de la ville se promènent dans l'après dîner dans la rue du Po, sur la place Saint- Charles et par la ville. Les princesses de la cour y paraissent en grande cérémonie et avec un grand cortège, en voitures de cour avec six chevaux, cociiers et postil- lons en grande livrée coiffés avec de grandes perruques et chapeau sous le bras, les valets de pied suivant aux por- tières, les pages à cheval et en bas de soie, ainsi que les écuyers en habits de ville. Lo roi et les princes sont en FIN DU SÉJOUR A TURIN 191 petite voiture à deux chevaux et sans étiquette, suivant la file. Le temps ayant été conslamment beau, l'affluence a été grande ; toutes les belles dames y ont paru dans leurs plus brillants équipages et il y en avait de fort beaux et de fort riches. Les grandes livrées sont en évidence pendant ces trois jours. M. le comte d'Artois, apprenant à Venise le départ de ses tantes et les croyant en route pour arriver à Turin, arrive ici le 6 à midi. Il y est reçu avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive autant par les Piémontais (jue par les Français. Cependant le carnaval tire à sa fin. Une société de la noblesse ayant eu l'idée de donner une fête à toute la bour- geoisie de la ville, on a ouvert au casin une souscription de 300 livres par tête, ce qui fait 15 louis. En très peu de jours, il y a eu 60 souscripteurs, ce qui a produit une somme suffisante pour donner une des plus belles fêtes que j'aie vues. La société a emprunté une superbe et vaste maison appartenant au comte de La Valdiggi. Le bal a eu lieu le lundi gras et a commencé à 8 heures du soir. Les salles étaient parfaitement décorées, et garnies d'un trës grand nombre de jolies femmes. Les honneurs de cette fête furent faits par tous les souscripteurs, avec toute la recherche possible et un ordre inconcevable, une profu- sion étonnante de toutes sortes de rafraîchissements, tant qu'a duré le bal qui n'a fini qu'au bout de 30 heures. 50 valets de chambre, richement vêtus, faisaient le service du bal. Il s'y est trouvé prës de 500 femmes, tant de la noblesse que de la bourgeoisie, toutes mises avec la plus grande élégance. On dansait dans environ 15 pièces, dont la principale était un immense salon octogone, éclairé de 400 bougies et ayant, à la hauteur de 12 pieds, une galerie tournante d'où l'on pouvait jouir du spectacle agréable de 15 contredanses bien animées. Dans les autres pièces, on dansait également des contredanses, des anglaises ou des montferrines. Ce bal n'a pas discontinué un instant jusqu'au coup de minuit, le mardi gras, moment où l'or- chestre a cessé par respect pour le mercredi des cendres et le commencement du carême. Quoiqu'il y eût 28 heures que le bal fut commencé, il était alors plu» vif qu'il n'avait lOt lOURNAL D ÉMIGRATION jamais été. J'ai vu une bourgeoise. M""' AJemandi, qui a dansé des montferrines à la môme place pendant 22 heures. J'ai eu la constance de rester à ce bal peniiant toute sa durée et j'ai vu beaucoup de jeunes dames qui ne s'en sont absentées que deux ou trois heures, pour réparer les désor- dres de la toilette. Les mères y ont mené leurs filles et ont quitté le bal cinq à six heures pour dormir et revenir ensuite. On est resté sans danser jusqu'à deux heures du malin. Ainsi cette superbe fête a duré 30 heures, avec même aflluejQce de monde, ce que je n'avais jamais vu en France. Le mercredi des cendres arrivé, tout rentre à Turin dans la tristesse et la monotonie ordinaires; il semble môme que la dose est encore plus forte en carême qu'en tout autre temps. Il n'y a plus de spectacle. Le jour on fréquente les églises et le soir le casin où les dames, que l'on a trouvé gaies, aimables et familières pendant le carnaval et avec lesquelles on a beaucoup dansé, n'ont plus l'air de vous connaître, ne vous parlent plus et se cantonuent avec leur intime société pour faire une triste partie. — Le 8 au matini il y a eu un orage considérable, du tonnerre, de la grêle, de la neige et de la pluie. On ne se doutait pas de tout cela pendant le bal. Nous apprenons que Mesdames sont enfin arrivées, le 6, à Chambéry où elles doivent se reposer jusqu'au 10, jour où elles se mettront en route pour se rendre à Turin. Nous apprenons en morne temps des détails bien désagréables sur ce qui s'est passé à Paris depuis quelques jours et notamment le 2S ievrier. Il y a eu une forte insurrection à Vincennes mais la scène a été bien plus conséquente au château des Tuileries. 11 s'y était rassemblé un très grand" nombre de gentilshommes armés avec dessein de servir le Roi et de le défendre, si l'insurrection venait à menacer le palais. Le général La Fayette s'y est transporté et l'ordre a été donné de fouiller et de désarmer tout ce qui sortirait du château. D'un autre côté, on a obtenu du Roi de parler à toute cette fidèle noblesse. En eiïet, sa Majesté a engagé tous le» gentilshommes à remettre chez lui, en dépôt, les armes qu'ils pouvaient avoir, lesquelles leur seraient remises en un autre temps. Qui aurait pu && refuser à cette invitation de son souverain ? Chacun a remig ses pis- FIN DU SÉJOUR A TURIN 193 tolets, ses sabres et couteaux de chasse avec confiance. Mais bientôt toutes ces armes ont été livrées par le Roi lui-même à La Fayette, qui les a fait insolemment distri- buer aux gardes nationales, en présence de ces mêmes gen- tilshommes désarmés et dont on a calomnié les intentions aux yeux du peuple, en ayant l'atrocité de faire craindre un attentat sur la personne du Roi. Parmi ces gentilshommes se trouvaient les plus fidèles serviteurs de Sa Majesté et de la famille royale. Ils ont été insultés et même maltraités dans les antichambres, dans les escaliers, dans les cours et on les a qualifiés injurieusement de « chevaliers du poi- gnard ». Cet événement donne la mesure de la confiance que l'on peut prendre en ce prince faible et pusillanime, qui est le premier à abandonner, à livrer même ceux qui veulent le servir. Gela devrait confirmer de plus en plus dans l'opinion que la véritable manière de défendre le trône en cette circonstance n'est pas en restant auprès d'un souverain qui, non seulement craint de se prêter à ce qu'on pourrait entreprendre en sa faveur, mais semble déconcerter exprès les projets des bons et fidèles roya- listes pour favoriser de préférence les révolutionnai- res. 12 MARS. — M. le comte d'Artois part ce matin pour aller coucher à La Novalese, au bas du Mont-Cenis et y embrasser Mesdames qui doivent aujourd'hui passer la montagne. Le comte Louis de Narbonne, chevalier d'hon- neur de M""" Adélaïde, a accompagné ces princesses jusqu'à Chambéry et comptait venir à Turin, mais M. le comte d'Artois a écrit à ses tantes pour le détourner de ce projet, qui ne pouvait qu'attirer beaucoup de désagré- ments à ce démocrate. En conséquence, Narbonne est reparti pour la France, sous prétexte d'aller rendre compte au Roi du voyage de Mesdames. 13 MARS. — Le temps est magnifique. Véritable jour de printemps. Chaleur douce et tempérée. — Le prince et la princesse do, Piémont partent à midi pour aller jusqu'à Rivoli au-devant de Mesdames. Nos jeunes princes vont également à cheval au-devant de leurs tantes. M. le mar- is 194 JOURNAL D ÉMIGRATION quis de Miran, suivi d'une vingtaine de gentilshommes français à cheval, se rend à Rivoli pour escorter Mes- dames jusqu'à la porte de Turin et leur donner la satis- faction de voir encore à leur suite cette cocarde blanche, aujourd'hui proscrite en France et qui a toujours été le symbole de l'honneur, de la fidélité et de la loyauté de la noblesse et du militaire français. Cependant, soit curio- sité, soit désir de plaire au roi qui a témoigné l'envie de bien recevoir nos princes, toute la ville de Turin se rend après dîner sur leur passage, dans la magnifique allée de Rivoli, qui a trois lieues de long avec des contre-allées. L'affluence des voitures a été telle que Mesdames sont arrivées à travers deux files de voitures dont le nombre, les ayant compté, a été de près de 1200, et il n'y en avait pas 50 de laides et mal attelées. L'intérieur de la ville, les allées de la citadelle, les rues étaient couvertes de peuple jusqu'à la porte du palais, où le roi attendait Mesdames au bas d'un petit escalier, l'étiquette ne lui permettant pas de descendre publiquement au bas du grand escalier. Ce bon roi les a reçues avec les égards les plus marqués et les témoignages du plus vif intérêt. II les a conduites au milieu de sa famille. Les princesses, après être res- tées quelque temps au palais, ont été conduites par le prince et là princesse de Piémont dans l'hôtel que le roi leur a fait préparer dans la ville et oiî elles sont logées et défrayées au dépens de S. M. pour toute la durée de leur séjour à Turin. La maison qu'elles occupent est celle où demeurait M. le prince de Condé, et d'où elles peu- vent communiquer avec M. le comte d'Artois. Le mêmo^ soir, je fais ma cour à Mesdames avec très peu de monde et je leur présente mon fils aîné. Elles m'ont traité avec infiniment de grâce et de bonté, montrant du plaisir à se rappeler mon grand-père, qu'elles ont vu pendant 33 ans officier des gardes du corps, mon père qu'elles ont vu page de leur père, ainsi que moi, et témoignant leur satisfaction de voir la quatrième génération sous leurs yeux. Elles nous racontent tous les détails de leur pénible route et toutes les difficultés et les insultes qu'elles ont éprouvées depuis Bellevue jusques au pont de Beauvoisin. Jo ne puis me Irefuser au plaisir de m'étcndre un peu sur FIN DU SÉJOUR A TURIN 195 le compte de ces deux respectables petites-filles de Louis XIV, dignes descendantes d'Henry IV. M""' Adélaïde est née le 23 mars 1732, M"" Vic- toire, le 11 mai 1733. Ces deux vertueuses princesses menaient, depuis 25 ans et surtout depuis la mort de Louis XV, la vie de simples particulières, sans rien perdre de la juste considération dont elles jouissaient. Le Roi, leur neveu, avait toujours eu pour elles les plus grandes déférences et même les consultait souvent. Elles s'étaient formé une espèce de petite cour au mi- lieu du tumulte de celle de Versailles. Elles y vivaient avec une ancienne société, composée de personnes qui toutes leur étaient dévouées autant par attachement que par reconnaissance. Elles habitaient le château de Belle- vue une partie de l'année. Une fortune immense et indé- pendante des affaires de l'État les faisait jouir de tous les avantages d'une vie douce, agréable, tranquille et con- forme aux goûts de leur âge. Élevées dans les souvenirs rapprochés de la brillante cour de Louis XIV, accoutu- mées pendant plus de 50 ans aux hommages et aux res- pects des Français, elles n'en sentirent que plus vivement les premiers outrages des les commencements des États Généraux. Lorsqu'après les affreuses journées des 5 et 6 octobre 1789, les rebelles parisiens traînèrent en capti- vité dans leur ville la malheureuse famille royale, Mes- dames so fixèrent encore plus à Bellevue. Dès lors, no voyant aucun moyen d'être utiles au Roi, leur neveu, elles formèrent le projet de s'éloigner du foyer de la Révolution et de ses fréquents orages. Se flattant cependant ({ue le calme pourrait renaître, elles patientèrent pendant toute l'année 1790, mais elles se sont à la fin décidées, au commencement de cette année. Il a fallu le courage, la patience et en même temps l'activité de M'^* Adé- laïde pour surmonter toutes les difficultés qu'elles ont éprouvées pour pouvoir exécuter leur projet. Elles sont parties de Bellevue le 19 au soir, malgré les lenteurs afîectées de leurs valets, et, une heure après leur départ, les poissardes de Paris, les sans-culottes, soudoyés par La Fayette, étaient déjà prêts à se rendre à leur château pour les empêcher de se mettre en route. Elles furent un mo- 196 JOURNAL D ÉMIGRATION ment arrêtées à Moret, près Fontainebleau, mais déga- gées par les soins d'un officier qui commandait un déta- cliement de cavalerie avec lequel il imposa aux mutins. Elles arrivèrent assez paisiblement jusqu'à Arnay-le-Duc, en Bourgogne. Mais là, elles furent de nouveau arrêtées par les ordres de la municipalité de l'endroit. Il fallut négo- cier avec l'Assemblée, pour avoir un ordre pour continuer leur route. Le comte Louis de Narbonne se rendit à cet effet à Paris et écrivit en leur nom au président une lettre si ridicule et si déplacée qu'en toute autre circonstance elles se seraient siirement empressées de la désavouer. Il leur rapporta l'ordre de leur rendre la liberté et les déli- vra des traitements insultants et peu respectueux des inso- lents municipaux d'Arnay-le-Duc. Elles ont encore essuyé quelques injures en traversant la ville de Lyon, s'aperce- vant cependant de la pénible contrainte de beaucoup d'honnêtes gens. Arrivées au pont de Beauvoisin, elles y ont retrouvé les égards et les respects auxquels elles étaient autrefois accoutumées et que leur ont témoignés les sujets du roi de Sardaigne. M"" Adélaïde nous a raconté avec attendrissement qu'apercevant la limite qui sépare les deux États, elle s'était élancée avec vivacité pour se trouver sur un territoire étranger, mais qu'au premier mouvement d'une juste joie de s'éloigner d'un peuple qui commençait à se souiller de tant de crimes, elle n'avait pu s'empêcher de faire succéder un torrent de larmes, en jetant peut-être ses derniers regards sur ce superbe royaume, jadis si florissant sous la domination de ses an- cêtres. Mais elles ont retrouvé à Chambéry un grand nombre de sujets fidèles, qui se sont empressés de leur témoigner le respect qu'elles inspirent et leur dévouement à leur Roi. La suite de Mesdames est en ce moment composée de la duchesse de Narbonne, dame d'honneur de M""* Adé- laïde, de la comtesse de Chatellus, dame d'honneur de j^me Victoire, du comte de Chatellus, chevalier d'honneur, du comte de Boisseuil, écuyer du Roi. Mais, après cela, une quantité ridicule de femmes de chambre, de valets de chambre, médecins, chirurgiens, valets de toutes espèces, parmi lesquels il y a d'enragés patriotes. Celui qui est à la tête de leur maison et qui fait les dépenses de la FIN DU SÉJOUR A TURIN 197 route est connu pour être un zélé membre du club des jacobins. 14 MARS. — Mesdames vont dîner à la cour avec toute la famille royale. A leur retour chez elles, M. le comte d'Artois, avec la grâce qui lui est propre, se met à la tête de tous les Français qui sont à Turin, les mène chez ses tantes et les leur présente tous nominativement. Les jours suivants, Mesdames reçoivent tout le corps diplomatique, les ministres, les grands seigneurs du pays, les chevaliers de Tordre, ainsi que toutes les dames de la cour. Mes- dames reçoivent toutes ces visites debout, comme en France et même comme à la cour de Piémont, mais cela choque les dames, M""^ la comtesse d'Artois recevant assise et faisant asseoir les dames. Quant à nous, nous voyons Mesdames sans étiquette et elles reçoivent fami- lièrement nos dames. 20 MARS. — il y a eu une petite insurrection à Turin dans la garnison. Quelques jeunes officiers du régiment de la Marine, mécontents de partir d'ici pour aller dans une mauvaise garnison, excitent les soldats à faire à cet égard des représentations et à se retirer ensuite dans une église comme asile inviolable. Mais on les ramène promptement dans leurs casernes, tout est apaisé dans la journée et on punit sévèrement les premiers instigateurs. Le même jour, le roi indique pour Mesdames une grande promenade en voiture. Il y a une grande affluence d'équipages, mais cependant pas autant que le jour d'arrivée de ces prin- cesses. Nous apprenons le ridicule mariage de M.Lepelletier de Morfontaine avec la comtesse de Migieu, lequel a occa- sionné à Chambéry une assez forte insurrection. Les démo- crates attendaient un prétexte pour éclater. Le soir du mariage on fut, selon l'usage, faire le charivari à la porte des nouveaux époux. Les factieux profitèrent de ce rassem- blement nocturne pour exciter le peuple à la révolte. Cette émeute serait devenue beaucoup plus sérieuse sans la bonne contenance des troupes et la fermeté du gouverneur. 11 y a eu quelques coups de sabre de donnés et quelques tapa- 198 JOURNAL d'Émigration geurs complètement rossés, et tout est rentré dans l'ordre. Mais cela sert à prouv^er au gouvernement les menées de la propagande et combien il est instant de prendre les mesures les plus promptes et les plus rigoureuses pour arrêter les progrès de cette peste dangereuse. On a déjà commencé à se conformer au décret de l'Assem- blée, concernant les évêques et les curés, soit pour rem- placer les emplois vacants par mort, soit pour la nomina- tion des nouveaux sièges ou de ceux qui se refusent à prêter le serment ordonné par l'Assemblée. Le 13 de ce mois, on a procédé, par voie du scrutin, au remplacement de l'évêque du département de Paris, M. l'archevêque étant hors de France et ayant refusé le serment. Le ciioix des électeurs de la capitale est tombé sur le sieur Gobet, député du clergé de Belfort aux Etats Généraux et déjîi évêque in partihus de Lydda et sullragant de Bâle et du prince de Porentruy, C'est un des plus mauvais sujets de l'Assemblée et un des plus enragés du côté gauche. Le nombre des anciens évêques ayant prêté le serment ordonné se réduit à quatre, savoir : l'évêque d'Autun, qui a cependant aban- donné son siège pour vivre plus librement et s'est con- tenté de sacrer des intrus. — Le cardinal de Loménie, arche- vêque de Sens, lequel est rentré en France depuis un an pour se vouer au parti de la Révolution et à l'apostasie, dans l'espérance de jouer un grand rôle et de devenir le patriarche de la nouvelle Église de France. Arrivant à Paris, ce vil scélérat s'est vanté d'avoir préparé la Révolu- tion par l'extravagance de son ministère. Connaissant l'intention du Pape de le mettre en jugement par le collège des cardinaux, il s'est empressé de renvoyer son chapeau qu'il avait si bassement sollicité. Journellement il fait des bassesses vis-à-vis des meneurs de l'Assemblée et rien ne manque à la plus complète infamie. — L'évêque d'Orlé- ans, connu autrefois à Paris sous le nom de Tabbé de Jarente et menant alors la conduite la plus scandaleuse, est du nombre des apostats. — Le quatrième est l'évêque de Viviers, Savines, dont la raison est, dit-on, égarée. Voilà donc la France spirituellement gouvernée par 83 intrus, presque tous mauvais sujets avérés et parmi lesquels il se trouve des prêtres dont la vie a été du plus FIN DU SÉJOUR A TURIN 49» grand scandale et souillée de crimes. Il en est de même des curés. On a élu dans nos provinces les ecclésiastiques les plus corrompus pour remplacer les pasteurs les plus respectables. Il est à remarquer que dans le nombre de ces intrus, presque tous choisis dans la classe des curés, il y en a un grand nombre pris dans le sein de l'Assemblée Nationale. Mesdames prolongent leur séjour à Turin et leur départ est retardé jusque à la fin du mois, à cause d'un gros rhume dont se trouve incommodée M'"'' Victoire. Leur pro- jet, allant à Rome, est de s'arrêter à Parme, chez l'infant leur neveu. M. le comte d'Artois, retournant à Venise pour y attendre l'arrivée de l'empereur en Italie, doit aussi aller à Parme faire une visite à ce prince de la mai- son de Bourbon, beau-fr^re du roi et de Léopold. Les dévotions du carême rendant Turin extrêmement triste, je me décide à en partir avec mon (ils, pour m'aclie- mincr ensuite vers l'Allemagne, qui paraît devoir être le rendez-vous général où tout le monde doit rejoindre M. le comte d'Artois et les princes. Je ferai quelque séjour à Chambéry et je laisse mon épouse à Turin jusqu'à ce qu'il lui plaise de venir en Savoie ou en Suissç. Avant de quitter tout à fait le Piémont, il est à propos de parler de quelques objets dont je n'ai pas fait mention auparavant, relatifs à la cour et aux usages de ce pays. J'ai déjà parlé plus d'une fois de la grande et stricte éti- quette observée à cette cour, mais ce qui la rend encore plus triste est l'extrême dévotion du prince et de la prin- cesse de Piémont, ce qui occasionne à Turin beaucoup d'hypocrisie. Le roi ne demanderait pas mieux que la cour fût plus gaie et il n'est ennemi ni des plaisirs ni de la galanterie. On prétend même qu'il a encore un attachement d'habitude. Mais il a l'air cassé et beaucoup plus vieux qu'il ne l'est en elFet. Quand il est en uniforme et à cheval il a un faux air du feu roi de Prusse. Au surplus, ce prince est très aimé de ses sujets, pour lesquels il est très accessible. Il ne refuse pas d'audience et reçoit le moindre bourgeois. Il est généralement très respecté. Mais il est cependant faible et facile. De plus, on se plaint de ce que sa maison est trop considérable, qu'il entretient trop de troupes et qu'en 200 JOURNAL d'Émigration tout ses dépenses excèdent ses revenus. Je crois qu'il y a peu de souverains à qui ce reproche ne puisse convenir. Cependant il faut reconnaître que tout est réglé ici avec la plus stricte économie. Les ministres ont des traitements médiocres. M. Graneri, ministre principal, ayant le dépar- tement de l'Intérieur, jouit tout au plus de 40 000 livres. M. d'Hauteville, ministre des Affaires étrangères, est traité comme un commis; il n'a pas annuellement plus de 12 000 livres et un carrosse entretenu. Aussi les ministres ne tiennent aucun état. Le roi vient quelquefois, après dîner, de Moncalieri, travailler simplement avec eux. Les officiers attachés à la cour ont les plus faibles appointements. Les charges n'en sont pas moins occupées par la première noblesse de l'État. La cour, par économie, passe au moins les deux tiers de l'année à la campagne, soit à Moncalieri. soit à la Vénerie, et la famille royale y vit comme dans une maison religieuse. L'équipage de chasse du roi est très bien tenu mais n'est pas trop considérable. Il y a, comme en France, un habit d'équipage, rouge, galonné en or, ressemblant assez aux habits des piqueurs de la Reine de France. Dans aucun cas les hommes ne mangent avec les membres de la famille royale, mais les dames ont cet avantage. La noblesse étant presqu'obligée de servir, le militaire est généralement bien composé. Les officiers sont bien payés et les retraites donnent de quoi vivre. On parvient aux grades par ancienneté. Les troupes sont assez bien tenues, mais il y a fort longtemps qu'elles n'ont fait la guerre, elles auraient besoin d'être mieux excercées et plus disciplinées. Indépendamment des régiments de ligne, il y ' a encore des régiments provinciaux, que l'on assemble un mois par an et qui ont très bonne façon pour des milices. L'artillerie est assez bien tenue. On en peut juger en visi- tant l'arsenal. En y comprenant tout, le roi de Sardaigne peut aisément mettre 40 000 hommes en campagne. Il n'y a qu'une très petite marine et un très petit nombre d'offi- ciers instruits dans cette partie. Le clergé m'a paru très exemplaire dans le Piémont. On ne voit que rarement des ecclésiastiques dans les endroits publics, et ceux qui, en petit nombre, fréquentent le FIN DU SÉJOUR A TURIN 201 théâtre, ne sont ordinairement pas dans les ordres. Jamais on ne voit d'évêque dans la société. Chacun est à son poste et y réside. Il n'y a généralement pas de grosses fortunes dans la noblesse, mais il y a cependant beaucoup d'aisance et on trouve à Turin un grand nombre de familles jouissant de 30 à 40 mille livres de revenu. Les filles se marient avec une dot très médiocre, qui n'excède guère plus de 25 à 30 mille livres. Le roi veille à ce qu'un noble ne dissipe pas sa fortune, et, lorsqu'on a fait de grosses dettes, on met le bien du dissipateur en direction pour les payer et on le réduit à une simple pension jusqu'à ce qu'elles soient acquittées. — Les Piémontais sont extrêmement vains et présompteux, peu honnêtes et peu prévenants pour les étrangers. Ils sortent rarement de leur pays, étant per- suadés qu'il n'en existe pas de pareil en Europe. Aussi le prince de Piémont nous disait un jour que la division géo- graphique du Piémontais se faisait ainsi : l'Asie, l'Afrique, l'Amérique et le Piémont. Il existe une haine insurmon- table entre les Piémontais et les Savoyards. Les charges et emplois de la cour, du militaire ou du gouvernement sont partagés entre les deux nations, mais les moindres préférences données aux Savoyards excitent la jalousie, les plaintes et les réclamations des Piémontais. Le Piémontais est peu galant, mal élevé et assez généralement ignorant. Les femmes sont plus posées et assez prévenantes pour les étrangers; mais le peu d'accueil que ces derniers reçoivent d'ailleurs les engage à ne faire qu'un très court séjour à Turin. Il est vrai aussi que lorsqu'on arrive ici on est pressé d'entrer en Italie, qui est l'objet principal du voyage, et quand la tournée est finie on est impatient de repasser les Alpes. Malgré la dévotion de la cour les mœurs ne sont pas très pures en Piémont et il y a à Turin plus que de la galanterie. Si l'on se cache à la cour, on suit plus ouvertement son penchant dans la bourgeoisie. Avec de l'argent on fait à cet égard tous les arrangements qui vous conviennent et encore n'en faut-il pas dépenser beaucoup pour être magni- fique. Le luxe est si considérable chez les moindres mar- chandes que pour le satisfaire elles sont forcées d'avoir 202 JOURNAL D ÉMIGRATION recours à des moyens extraordinaires. A chaque pas on rencontre à Turin des boutiques de marchandes de mode, des confiseurs et des cafés. Les étoffes, les marchandises de luxe sont fort chères à Turin. La vie y est fort dispen- dieuse pour les étrangers. Les appartements y sont très rares et d'un prix exorbitant, même pour les habitants du pays qui viennent passer l'hiver à Turin. i CHAPITRE X LA SAVOIE ET LA SUISSE 22 MARS 4791. — Après un séjour d'environ neuf mois consécutifs à Turin, je quitte cette ville sans beaucoup de regrets, y ayant éprouvé fort peu d'agrément par la société, et connaissant par expérience l'ennui de l'été et les cha- leurs insupportables de cette saison. Je fais marché avec un voiturin pour me conduire à Chambéry avec quatre chevaux sur ma voiture et me défrayer, moi, mon fils et Picard, pour dîner, souper et coucher, ainsi que pour les frais de passage du Mont Cenis, démontage et transport de ma voiture et de mes effets et montures pour traverser la montagne, moyennant dix louis... ChaMBKRY, du 26 MARS AU 2 JUIN 1791. — 26 AU 30 MARS. — Ma première visite à Chambéry est à M. le chevalier de Perron, gouverneur de la Savoie, lequel a reçu l'ordre du roi de faire partir tous les Français à cause de la dernière insurrection. Mais il ne paraît pas très pressé de le faire mettre à exécution. Il me reçoit parfaitement, me donne ■môme à dîner, ce qu'il n'a fait ici à presque personne, et i me permet de louer un appartement pour un mois, ce qui 1 me fait présumer que l'ordre n'est pas très rigoureux. Je (retrouve ici beaucoup de mes compatriotes auvergnats, plusieurs de mes amis et un très grand nombre de gens de I ma connaissance, soit de Paris, soit de la province et en [général une société infiniment plus agréable pour nous que celle de Turin. Il y avait, cet hiver, à Chambéry plus de 60 femmes françaises, dont beaucoup de fort jolies. i Cela me donne du regret de n'y être pas venu plus tôt. Les 204 JOURNAL d'émigration personnes les plus marquantes de notre nation qui se trou- vent présentement à Chambéry sont : l'archevêque de Paris, vivant très apostoliquement, avec peu de monde et avec la plus stricte économie. J'ai déjà parlé de ses vertus, mais en même temps de sa conduite faible et pusillanime à Versailles, lors de l'émeute qui avait pour objet de l'in- timider et de le forcer à passer au tiers, ce qui arriva. M"*® la princesse de Conti, chez laquelle on va avec plaisir, quoique sa société soit peu gaie, mais elle est si honnête pour tout le monde, si charitable, que chacun s'empresse à lui rendre ses devoirs. M™* la princesse de Conti, née 24 novembre 1731 , est sœur du duc de Modène. Elle épousa, le 27 février 1759, M. le prince de Conti, alors comte de La Marche, lequel avait trois ans de moins qu'elle et avait toujours témoigné de la répugnance à ce mariage. Aussi, n'a-t-il jamais voulu habiter avec son épouse, dont il a fini par se séparer après avoir demeuré très longtemps dans la même maison sans se voir. Cependant, ce prince n'a jamais pu faire le moindre reproche à M""" la princesse de Conti. Cette princesse, arrivant à la cour de France à l'âge de 27 ans, a toujours paru extrêmement réservée et n'a jamais témoigné de goût pour les plaisirs. Elle n'était ni jolie, ni agréable. L'air très noble, mais le maintien très grave. Elle paraissait tort peu à la cour et n'a jamais été mêlée dans aucune intrigue. Elle est d'une dévotion douce et en même temps exacte, très aimable dans l'intérieur de sa société. Le désir de la tranquillité l'a décidée à sortir de France au commencement des troubles, et elle est venue s'établir à Chambéry. Elle y vit honorablement, est très honnête envers tout le monde et fait autant de charués qu'elle peut. Son opinion est pure, ses principes excel- lents, mais elle a la faiblesse de garder auprès d'elle des valets connus pour être zélés démocrates. M*"" la com- tesse des Roches, M""" de Courson et le chevalier de Rave- nel, composent toute la maison de M*"" la princesse de Conti. Nous avons encore à Chambéry : M""* la princesse de Talmont et M"" la comtesse d'Argouges, sa mère ; M"" la comtesse François d'Escars et M""' la comtesse do Ligny, sa mère; M™" la comtesse de La Massaye, sœur de MM. Douel LA SAVOIE ET LA SUISSE 205 et de Laboulaye, ayant auprès d'elle une nièce belle et aimable, la D"" de Cernay, dont le mariage s'arrange avec un seigneur piémontais; le comte d'Apchon, chevalier des ordres, homme vertueux, voué à la bonne cause, mais infirme; Févêque de Saint-Pons, le baron de Chalabre, et leur sœur, M""* de Badens, dont Tépoux était député et membre du côté droit ; M. et M™' de Montchal; la comtesse de Lusignem et son époux, lieutenant-général, royaliste prononcé, mais goutteux et infirme. Le comte de Lusignem a le malheur d'être père du marquis de Lusignem, député de la noblesse de Paris et colonel du régiment de Flandre, dont la conduite a été des plus coupables. Il s'est montré pour le parti de la Révolution dès le commencement. Il intrigua pour être élu député. Cousin germain de La Fayette et lié avec tous les principaux chefs de la Révo- lution, il a été de la minorité de la noblesse et a passé au tiers avec elle et siégé constamment au côté gauche. Le régiment de Flandre, dont il était colonel, se trou- vant à Versailles, le 5 octobre 1789, il ne se contenta pas d'affecter de n'y pas paraître à cause de son caractère de député : il employa tout son crédit pour réduire ses sol- dats et les exciter à l'insurrection. Le comte de Lusignem aime beaucoup l'argent et depuis longtemps est connu pour agioteur. Tous ses fonds sont dans la banque, il craint la banqueroute; l'intérêt l'a rendu démocrate. Il a été fortifié dans ces principes par la marquise de Gontaut, avec laquelle il est très lié. Au surplus, il opine à l'As- semblée toujours selon les désirs des constitutionnels mais il n'y a pas encore parlé. Oui ou non, assis ou levé, voilà toute son éloquence. Sont aussi à Chambéry : la comtesse de Riccé et sa fille, chanoinesse de Neuville, dont le mariage paraît aussi s'arranger avec un Piémontais (la comtesse de Riccé est mère du comte de Riccé, démocrate au service des révo- lutionnaires) ; la comtesse de la Tour d'Auvergne et ses enfants; M. et M"" de Sonville; M. et M""* de Médavy; M. et M"*^ de Sennevoy ; MM. de Bosredon ; le bailli de Villefranche, grand prieur de S'-Gilles; l'abbé de Ver- mont; M"'" d'Arnas et M"" de Rochetaillé, dont le mari a été massacré à Saint-Etienne ; M""* de Chousy et M"" de 206 JOURNAL d'émigration Chamailles, sa fille; MM"" de Fargues, de Besse, de Ver- donnet, de Bussy, de Valins, de Courtivron, de Mercy, de La Porte, d'Agoult, de Baronnat, de La Baume, Delau- briëre, etc., etc. Je retrouve ici avec plaisir une aimable et jolie Piémon- taise, la comtesse Roero de Monticello, que j'avais beau- coup vue à Turin. Elle est venue passer l'été avec soa mari, capitaine dans le régiment de Savoie cavalerie, présentement en garnison ici. Cette dame, que je n'avais pu voir que rarement chez elle à Turin, nous reçoit ici tous les jours et même nous donne plusieurs fois à dîner. Je loue un appartement pour deux louis par mois, pour moi et mon fils, et nous nous arrangeons pour manger à un écu par tête, avec une compagnie habituelle dont est le président d'Ornacieux, de Grenoble, vieillard octogénaire très aimable, qui a été forcé do quitter sa terre, où il n'avait fait que du bien à ses habitants. La ville de Chambéry est la capitale de la Savoie. Elle est intérieurement effroyable et les maisons en sont mal bâties. Le roi de Sardaigne y tient toujours une garnison. Il y a un évêque, un gouverneur, une cour souveraine. La ville est assez bien habitée et il y a beaucoup de noblesse, mais la société française est si nombreuse depuis un an que l'on n'entend presque pas parler des dames du pays dont les fortunes sont généralement très médiocres. D'ail- leurs on y a reçu peu de prévenances et on s'en est aisé* ment consolé. L'hiver a été très gai parmi nos compa- triotes, qui ont beaucoup vécu ensemble, ayant alternati- vement des assemblées très agréables, jeux, danses et rafraîchissements. Les environs de Chambéry sont très pittoresques et offrent des promenades charmantes. Les endroits les plus intéressants sont la cascade du bout du monde, celles de S'-Jean-de-Gour et de la Peisse, le lac du Bourget, l'abbaye d'Hautecombe, les eaux d'Aix et quelques maisons de campagne, telle que les Marches, etc. Avril 1791. — Du l"" au 30. — Je mène une vie très douce à Chambéry et je m'y plais infiniment. Aux agréments de la société on joint celui d'être beaucoup mieux instruit des nouvelles de l'intérieur de la France. Le courrier arrive LA SAVOIE ET L\ SUISSE StH trois fois la semaine et tous les journaux de la capitale paraissent ici très exactement. Paris est toujours dans la même situation. Nos législateurs s'occupent toujours de leur nouvelle constitution. Les prisonniers de Lyon sont dans les prisons de l'abbaye de S'-Germain et leur affaire s'instruit par le comité des recberches. Leur sort nous donne de justes inquiétudes. Le 6 de ce mois, nous apprenons en même temps la maladie et la mort de Mira- beau, arrivée à Paris le 2 de ce mois. On est persuadé qu'il a été empoisonné et que c'est l'ouvrage de ses enne- mis, les Lametli, Duport et Barnave qui mènent le club des jacobins et l'Assemblée. On assure que Mirabeau venait de se vendre au Roi et que c'est ce qui a accéléré sa perte. D'autres disent qu'un excès de débaucbe a excité une inflammation qui l'a conduit au tombeau. Quoi qu'il en soit, la terre est purgée d'un des plus grands scélérats qu'elle ait jamais produits. S'il est vrai qu'il se soit vendu depuis peu à la cour, il n'eût jamais pu rendre autant de services au Roi qu'il lui a nui. D'ailleurs, quel fonds peut-on faire sur une ânu; aussi vile et aussi vénale ! Je ne puis me refuser au plaisir de tracer ici le portrait de cet homme, horri- blement célèbre et qui est le seul qui, jusqu'à présent, ait montré dans la Révolution un grand caractère. Le comte de Mirabeau est né le 9 mars 1749. Il est fils aîné du marquis de Mirabeau, auteur de VAjni des hommes, et de M'" de Vassan. Il serait difficile de rappeler ici tous les crimes dont ce scélérat s'est rendu coupable envers la société depuis le commencement de son existence. Mira- beau avait la figure atroce et l'air très ignoble, mais la nature l'avait doué d'un esprit supérieur. Quel dommage de voir réunis tant de génie à tant de bassesses, tant de talents à une aussi grande dépravation, autant de qualités h des vues si allreuses ! Mirabeau a servi quelque temps dans la légion de Soubise et a fait une campagne en Corse. Il ne paraissait point alors mériter la qualité de poltron dont il a été tant accusé depuis. En 1172, il épousa une riche héritière, fille unique de M. de Covet, marquis de Marignane. Ses mauvais procédés envers son épouse et sa uduite crapuleuse exigèrent, peu de temps après, sa •paration de corps et de biens. A peu près dans le môme 208 JOURNAL d'émigration temps, Mirabeau s'attacha à séduire, en Franche-Comté, la dame Le Monnier, épouse du premier président de la chambre des comptes de Dôle. Étant parvenu à ses fins, il l'enleva, vola le mari en s'en allant et s'enfuit en Suisse. Les lettres de Mirabeau à M"* Le Monnier, durant cette intrigue, ayant paru depuis la Révolution, servent à faire connaître son esprit et son caractère. Mirabeau fut décrété criminellement et poursuivi en justice. Le 8 juin 4774, il fut juridiquement interdit. Son décret criminel n'a pas été purgé et son interdiction n'était pas levée lorsqu'il fut élu député aux États Généraux. Plusieurs années avant la Révolution, Mirabeau s'était acquis quelque célébrité par différents écrits et était encore plus connu par sa conduite avilissante. Le gouvernement l'employa secrètement à Berlin après la mort de Frédéric, mais il n'y était pas avoué. Un tel sujet ne pouvait l'être par un minisire qui sait se respecter. A son retour de Ber- lin, Mirabeau Ut paraître un libelle sur le roi de Prusse et sur toute sa cour, lequel fit le plus grand bruit. A cette époque, il était dans la plus grande misère, vendait ses ouvrages, ne vivait que d'escroqueries et était ouvertement protégé par l'abbé dePérigord, alors agent général du clergé et depuis évêque d'Autun. Il n'existait peut-être pas en France un homme plus authentiquement déshonoré que le comte de Mirabeau. Lorsqu'il se présenta à l'assemblée de la noblesse de Provence, lors de la convocation des États Géné- raux, il en fut repoussé, ainsi que cela devait être par une société de gentilshommes qui écoutaient la voix de l'iionneur plutôt que celle de la politique et de la dissimulation. Dès lors, Mirabeau se livra au tiers état et jura haine et vengeance à l'ordre de la noblesse. Il souleva toute la Pro- vence, profitant de la faiblesse du gouvernement, des dis- positions perfides de Necker et du peu d'énergie du com- mandant en chef qui avait la sotte vanité de vouloir être son cousin. Mirabeau fut élu député du tiers de la ville d'Aix, où il parut en triomphe ainsi qu'à Marseille. Il se rendit à Versailles et rentra aux États Généraux malgré son décret criminel et son interdiction. Il se montra avec tout le costume du tiers état, en habit noir, manteau court, cheveux longs et la plus superbe coiffure. Dès le premier F.A SAVOIE ET LA SUISSE SQd jour il afficha une impudenco dont on ne peut se faire d'idée, ayant Tair de braver le Roi, ses ministres et toute la cour. Il devint le chef du parti révolutionnaire, se lia avec le duc d'Orléans, dont il était le guide dans ses atroces manœuvres, et conduisit l'Assemblée tant qu'il vécut. Il avait voué une haine implacable à Necker et finit, en effet, par le perdre et par le culbuter. Son caractère se déployant tout entier, il manifesta les plus grands talents et les con- naissances les plus profondes dans tous les genres d'admi- nistration et les moyens les plus étendus pour jouer le premier rôle dans une Révolution. Personne, à l'exception de l'abbé Maury, n'a montré une plus solide éloquence, surtout lorsqu'il avait préparé son discours. C'est assu- rément le plus grand caractère, et l'on pourrait dire le seul, qu'ait produit jusqu'à présent la Révolution. Avide d'or et d'honneur» Mirabeau eût été facilement gagné par le gouvernement au commencement de la Révolution. On le dédaigna alors et depuis on s'y est pris trop tard. II paraît que c'est le comte Auguste de La Marck d'Arenberg, député du Quesnoy, qui, pour chercher à réparer sa détes- table conduite, s'était chargé de cette négociation et avait, dit-on, réussi. Il paraît qu'il a été empoisonné par les jacobins. On dit que, dans une des fréquentes orgies dans lesquelles Mirabeau se livrait à tous les excès de la dé-^ bauche, la dame Coulon, danseuse de l'Opéra, vendue au triumvirat Duport, Alex. Lameth et Barnave, se chargea do cette horrible commission. 11 est certain que, peu do jours avant de tomber malade, Mirabeau s'était élevé avec force contre les trois scélérats que je viens de nommer. Quoi qu'il en soit, pendant la maladie qui vient de con- duire au tombeau ce célèbre et atroce révolutionnaire, l'Assemblée a paru y prendre le plus grand intérêt. Le Roi lui-même, soit faiblesse, soit politique, a envoyé publi- quement prendre de ses nouvelles. La garde nationale a été employée à veiller à la tranquillité du quartier qu'il habitait. Après sa mort, il a été ouvert, en présence du peuple, pour constater qu'il n'a pas été empoisonné. On lui a rendu des honneurs divins. Son corps doit être placé au Panthéon. Un deuil de huit jours est ordonné j)Our toute la Franco. Il n'y a pas une petite vilhi du royaume 44 210 JOURNAL d'Émigration qui croie pouvoir se dispenser de lui rendre les honneurs funèbres. Son buste se trouve partout ainsi que son image. On assure qu'on avait promis à Mirabeau l'ambassade de Constantinople et une grosse somme d'argent pour em- brasser le parti du Roi. Il a laissé une fortune considérable, fruit de ses rapines depuis deux ans qu'il est un des principaux agents des affaires de France. Le ci-devant évêque d'Autun a pris le soin de l'assister dans ses derniers moments et a eu une part considérable des legs. Son exécuteur testamentaire est le comte Auguste de LaMarck, Le comte de la Marck est irhre cadet du duc d'Arenbere:. Il est maréchal de camp au service de France et colonel propriétaire d'un régiment d'infanterie. Au commence- ment des États Généraux, il était du nombre de la majorité de la noblesse et ne passa au tiers qu'avec la totalité de la chambre, mais sa liaison intime avec le vicomte de Noailles et avec plusieurs autres principaux chefs du parti démocrate le décida à se ranger du côté des scélérats, peu de temps après la réunion des ordres. Il a depuis cons- tamment siégé et opiné avec zèle au côté gauche. Il de- manda, lors des premiers troubles du Brabant, un congé à l'Assemblée pour aller prêcher la nouvelle doctrine aux belges, les entretenir dans leurs dispositions révolution- naires et les exciter à secouer le joug du souverain. En revenant de sa mission, il instruisit publiquement ses confrères du succès de ses manœuvres. C'est ainsi qu'il trahissait à la fois l'empereur, son légitime et premier souverain, et le Roi de France qui l'avait reçu à son ser- vice et dont il a annuellement un traitement considérable. Un homme d'une si grande naissance peut-il jamais réparcî» tant de bassesses et d'ingratitude? M. le comte d'Artois, après avoir été à Parme en môme temps que ses tantes, est retourné encore à Venise, sous le prétexte d'y attendre l'empereur qui vient effectivement en Italie et avec lequel il espère avoir une entrevue à Milan ou à Mantoue. — M""' de Chousy, épouse de M. de Chousy, l'un des commissaires de la maison du Roi, meurt à Cham- béry. — Nous apprenons que le fameux comte de Caglioslro vient enfin d'être jugé à Rome et a été condamné à être pendu. Le Pape a commué sa peine en une prison per- LA SAVOIE ET LA SUISSE 211 pétuelle. Le capucin, son complice, est condamné aux galères et la dame Gagliostro enfermée dans une maison religieuse. J'ai plusieurs fois rencontré à Paris cet insigne imposteur ainsi que son épouse. Pour les voir de plus près, je fus leur faire une visite à Passy, lorsque Cagliostro sortit de la Bastille, lors de l'affaire du cardinal de Rohan. J'y fus témoin du respect, de la soumission et du dévoue- ment aveugle de quelques-uns de ses disciples La chaleur commence à se faire sentir à Chambéry et le soleil y est déjà très ardent. Beaucoup de monde quitte en ce moment cette ville. Les hommes se dirigent vers l'Al- lemagne. On va rejoindre M. le prince de Condéà Worms. Je prendrai également le môme parti lorsque mon épouse aura quitté le Piémont pour venir s'établir en Suisse ou en Savoie, pour y chercher à vivre le plus économique- ment. Déjà nous ne recevons presque plus rien de nos terres. Nos paysans, nos fermiers se refusent à payer. Les moyens s'épuisent chaque jour et nous nous trouverions dans le plus grand embarras si les affaires ne prenaient pas promptement une tournure plus heureuse Mai 1791. — du 1" au 31. — Mon épouse s'étant décidée à quitter le Piémont pour venir passer la belle saison en Savoie, je vais le 3 de ce mois à Aix pour faire les arran- gements de son petit établissement. Cet endroit est à 3 lieues de Chambéry par un fort beau chemin. Les environs offrent des promenades charmantes. Il y a à Aix des eaux minérales qui attirent ordinairement beaucoup de monde en été. L'année dernière, la société y était extrêmement nombreuse en Françaises. Les ordres de faire partir de Chambéry ont amené du monde à Aix et il doit y avoir cette année encore plus de ménages que l'an passé. Beau- coup de dauphinois, de lyonnais, de comladins. Il y en a également un grand nombre d'établis à Annecy. Tous les jours l'émigration augmente. La fermentation continuelle et la persécution des prêtres y décident les habitants des provinces frontières. Les logements deviennent déjà rares à Aix et y sont chers, quoique ce ne soit pas encore la saison des eaux. Cependant je trouve à arranger le petit établissement de mon épouse, dont le train se borne à une 212 JOURNAL d'émigration femme de chambre et un seul domestique. Après avoir dîné chez mon parent le comte d'Apchon, avec l'archevêque de 1- Paris, je reviens à Chambéry '... Les six jours que je reste à Lausanne sont agréablement employés à voir l'excellente et nombreuse compagnie qui y est réunie et à me mettre au courant des nouvelles qui nous intéressent le plus en ce moment. Tout le monde se dispose à se rendre en Allemagne et il paraît que ce sera le rendez-vous général. Le marquis d'Autichamp, qui est ici en ce moment et qui reçoit des nouvelles de M. le comte d'Artois, invile tous les hommes à se rendre à Coblentz à la fin de juin. Il passe journellement ici une grande quan- tité de gentilshommes sortant de France et se rendant en Allemagne, à cheval, en voiture et même à pied. M. le duc d'Enghien nous ayant écrit assez exactement à mon fils ou à moi, nous étions étonnés de n'en pas recevoir do nou- velles depuis quelque temps. Mais nous apprenons par h'S papiers publics de France qu'une lettre écrite par ce prince au jeune comte d'Espinciial, mon fils, a été interceptée, probablement à Hâle, et envoyée à Paris pour instruire le comité de l'avis que M. le duc d'Enghien nous donnait d'arriver très promptement à Worms si nous voulons prendre part aux événements. Cette lettre a fait grand bruit à l'Assemblée et a occupé plusieurs comités. — JVl. Chris- tin, secrétaire de M. de Calonne, arrive à Lausanne le 13 au soir et descend au Lion d'Or, où je loge. Il arrive de Vicence, dont il est parti le î) de grand matin, et a fait une diligence incroyable, ayant passé par Milan et traversé le Simplon. Il a laissé M. le comte d'Artois à Vicence. Il m'assure que ce prince doit voir l'empereur à Mantoue et partir sur-le-champ pour se rendre par le Tyrol en All*'- magne et à Coblentz^.. Du 21 AU 31 MAI. — Je passe ces huit jours à Aix avec mon épouse, dont je vais me séparer, peut-être pour long- temps, et je fais mes préparatifs pour partir au commence- 1. Après avoir installé M»» d'Espinchal, il va à Evian, voir sa tante, la comtesse de Laizer, et de là à Lausanne. 8. M. d'Espinchal retourne ensuite à Aix. LA SAVOIE ET LA SUISSE 243 ment du mois prochain. Il passe ici journellement des gentilshommes venant de nos provinces méridionales et se rendant où Thonneur les appelle. Nous apprenons que M. le comte d'Artois a enfin vu l'empereur Léopold à Mantoue, le 19 de ce mois. On ignore encore ce qui s'est passé à cette entrevue, si intéressante pour notre cause. M. le comte d'Artois est retourné passer quelques jours à Vicence, où est étahlie la duchesse de Polignac av^ec toute sa société. 11 doit y rester jusque vers le Îi5, date à laquelle il doit s'acheminer vers l'Allemagne. Les environs d'Aix sont extrêmement agréables et offrent des promenades charmantes. La vie libre des eaux en augmente les agré- ments. Aussi Tété y a-t-il ordinairement beaucoup de monde soit de Genëve, soit de la Savoie. Depuis le com- mencement de la Révolution, il y est venu beaucoup de Français et l'année dernière il y en avait un grand nombre de marquants, savoir : M. et M"* de Barentin. toute la famille du comte de Vintimille, l'archevêque de Paris, M. Lenoir, M. Pelletier, etc. Il y vint aussi M""" de Moa- tesson et sa niëce, M"* de Valence. Ces dames y manifes- tèrent des principes démocratiques et le neveu Valence les professait ouvertement... Je vais faire mes adieux à Chambéry et je dîne chez le comte de Bosredon, des gardes du corps, avec ses deux frères, commandeurs, et ses trois enfants, se disposant tous à se rendre incessamment en Allemagne, ainsi qu'une douzaine d'autres du môme nom et comptant, comme moi, se réunir aux gentilshommes de notre province, dont le nombre est déjà considérable à Fribourg... Juin 1791. — 1" juin. — Temps superbe, grande chaleur. — Je fais aujourd'hui tous mes préparatifs pour partir' le I. M. d'iispinchal donne une fieseription de son voyage de Chambéry à Bàle, en passant par (îenève, Lausanne, Berne et Soleure. 11 rappelle, à ce propos, son voyage en Suisse, en 1783, et dépeint de nouveau quelt|ues- unes des régions ainsi parcourues. Ces descriptions rétrospectives nous ont paru sortir du cadre (jue nous nous sommes fixé. Aussi ne les reprodui- sons-nous pas ici. Nous ne voudrions cependant pas priver le lecteur du récit d'un combat naval auquel le voyageur assista sur le lac de Zurich, en 1783, ni celui d'une visite qu'il fit, à la même époque, à Lavater : « Je fus visiter la marine de lu République, qui consiste en doux gros 214 JOURNAL d'émigration ^ lendemain et me rendre au rendez-vous de toute la noblesse française. Mon fils est dans la plus grande joie de penser qu'il va faire sa première campagne, et mon épouse est bateaux portant 12 canons et servant pour des fêtes sur le lac. Pendant mon petit séjour à Zurich, je fus assez heureux pour me trouver à une de ces fêtes. A six heures du matin, je me rendis dans une maison apparte- nant aux magnifiques seigneurs, située sur le bord du lac et dans une position unique. Là, par un beau temps, nous eûmes le plus charmant spectacle. Douze cents hommes, répartis sur de jolis bateaux, dont deux plus considérables, composaient une petite armée qui. sortant du poi"t. fut se ranger à une demi-lieue de la ville, en avant du lac. Là, elle se forma en ligne et s'avança pour l'attaque de la place. Alors dix bateaux couverts de soldats, soutenus par le canon des remparts et des bastions, défendirent la ville. Tout cela se passa avec le plus grand ordre et le feu fut parfaite- ment servi. Chaque soldat avait quatre-vingt coups à tirer. Il y avait quatre batteries, chacune de six canons, ayant vingt coups à, tirer. L'armée attaquante fut repousséo et chacun rentra chez soi. « Le poète allemand Gcsner, qui est du canton de Zurich, habitait cette ville. Je désirais ardemment voir cet homme célèbre, mais je ne pus avoir ce plaisir. Il était à la campagne. J'en fus dédommagé par une visite non moins intéressante, celle de M. Lavater, clicz qui je fus avec MM. Crammer et La Verpillière. M. Lavater est ministre protestant et pas- teur d'une des églises de la ville. Il est auteur d'un système sur les phy- sionomies. Il a fait sur ce sujet un ouvrage considérable qui a été traduit en français. Il est en 3 volumes in-quarto, orné de planches supérieure- ment gravées, et coûte neuf louis. M. Lavater est intimement persuadé qu'on peut connaître le caractère des personnes sur leur physionomie, leur constitution physique et même sur leur manière d'écrire, etc. Pour appuyer son système, son ouvrage est rempli de portraits d'hommes célèbres de tous les temps, dont les caractères nous ont été transmis par les historiens, et il veut prouver que celui qui a tel trait dans la figure doit avoir infail* liblemcnt telle bonne ou mauvaise qualité. Mais M. Lavater se refuseaux questions qu'on peut lui faire à. cet égard dans la société. Seulement, il nous a assuré que, lorsque quelques pères ou habitants de la campagne venaient pour le consulter sur le compte de leurs enfants, il les prévenait sur les vices auxquels ils paraissaient être enclins, à l'inspection de leui* physionomie. Il a eu la complaisance de nous expliquer aussi bien qu'il lui a été possible, vu la peine qu'il a à parler en français, les règles su^ lesquelles son système est établi. Il fut très plaisant sur le compte de l'abbé Raynal. Ce philosophe était à Zurich et voyait beaucoup M. Lavater, qui ne pouvait concevoir, d'après sa physionomie et surtout son bavardage continuel, qu'il fût l'auteur du fameux ouvrage de L'histoire philosophique et politique des Indes. Pour éclaircir ses doutes à cet égard, M. Lavater pria un jour M. Raynal d'Ater sa perruque qui, ainsi que nous l'avons vu à Paris, lui cachait une grande partie de sa tète. « Alors, nous dit M. Lava- ter, si je vis dans son profil de la petitesse et du commérage, je découvris la profondeur de son génie dans les courbures de son crâne. » Au surplus. M. Lavater nous parut avoir la tète très vive et l'imagination ardente. Son ouvrage est plein de philosophie. Son système peut être une folie, je ne puis en juger, mais il me paraît tel. 11 n'y a de sa part aucune charlata- nerie ; il est de bonne foi dans sa conviction. Il jouissait à Zurich de la réputation d'un parfait honnête homme et remplissait ses devoirs de pas- teur avec zèle et piété. » LA SAVOIE ET LA SUISSE M5 bien triste de nous voir nous éloigner l'un de l'autre sans prévoir quand nous pourrons nous rejoindre. 2 JUIN. — Temps magnifique. C'est aujourd'hui de grand matin que nous nous mettons en route. Nous allons cou- cher seulement à Frangy, nous conformant à cet égard aux volontés des voiturins auxquelles je suis depuis long- temps accoutumé ^.. 6 JUIN. — Tout le monde vient voir, en passant à Coppet, ce petit monument d'orgueil et d'amour-propre. Le temple est petit et très propre. Necker, qui a été l'apôtre de l'éga- lité et de la liberté, n'en a pas moins conservé un fauteuil et une place marquée dans cette église et n'en est pas moins âpre à faire valoir tous les droits onéreux de la baronnie. Ses vassaux se plaignent de sa rigueur k les exercer. Il est établi en ce moment à Coppet, avec sa digne compagne et la fille unique provenue de cette union si rare et si bien assortie. Ces deux personnages sont bons à faire connaître. Suzanne Gurchod est fille d'un ministre protes- tant, pasteur de l'église de Cranier. Elle a été maîtresse d'école à Montélimar, puis gouvernante des demoiselles Seymandi à Marseille, et lorsqu'elle s'unit à Necker, alors apprenti banquier genevois, elle était en qualité de demoi- selle de compagnie auprès de M"'" de Vermenon. Necker ayant fait dans la banque une fortune considérable et s'étant fait connaître par quelques écrits. M"* Necker com- mença aussi à se faire une certaine réputation d'esprit, en rassemblant chez elle, à Paris, une société de philo- sophes, de gens de lettres, d'académiciens, dont elle fit autant de preneurs à son époux. Aussi hypocrite que lui et au moins aussi fausse, elle lit avec ostentation des œuvres multipliées de charité et des actes de bienfaisance, visitant les hôpitaux et les prisons, répandant beaucoup d'argent et salariant des prôneurs de toutes espèces. Il était convenu de ne point appeller autrement son époux que « le grand homme », mais à la condition que celui-ci, dans tous ses 1 . Dans lu récit de co voyage, nous supprimons toute la partie unique- tuent descriptive. Le 6 juin, il passe à. Coppet. 216 JOURNAL D ÉMIGRATION écrits moraux, politiques et même financiers, insérerait toujours un article pour la vertueuse épouse. Elle a par- faitement secondé Necker dans toutes ses intrigues et dans ses différents ministères, mais ses plus grands travaux ont été depuis la convocation des Etats Généraux. Elle a em- ployé tous ses moyens à faire triompher la cause popu- laire. Séduction pour les uns, caresses pour les autres, elle n'a rien négligé. Sa vertu n'était point elfarouchée de la conduite déréglée de sa fille, puisque cela pouvait contri- buer à l'avantage du parti. Telle a été, avant et depuis la Révolution, l'épouse de Necker. La haine que l'un et l'autre avaient vouée à la France était si forte qu'elle fil taire leur vanité et leur orgueil. Une fille unique, héritière de leur immense for- tune, devint l'objet des désirs de plusieurs personnes de la première qualité, chez qui souvent l'amour de l'argent est parfaitement d'accord avec la bassesse des sentiments et pour qui la différence de religion est un léger obs- tacle. La D"" Necker fut mariée à M. de Staël, ambassa- deur du roi de Suède en France. M'"" l'ambassadrice est laide et d'une tournure ignoble; elle a l'air extrêmement commun et conforme à sa basse e.\lraction. Elle se croit cependant charmante et alfecte sur toute sa personne un désordre si mai entendu (ju'elle a tout l'extérieur d'une dévergondée, dont elle a constamment le jeu. M""" de Staël a réellement beaucoup d'esprit naturel et môme un grand foodA d'instruction et de connaissance. Mais tout cela est gâté par une imagination exaltée, brûlante, tou- jours exagérée et par un amour-propre désordonné. Sou-, vent elle se croit sensible et elle n'est galante que par une suite de cet amour-propre, ou par un sentiment de démo- cratie. C'est ainsi qu'on l'a vue hère d'avoir cru enlever le comte Louis de Narbonne à l'aimable et piquante Con- tât et se contenter ensuite de partager les affections de ce révolutionnaire avec une actrice dont les sentiments, plus nobles que les siens, n'avaient d'autre objet que de rame- ner son amant à des principes royalistes et dignes d'elle. Précédemment l'ambassadrice avait prodigué ses faveurs aux premiers chefs de la Révolution, pour lesquels elle ne devint depuis qu'un objet de dégoût et de mépris. L'évèque LA SAVOIE ET LA SUISSE 217 d'Autun et Alex. Lameth sorit de ce nombre. Au surplus, M"'^ de Staël est jacobine zélée et révolutionnaire ardente. Elle a l'âme vicieuse et atroce ; complice des crimes de son père, prêchant la sédition, la révolte et donnant son approbation aux horreurs qui en sont les suites, elle ne put cacher sa joie d'avoir contribué aux atrocités des 5 et 6 octobre 1789. Elle joue dans les sociétés démocratiques le rôle de la Théroigne dans les places publiques. Malgré son dévouement actif à la Révolution, elle n'en est pas moins méprisée de tous les partis. Bafouée et tympanisée dans tous les journaux de la capitale, elle n'a rien perdu de son effronterie. Elle est en ce moment établie à Coppet chez ses parents, qui, se trouvant maintenant dans une pénible nullité politique, ne sentent plus autant le mérite des mouvements patriotiques de leur lille et n'aperçoivent plus que ses vices. Aussi nous assure-t-on qu'elle n'y fera pas un long séjour. Ses goûts la ramèneront au milieu des sans-culottes de la capitale et auprès de son digne com- plice. Après avoir satisfait ma curiosité dans le temple de Coppet, je continuai ma route, conduisant mes chevaux, jouissant de la beauté de la soirée et des agréments que procure ce délicieux chemin. Une voiture à quatre chevaux et des gens vêtus de vert me firent reconnaître le seigneur de Coppet, revenant de la promenade. Je ne puis exprimer l'horreur que j'éprouvai à la vue de ce scélérat, dont les crimes se retracèrent sur-le-champ à mon imagination. Je vis sous mes yeux l'auteur des maux de ma patrie, le des- tructeur de ma fortune, le bourreau de mon Roi, qui avait eu la faiblesse de lui donner sa confiance et dont la perte est inévitable. Le mouvement d'horreur qu'il m'occasionna fut si marqué que j'eus, après être passé, une petite jouis- sance d'imaginer qu'il s'en était aperçu et qu'il m'avait reconnu. Si le ciel est juste, pourquoi permet-il qu'un aussi grand coupable jouisse tranquillement, ainsi qu'un hon- nête homme, de la vue de ce site enchanteur et du beau lac de Genève ? Mais abandonnons ce monstre à ses remords. Son tour- ment, c'est sa conscience. J'arrivai de bonne heure à Nyon où je couchai. Nyon est une jolie petite ville sur le 218 JOURNAL d'émigration bord du lac qui, dans cet endroit, est dans sa plus grande largeur. Une partie de la ville est sur le coteau ; on y jouit d'une vue superbe et de l'air le plus pur. Je passai ma soi- rée avec M. de Saint-Maixent. Il y a plusieurs familles établies ici ou dans les environs. M. Lenoir, ancien lieute- nant de police de Paris et conseiller d'État, y est depuis longtemps. 11 s'enfuit à propos pour éviter la fatale lan- terne, où les factieux de la capitale l'eussent infailliblement suspendu s'il y avait été arrêté. Il arriva à Genëve déguisé en garde suisse. M. Lenoir a été un fort bon lieutenant de police. Cette place donne ordinairement un grand nombre d'ennemis et ce ne sont pas les honnêtes gens. Malgré ses détracteurs, M. Lenoir est un homme de mérite, dont les principes sont purs et prononcés. Il n'a qu^une ûlle unique, qu'il a mariée à M. Boula de Nanteuil, intendant de Poi- tiers. M"® de Nanteuil a donné dans les erreurs de la Révolution et en a professé les principes. Elle est petite, d'une Ogure agréable, mais sans tournure. Elle est fort sentimentale et a infiniment de prétentions à l'esprit. Je l'ai vue très assidue aux différents cours du lycée et aux séances académiques. Fréquentant les philosophes et les gens de lettres, intimement liée avec l'immoral et fripon aca- démicien Montesquieu, elle est démocrate, autant par air que par principes. Elle a abandonné un père qui la chéris- sait tendrement et qui avait droit d'en attendre quelques consolations. H y a encore ici M. le comte de Tourdonnet, officier aux gardes, et son épouse ; le vieux général comte de Turpin, plein de zèle et d'ardeur, étant venu à Turin offrir ses services aux princes et se disposant à rejoindre M. le prince de Condé, auquel il est fort attaché et avec lequel il a fait la guerre de Sept-Ans... 13 JUIN. — Temps couvert; froid assez vif; neige et grêle vers midi. — En sortant de Morat, on jouit d'une vue très intéressante sur le lac et la campagne (jui l'avoi- sine. Près de la ville et de ce môme côté, on voit une maison qui paraît charmante, autant par sa situation et ses dehors que par les soins qu'on prend pour l'embel- lir. C'est une acquisition nouvellement faite par la com- tesse de Tessé, sœur du duc d'Ayen. Cette dame y est éta- LA SAVOIE ET LA SUISSE 219 blie avec son époux et son intime société habituelle. La comtesse de Tessé a, dans le commencement de la Révo- lution, trop manifesté et professé les principes démocra- tiques pour ne pas faire un peu mention de ce qui la con- cerne. Celle dame a été autrefois dame du palais de la Reine, dont son époux est premier écuyer. Dans sa jeu- nesse et dans le peu de temps qui précéda sa petite vérole, elle joignait une figure très agréable à une superbe taille et à une tournure pleine de noblesse et de grâce. Elle a beaucoup d'esprit et d'instruction, mais infiniment de pré- tentions. Elle réunissait depuis longtemps chez elle des philosophes, des gens de lettres, des beaux esprits, sans négliger les gens du monde aimables, et avait conservé une société d'anciens amis. Voyant beaucoup Necker et sa fille, elle a donné avec ardeur dans le système démocra- tique, dès la convocation des Etals Généraux. Ayant con- servé au château de Versailles un fort bel appartement qu'elle habitait plus que le magnifique logement qu'elle avait à Paris, aux écuries de la Reine, elle établit, dès l'ou- verlure des États Généraux, un bureau de démocratie à Versailles. Son imagination, vive, ardente, exagérée, lui fil embrasser avec fureur la cause populaire et le parti de Necker. La minorité de la noblesse, les membres les plus distingués du tiers se réunissaient journellement chez elle, et l'on peut regarder cette société comme une de celles qui ont le plus contribué à établir les commencements de la Révolution. Je fus une fois, pendant ce temps, chez la com- tesse de Tessé. Je m'y trouvai si déplacé que je n'y remis pas les pieds Celte société tenait également ses séances dans la superbe maison de Chaville, sur le chemin de Paris à Versailles. Le grand zèle révolutionnaire de la comtesse de Tessé a duré tout l'été de 1789. Mais les scènes affreuses des 5 et 6 octobre firent une telle impres- sion sur son esprit qu'elle prit subitement le parti de sor- tir de France. Elle vint en Suisse et chercha k s'établir dans le canton de Berne, mais elle éprouva d'abord beau- coup de difficultés. A la fin, elle obtint la permission de faire l'acquisition de la petite terre qu'elle habite en ce moment. On m'a assuré qu'elle est actuellement aussi roya- liste qu'elle était démocrate. Mais je crains qu'il ne lui 220 JOURNAL d'émigration reste encore un levain constitutionnel. Elle vit tranquille- ment avec sa petite société; mais peut-elle être parfaite- ment heureuse et ne doit-elle pas être tourmentée de quelques remords en pensant qu'elle a contribué aux malheurs de la Révolution, aux erreurs qu'on peut repro- cher à son ingrate famille, et à la perte de ses plus proches parents?... 15 JUIN. — Je séjourne aujourd'hui à Soleure pour pro- fiter de la bonne compagnie que j'y rencontre. Plusieurs Français y sont établis depuis dix-huit mois. Je trouve ici le baron de Breteuil et toute sa famille et même sa société, M""" de Matignon, le baron et la baronne de Montmorency, M""* de La I3riffe, jeune personne de 15 ans, l'évoque de Pamiers, la duchesse de Brancas, M""" de Louvois, M. de Bombelles, venu depuis peu d'Italie et très préoccupé do quelque grande affaire, ce qui me fait juger qu'il se prépare un grand événement. Je suis peiné de voir que M. de Bom- belles, qui s'est montré entièrement dévoué à M. le comte d'Artois, me paraisse lié absolument au baron de Breteuil, que l'on sait être opposé aux projets de nos princes. J'ap- prends ici que lorsque M. de Galonné partit de Turin, il y a cinq mois, il passa par Soleure, où il vit mystérieuse- ment à l'auberge le baron de Breteuil et eut avec lui une conversation qui dura plusieurs heures. Ce fait est |)osi- tif. On sait cependant que ces deux hommes sont ennemis itréconciliables. 11 est probable que cette division sera très fâcheuse pour nos princes, puisque l'on ne doute pas que le baron de Breteuil ne soit chargé de pouvoirs du Roi ^t de la Reine. Le baron de Breteuil jouit de leur entière con- fiance. Il était ministre de Sa Majesté lorscjue l'Assemblée exigea son éloignement, le 15 juillet 1789. Il n'a pas démé- rité depuis. Je crois bien que l'ambition déjouer le rôle de premier ministre, qui lui échappa h cette époque, le ren- dra contraire aux projets d'un parti dans lequel il n'aurait aucun crédit; mais il n'en est pas moins fidèle et dévoué à son maître et pénétré de reconnaissance envers la Reine, sa bienfaitrice. Ses principes sont les nôtres. Il veut ainsi que nous le rétablissement de notre constitution dans toute son intégrité. Il n'en veut pas plus que nous une LA SAVOIE ET LA SUISSE 221 nouvelle et il est, ainsi que nous, Tennemi du système des deux chambres, dont ses détracteurs le disent entiché. Ce système existe bien parmi quelques membres de l'As- semblée et leurs adhérents, et je suis obligé de convenir que, si jusqu'à ce moment j'en ai trouvé ailleurs l'exis- tence et le plan, c'est dans l'ouvrage que M. de Galonné fît paraître avant son départ de Turin. Je revois à Soleure, avec grand plaisir, un honnête homme, ancien ami de mes pères, et que je connais depuis ma tendre jeunesse : c'est le comte d'Angeviilers, direc- teur général des bâtiments. Il est sorti de France pour évi- ter la persécution et après avoir prouvé la pureté de sa gestion. Le comte d'Angevillers est frère de M. de La Bil- larderie. Il a été exempt des gardes du corps. Feu M. le Dauphin l'honorait de ses bontps. Il fut placé gentil- homme de la manche auprès de ses enfants. Louis XVI étant monté sur le trône, l'a nommé à la pjace de direc- teur général des bâtiments. Sa probité et la pureté dp ses mœurs lui ont mérité la confiance de son maître. C'est un sage, un véritable philosophe, pur dans ses principes et n'ayant point adopté ceux de la philosophie moderne, quoiqu'ayant beaucoup vécu avec ses sectateurs. 11 y a encore ici M. Lefèvre d'Amécourt, un des plus marquants du parlement de Paris, conseiller de grande chambre, autre- fois rapporteur de la cour, fort riche et sorti de France avec une somme d'argent considérable. — M. le marquis de Vérac, ambassadeur du Roi en Suisse, est encore en exer- cice de sa place. Je dîne chez lui. Il est ici avec toute sa famille, composée de 3 garçons, dont un destiné h l'état ecclésiastique mais se disposant à suivre ses deux frères pour rejoindre M. le comte d'Artois, et une fille, ayant le malheur d'être épouse du marquis de La Côte et le sentant profondément. M. de La Côte est député de la noblesse du Charolais. Il a commencé par suivre la carrière diploma- tique et on avait de lui la meilleure idée. Mais arrivé à l'Assemblée, il s'est rangé sur-le-champ du parti des cons- titutionnels, conservant son air faux et hypocrite. Il a passé au tiers avec la minorité de la noblesse, a constam- ment siégé au côté gauche et a été un des plus ardents per- sécuteurs de la noblesse et du clergé. — Aux environs de 222 JOURNAL d'ÉMIGRATION Soleure est établie la duchesse de Liancourt, qui, quoique méprisant son époux autant qu'il le mérite et ne vivant point avec lui, n'en est pas moins imbue des principes de la démocratie. Elle vit retirée ; on ne la voit pas... 17 JUIN. — Le temps est très radouci. Il était froid la veille et aujourd'hui la chaleur commence à se faire sentir. Le ciel est clair. — J'arrive de très bonne heure à Bâle. Je m'y arrête pour dîner à l'auberge des Trois-Rois, à la table d'hôte. J'y rencontre un jeune officier de dragons de ma connaissance, M. de Pujol, dont le régiment est à Huningue. Les soldats de cette garnison viennent journel- lement à Bâle et y insultent les émigrés qui passent. L'in- discipline et l'insubordination sont extrêmes. Cependant les dragons sont en moins mauvaises dispositions que l'in- fanterie. Je trouve encore ici, dans la même auberge, une dame normande, femme d'un conseiller au parlement de Rouen, extrêmement jolie, très bien faite, d'une tournure leste et enjouée, M™" de Coqueremont. Elle se dispose à descendre le Rhin et à se rendre en Allemagne. Une rencontre moins agréable est celle de la princesse de Rochefort, qui, m'ayant fait prier de passer chez elle, la connaissant à peine, m'apprend qu'elle arrive d'Ettenheim, de chez le cardinal de Rohan, qu'elle y a laissé son époux dont elle vient définitivement de se séparer. Cette folle me conte toutes ses affaires, me force à les entendre. Heureusement je trouve le moyen de m'en débarrasser et, pour n'y être pas repris, n'ayant rien à faire à Bâle, je me détermine à aller coucher à quatre lieues plus loin. M. de La Verpil- lière, venu avec moi, ainsi que son fils, jusqu'à Bâle, retarde à se rendre en Allemagne et attendra les nouvelles que je lui manderai, pour me rejoindre. 11 reste à Bâle. La route est belle. La poste y est établie. On suit la rive droite du Rhin dont on s'écarte un peu. On est sur terre de l'empereur. Je couche à Ralterberg où est la poste. CHAPITRE XI SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 1 8 JUIN. — A cinq heures du matin, nous sommes en route ri nous traversons un magnifique pays. Les ciiemins sont liiaux. On passe par de très gros villages très riches et liit-n bâtis. Ici on est toujours en plaine, laissant à sa droite l( s montagnes qui avoisinent celles de la Forôt Noire. La t iiinpagne est fertile et abondante en grains. Les coteaux sont couverts de bois superbes. Nous arrivons pour dîner ù Fribourg, capitale du Brisgau, et nous y couchons... 11 y a beaucoup de familles françaises établies à Fri- l)Ourg depuis la Révolution, mais elles sont toutes des piovinces voisines, surtout de l'Alsace, ce qui fait que je Il V connais personne. J'apprends ici, avec la plus grande jx'ine, la retraite de M. le marquis d'Autichamp d'auprès (le M. le prince de Condé. Je suis fâché que ce prince Il ait pu retenir auprès de lui un homme de qualité qui lui (lait attaché depuis vingt ans, dont les talents militaires sont reconnus et qui, en tous points, honorait le service de sa maison. Lorsque je serai à Worms je serai plus à même «l'apprendre les raisons qui ont pu déterminer M. d'Auti- ( liainp à donner sa démission. M. le prince de Condé a fait tout ce qu'il a pu pour le retenir, mais il paraît qu'il » lait trop ulcéré et qu'il avait irrévocablement pris son parti. Il est remplacé par M. le comte Alexandre de Damas, colonel du régiment de Beauvoisis. M. le prince de Condé lui a offert la place de premier écuyer de sa maison en témoignage de la conduite énergique dont il vient tout nou- vellement de donner des preuves. Le comte de Damas est de la même famille que tous les Damas, mais d'une branche 224 JOURNAL D EMIGRATION séparée depuis long^temps. Son përe s'est établi en Auver- gne et lui a laissé une petite terre aux environs d'Issoire. Il est colonel du régiment de Beauvoisis et est constam- ment resté à son corps depuis un an, tâchant de maintenir un bon esprit dans ses soldats. Il y avait réussi, mais Kel- lermann, maréchal de camp, zélé jacobin, ayant été employé à Wissembourg, s'est appliqué à séduire la gar- nison, à l'exciter contre les officiers, invitant, ordonnant môme la fréquentation des clubs; il est enfin parvenu à faire éclater la plus vive insurrection. Los soldats ont manifesté la plus grande insubordination, et les officiers de Beauvoisis, le colonel à la tête, ont été un jour entier à se battre dans Wissembourg contre leurs soldats et les firent rentrer dans le devoir. Mais la môme scène devant se renouveler le lendemain et n'ayant pas les moyens suf- fisants pour y résister, M. de Damas partit avec tous ses officiers, sortit de France le même jour et se rendit, avec plus de 30 camarades, à Worms, venant offrir ses services à M. le prince de Gondé, qui a saisi l'occasion de lui donner des preuves de son estime. C'est à Fribourg que l'on a tenu pendant quelque temps enfermée Théroigne de Méricourt, après son arrestation en Allemagne. Elle a été conduite depuis, sous bonne escorte, dans une forteresse du Tyrol. Je remets à un autre moment à parler de cette fille, célèbre par ses crimes. Je désire savoir quelle sera la punition que lui fera infliger l'empereur, après avoir la conviction des affreux projets de cette scélérate d'assassiner sa sœur, la Reine de France. Léopold doit cette justice à l'Europe autant comme souve- rain que comme frère. 19 JUIN. — Beau temps. Grande chaleur. — Le désir de faire une visite au cardinal de Rohan, que je n'avais pas vu depuis son injuste et extraordinaire retraite à la Gliaise- Dieu, 011 il fut exilé lors de l'affaire du Collier et oii je fus lui rendre mes devoirs, me fait arrêter à Ettenheim, où il s'est retiré. C'est une petite principauté dépendant de l'évôché de Strasbourg. Il a été obligé de fuir la persécution, et le refus de prestation de serment l'a déchu de son siège, occupé en ce moment par l'intrus Brendel. SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 225 De Fribourg à Eltenheim, on compte sept petites lieues. La route est magnifique et le pays riche. On a le Rhin à sa gauche, à environ une demi-lieue, et à sa droite des coteaux bien cultivés. C'est au bas de ces coteaux qu'est situé Eltenheim, à un quart de lieue du grand chemin. Il n'y a pas de château, mais une grosse maison où s'est établi le cardinal. Nous descendons chez lui. Il nous reçoit avec sa grâce ordinaire, nous engage à nous arrêter quelques jours et nous donne un petit logement pour moi et pour mon fils. Je le trouve bien portant, aimable et gai ainsi qu'à l'ordinaire et comme dans des temps de bonheur. Il mène ici une vie douce et tranquille, au milieu de quel- ques parents et amis qui lui forment une société agréable. En attendant que les affaires se décident et que l'empire le fasse réintégrer dans les propriétés de l'évèché de Stras- bourg, il jouit de ce côté du Rhin d'environ cent mille livres de revenus que lui rapportent Ettenheim et quelques bail- liages. Il a en ce moment auprès de lui le prince de Rohan- Rochefort, son cousin, lieutenant général, mari de la folle que je viens de laisser à Baie. Ce dernier se dispose à rejoindre M. le prince de Condé et à faire la campagne si elle a lieu ; il est père du jeune prince Charles de Roche- fort, mauvais sujet, resté en France et joignant à tous ses vices le jacobinisme le plus ardent, étant un des premiers membres du club dont il est l'agent et l'espion, y ayant dénoncé sa mère ; avant la Révolution, ayant mangé un bien énorme en folles dépenses et en voyages et devenu depuis fripon au jeu et agioteur. H s'est fait même entre- preneur d'une manufacture de coton près Versailles. Il a épousé, il y a cinq ou six ans, la fille du prince de Guéméné et l'a abandonnée. Le père, pour se consoler de la conduite de cet exécrable sujet, a auprès de lui un jeune fils, qui est chanoine de Strasbourg, et une jeune fille, âgée de vingt- deux ans, d'une tournure infiniment aimable. Je retrouve ici M. de Janville et sa charmante épouse ; l'abbé d'Eymar, abbé prévôt de Neuviller, en Alsace, attaché au cardinal et ayant été député du clergé d'Alsace, s'élant très bien montré à l'Assemblée et ayant donné sa démission. Je trouve encore ici deux braves gentilshommes, députés de la noblesse d'Alsace et membres projioncés du 15 226 JOURNAL d'émigration côté droit, le baron d'Andlau et le baron de Rathsamhau- sen, ayant tous deux donné leur démission. Il vient ici de plus continuellement des allants et des venants. L'étal de la maison du cardinal ne laisse pas d'après cela d'être con- sidérable. Il a chez lui une ^arde de 50 Hessois pour le garantir d'un coup de main de nos patriotes d'Alsace. Il forme en ce moment, pour son service particulier, une petite compagnie de hussards. Il a permis au vicomte de Mirabeau de former sa légion à Ettenheim. Je parlerai plus loin de ce qui concerne ce corps de nouvelle levée, pour m'occuper en ce moment du prince chez lequel je suis. Le prince Louis de Rohan est né en 1734, a été fait coadjuleur de Strasbourg en 1760, est devenu titulaire en 1779, cardinal en 4 778 et à été grand aumônier de France en 1777. Le prince Louis est entré dans le monde avec tous les avantages que donne une naissance illustre, jointe à tous les agréments de l'esprit et de la nature. D'aprës les arrangements de sa famille, qui lui assuraient une fortune immense parl'expeclative de l'évêché de Stras- bourg, il embrassa l'état ecclésiastique, pour lequel il n'avait aucune espèce de vocation. Aussi a-t-il vécu trop en homme du monde pendant toute sa jeunesse. Ayant été nommé ambassadeur à Vienne, il y parut dans toute sa magnificence. Dès 1761, il avait été élu membre de l'aca- démie française. Il jouissait en fortune, en dignités, en honneurs de tout ce qui peut flatter l'amour-propre et con- tenter une ambition sage et modérée. Mais son goût pour les plaisirs, ses dépenses excessives, ses prodigalités le firent sortir des bornes imposées à son état. Il contracta des dettes immenses, fit de mauvaises affaires et, dans le plus fort de son dérangement, se livra à des usuriers, puis à des empiriques dont Cagliostro fut le plus marquant. Dans ce même temps, arriva la trop fameuse atîaire du collier, dans laquelle la Reine se trouva outrageusement compromise, ainsi que plusieurs autres personnes consi- dérables. Cette malheureuse affaire, dans laquelle le car- dinal a joué le principal rôle et dont le secret est impéné- trable, doit être plus que jamais ensevelie dans les ombres du mystère et il faut s'imposer à cet égard le silence le SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 827 plus absolu. Je m'abstiendrai donc de toutes réflexions à ce sujet. Je ne parlerai que des faits. Le cardinal fut arrêté publiquement à Versailles dans la galerie, le jour de la Pentecôte 178..., vêtu en habits pontificaux, conduit à Paris, enfermé à la Bastille et étroitement resseré puis mis en jugement. Ayant eu le choix de ses juges, il demanda, dans la conviction de son innocence, à être jugé par le parlement de Paris, malgré la défaveur dont il avait la certitude de jouir dans cette cour. Cependant le cardinal ne put être trouvé coupable. Mais le jugement eut beau être entièrement en sa faveur, les portes de la Bastille ne lui furent ouvertes que pour être exilé dans un endroit horrible, à l'abbaye de la Chaise-Dieu, dans les montagnes d'Auvergne. Il en sortit au bout de quelques mois pour un exil moins rigoureux, dans l'abbaye de Marmoulicr, sur les bords de la Loire, auprès de Tours. Enfin, au bout d'un an, il eut la permission de retourner à Strasbourg, sans avoir la faculté de revenir à Paris, ni à la cour. On lui avait ôté sa place de grand aumônier. Il supporta cette persécution sans plainte ni murmure. Au commen- cement des troubles, en 1789, et lors des assemblées bail- liagères pour les États Généraux, dans ces moments oii les factieux et les mécontents se liaient pour satisfaire leurs projets ambitieux ou leurs vengeances personnelles, le cardinal de Rohan fut élu député de son clergé et vive- ment sollicité pour accepter la députation. Mais il se refusa obtinément à toutes les instances qu'on put lui faire. Celui qui le remplaça étant venu à mourir, il fut nommé une seconde fois. Il eut la faiblesse de céder aux nouvelles sollicitations et accepta la députation pour venir siéger dans une assemblée illégalement constituée, oii les ordres étaient réunis et confondus et où sa dignité de prince de l'Eglise se trouvait déplacée. C'est la seule faute que l'on puisse reprocher au cardinal de Rohan depuis le commen- cement de la Révolution et sa conduite a été parfaite depuis celte épocjue. Il ne parut à l'Assemblée qu'après en avoir fait demander l'agrément au Roi. Il ne se présenta point uu château et évita de donner à la Reine le déplaisir de voir un homme qu'elle avait persécuté avec acharnement. Il résista à toutes les instigations des factieux qui l'obsé- 228 JOURNAL D ÉMIGRATION daient sans cesse en l'excitant à la vengeance. Il ne se permit point la moindre invective contre le Roi ni contre la Reine. Il se montra sujet fidèle et attaché aux principes de la religion et à la véritable constitution de l'Etat. Il resta peu de temps à cette Assemblée, où il eût été plus grand à lui de ne pas paraître, et passa le Rhin pour éviter la cruelle persécution des ennemis du clergé. Depuis ce temps, il est à Ettenheim... Nous apprenons à Ettenheim que M. le comte d'Artois est établi tout nouvellement à un quart de lieue de Coblentz, chez son oncle l'électeur de Trêves, et que, pas- sant par Mayence, il y a été reçu par l'électeur, avec la distinction la plus marquée, comme frëre du Roi do France, et avec les honneurs que l'on pourrait rendre à un souverain. L'électeur y a mis la plus grande magnifi- cence. M. le prince de Condé et ses enfants ont assisté à celte superbe réception. Tous les Français (jui se sont trouvés à la suite des princes, et dont le nombre était considérable, ont été traités avec beaucoup d'égards et priés à dîner par l'électeur. Cent coups de canon ont salué M. le comte d'Artois à son arrivée. L'électeur, envi- ronné de toute sa cour et en grande cérémonie, a été au- devant de lui. Apres un jour de séjour, les grands officiers de la cour ont accompagné M. le comte d'Artois, qui s'est rendu de Mayence à Coblentz par eau, dans le yacht de l'électeur. 20 AU 24 JUIN. — Je séjourne à Ettenheim ces cinq jours, avec bonne compagnie, quelques jolies femmes et bonne chère. Le temps se passe agréablement. Je retrouve ici fè vicomte de Mirabeau, s'occupant de la formation de sa légion et ayant avec lui son épouse qui s'est réunie à lui depuis sa bonne conduite. Les premiers jours d'avril, je me suis étendu sur le comte de Mirabeau dont nous appre- nions la fin: je vais aujourd'hui parler du frère cadel. Le vicomte de Mirabeau a été longtemps chevalier de Malte. Il est d'une assez belle figure, mais très gros, court et res- semblant au portrait qu'on nous fait de Sancho-Pança, ce qui, joint à son goût pour le vin, l'a fait surnommer « Mira- beau-Tonneau ». Il a de l'esprit, beaucoup d'originalité SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 229 dans le caractère, une grande facilité à parler en public et des poumons infatigables. Mais il est en tous points fort au-dessous de son frère aîné. Aussi, le comte de Mirabeau disait-il plaisamment que dans sa famille le chevalier était un sot et un bon sujet, mais que dans le monde il passait pour un homme d'esprit et un mauvais sujet. Le vicomte de Mirabeau est naturellement doué d'un courage extraor- dinaire qu'il pousse même jusqu'à la témérité, bravant sou- vent inutilement les dangers les plus apparents et conser- vant une gaieté folle dans les moments où il pourrait se croire perdu. Il s'était bien conduit pendant la guerre d'Amérique et cela lui valut au retour d'être fait colonel en second du régiment de... Depuis, il a été nommé colo- nel du régiment de Touraine. A cette époque, il épousa la demoiselle de Robien, bretonne, fille de qualité, majeure, maîtresse de ses actions et à laquelle il convint. Mais ce ménage ne fut pas très longtemps uni. Il se conduisit assez mal pour que son épouse s'éloignât de lui et désirât sa séparation. Le vicomte, joueur et dissipateur, se trouva fort embarrassé et sans ressource. Il eut recours à la caisse de son régiment et y puisa jusqu'à la concurrence de 30.000 livres, avec la ferme intention de remplacer ce vide aussitôt qu'il le pourrait. Mais ce déficit ayant été connu, l'affaire allait devenir très fâcheuse pour le vicomte, qui, heureusement, trouva moyen de l'apaiser. Il en res- tait sur son compte une impression plus que défavorable et il était dans cette situation critique lorsque commen- cèrent les assemblées dans les bailliages pour les Etats Généraux. Le vicomte de Mirabeau arriva à celui de Limoges, sa mère possédant des terres en Limousin. Il fut élu secrétaire de la noblesse. Ses talents lui firent des partisans et un peu d'intrigue le fit élire député et collègue du comte d'Escars, commandant de la province et lequel était alors à Paris. Il eut la préférence sur le duc d'Ayen, qui était venu à ce bailliage avec des airs de grand sei- gneur, protecteur envers les uns, bas et rampant envers les autres, et qui, honteux d'avoir été bafoué et rejeté, repartit pour la capitale sans avoir réussi dans toutes ses petites manœuvres. Dès son arrivée aux États Généraux, le vicomte de 230 JOURNAL d'Émigration Mirabeau se montra l'antagoniste de son frère et mani- festa les sentiments les plus royalistes. Il détruisit promp- tement la mauvaise impression qu'on avait prise sur son compte. Mais il essuya d'abord quelques petits désagré- ments. On peut se rappeler qu'à cette époque il s'était éfabli à Viroflay, chez le duc d'Aumont, un club où se réunissaient les factieux des trois ordres et où ils combi- naient la veille les manœuvres du lendemain dans leurs chambres respectives. La majorité de la noblesse, à cet exemple, en établit un dans Versailles, pour également convenir de sa conduite et se mettre en garde contre les attaques de ses ennemis. Le vicomte s'étant présenté à ce club, il en fut d'abord rejeté par douze ou quinze boules noires ; on assura de ses bonnes dispositions ; on revint au scrutin, il fut accepté. J'ai été le témoin de ce fait. Depuis ce moment, le vicomte ne s'est pas un seul instant dérangé du droit chemin et a eu dans l'Assemblée les scènes les plus énergiques. Tout le monde a eu entre les mains la relation de son voyage au régiment de Touraine, où il pensa être la victime de ses soldats rebelles, auxquels il imposa par la contenance la plus courageuse. H enleva les cravates de son régiment, fut arrêté et courut les plus grands dangers. Le vicomte a été longtemps un des colla- borateurs des Actes des Apôtres et La Lanterne Magique est presque entièrement de lui. Enfin, après avoir souvent couru les plus grands périls, il se détermina à sortir de France dans l'été de 1790. Il partit de Paris, emportant peu d'argent et y laissant des dettes. Il vint à Francfort, assista au sacre de l'empereur Léopold, joua le plus gros jeu, gagna beaucoup d'argent, fit grande dépense et arriva à Turin sans un écu. M. le comte d'Artois accepta ses offres pour la levée d'une légion, dont les princes font tous les frais qui ne peuvent manquer d'être énormes vu le dérangement continuel et incorrigible du vicomte. Cette légion doit être de 1.800 hommes. Elle com- mence à se monter, mais la désertion enlève chaque jour beaucoup de nouvelles recrues. Il doit y avoir dans celte légion des chasseurs à pied, des hussards, des chasseurs tyroliens, des volontaires, de l'artillerie, etc. L'uniforme est noir, avec les différences pour chaque arme. Rien SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 231 n'est plus bizarre que de voir le colonel propriétaire avec un (le ces uniformes, surtout celui de hussards. Le vicomte a l'air d'un véritable charlatan. Au surplus, il y a deux cents gentilshommes placés dans cette légion en qualité d'officiers. Je désire que ce corps puisse un jour être utile à nos princes, mais en attendant je réponds que la dépense en sera excessive. La vicomtesse de Mirabeau, que j'ai autrefois connue à Paris, a été trës jolie, mais en ce moment l'amabilité a entièrement remplacé les grâces. Le 23 au soir, après souper, le cardinal nous fait part des bonnes nouvelles qu'il vient de recevoir par un cour- rier que lui a dépêché M. de Gelb, lieutenant général commandant à Strasbourg. Le Roi, la Reine et toute la famille royale sont partis secrètement de Paris le 21 et Ton ignore encore leur entière délivrance. Nous nous livrons tous à la plus vive joie. Celle du cardinal est égale à la nôtre. Il nous dit dans le premier mouvement qu'il oubliait ses malheurs et toutes les persécutions qu'il avait éprouvées. Cependant un autre courrier nous apprend que l'on dit que le Roi a été arrêté du côté de Verdun. Mais aucun de nous ne veut croire à cette affreuse catastrophe, rien ne le confirmant pendant deux jours. Le vicomte de Mirabeau, dans la persuasion du bonheur, fait mille extra- vagances avec sa légion. Il va au bord du Rhin, braver les patriotes qui ont des postes sur l'autre rive. Un jour môme, il a la témérité de passer le fleuve dans un petit bateau, suivi de quelques étourdis comme lui, et plante sur terre de France le drapeau blanc et sa cocarde, les gardes nationaux ayant pris la fuite. Cependant, nos inquiétudes sur la famille royale ne font qu'augmenter, n'apprenant aucune nouvelle de ce qui les concerne. Le baron de Breteuil, que je venais délaisser à Soleure et qui probablement est dans le secret du Roi, passe en grande hâte pour se rendre auprès de S. M. et y être un des premiers. 24 JUIN. — Temps superbe, grande chaleur. — • .N'appre- nant aucune nouvelle et dans l'impatience de ce qui se passe, je pars d'Ettenheim après dîner et je viens coucher à Offenbourg. Mais rien n'a encore transpiré et on y est dans la plus affligeante incertitude sur les événements. 232 JOURNAL d'émigration 25 JDiN. — Même temps et chaleur. — Je pars de grand matin d'Offenbourg, l'esprit rempli d'inquiétude sur le bruit sourd de l'arrestation du Roi. La route est superbe. Le pays riche et magnifique. On passe de très gros vil- lages qui annoncent la grande opulence. On est peiné en traversant ce beau pays de penser qu'il a été si souvent le théâtre de la guerre. Il a été témoin des exploits de Turenne et on passe auprès de l'endroit où fut tué ce grand homme. Le cardinal de Rohan y a fait élever un petit monument. C'est à un demi-quart de lieue du grand chemin. Il y avait même attaché un petit revenu qui ser- vait de retraite à un ancien officier du régiment du maré- chal de Turenne. Ce monument se dégrade et se sent déjà du malheur des temps. Je m'arrête près de là, à Ottersweiger, pour y diner dans une auberge occupée par de fort bonnes gens, et je vois avec plaisir le bon esprit des habitants de ces cantons. Ils étaient indignés des traitements qu'éprouve journellement le Roi et témoignent leur joie de sa délivrance dont ils sont persuadés. J'arrive de fort bonne heure pour coucher à Rastadt. Mon premier soin est de me rendre chez le mar- quis de La Salle, lieutenant général, établi ici avec toute sa famille, espérant avoir des nouvelles sur la famille royale. Je trouve chez lui le margrave de Bade et le prince héréditaire. Us partagent l'inquiétude générale et ne savent rien. Si le Roi était libre, tout retentirait de sa délivrance de ce côté du Rhin et cette incertitude est du plus mauvais augure. Le margrave retourne à sa résidence de Carlsruhe cil je dois aller le lendemain. Peut-être sera-t-on plus instruit... 26 ET 27 JUIN. — Nous apprenons à Carslruhe que M. le comte d'Artois a dépêché un courrier à Turin, lequel a passé ici cette nuit. Monsieur et Madame sont en ce mo- ment hors de France, à Bruxelles, où toute la famille royale va probablement arriver, mais il n'y a rien de positif. Nous restons tout le jour dans la môme incerti- tude. Toute la société française de Rastadt est venue pas- ser la journée ici, espérant y apprendre de bonnes nou- velles. Le soir, on se livre à la joie sur une lettre de I SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 233 Francfort qui assure que le Roi est libre. Le margrave nous en fait part avec une satisfaction qui marque l'inté- rêt vif qu'il y prend. Tout cela ne me persuade point et mon incrédulité me fait chanter pouille par tout le monde. Le lendemain, nous commençons à être désabusés sur nos flatteuses espérances. Les bruits de l'arrestation du Roi se confirment. Nous apprenons enfin tous nos malheurs et ceux de la famille royale. Nous ignorons encore les détails de cette catastrophe, nous savons seulement que le Roi, la Reine, leurs enfants et Madame Elisabeth, ont été arrêtés à Varennes par la trahison du maître de poste de Sainte-Meneliould et l'activité des aides de camp de La Fayette. Toute cette famille infortunée est reconduite à Paris par une armée de gardes nationales. Nous en sau- rons plus de détails à Manheim où je vais me rendre inces- samment. Séjournant un jour à Calsruhe, je dîne chez la jeune duchesse de Choiseul, établie ici dans une petite maison charmante, bien décorée, avec cour, écurie et remise et louée 6 louis par mois. Cette dame, aussi légère dans sa conduite qu'à l'ordinaire, vit ici en ménage avec M. de Lanjamet, avec lequel elle est liée depuis Nancy, lorsque le régiment du Roi y était. Elle est fille de la maréchale de Stainville, de galante mémoire, et sœur de la princesse Joseph de Monaco. Elle est peu jolie, sa figure est de fan- taisie, et elle a du piquant dans le caractère. Au surplus, elle est comme toutes les femmes disposées à une ten- dresse facile : elle joint un bon cœur à une mauvaise tête. Les arrivants à Carlsruhe confirment toutes les mau- vaises nouvelles. L'âme et l'esprit profondément affectés, je refuse une invitation à souper chez le ministre de Prusse pour me livrer entièrement aux réflexions les plus tristes et les plus sinistres. 28 JUIN. — Je me remets en route à 5 heures du ma- tin, pour me rendre à Schwetzingen. — J'oubliais de dire que la comtesse de Fougières, veuve du comte de Fougières, triste et ancien sous-gouverneur des Enfants de France et, depuis, premier maître d'hôtel de M. le comte d'Artois, fille du feu maréchal de Vaux et dame de 234 JOURNAL d'Émigration M""' la comtesse d'Artois, s'est établie à Carlsruhe avec un nouveau mari, le chevalier de Pontgibaud, frère cadet du comte de More de Pontgibaud, major eu second du régiment de Dauphiné et gentilhomme de ma province. Ils ont acheté une jolie maison à Carlsruhe et y ont formé un véritable établissement. La comtesse de Fougières, autrefois très jolie, très gaie, très leste, aimant le plaisir, ne pouvait mieux remplacer un époux ennuyeux et maus- sade et faire une fin plus raisonnable (jucn s'unissant à l'honnête homme qu'elle a choisi. Le chevalier de Pontgi- baud a été aide de camp de La Fayette en Amérique et était resté très attaché à son général jusqu'au moment où il a manifesté ses sentiments révolutionnaires. Alors le loyal chevalier de Pontgibaud s'en est sur-le-champ éloigné et a refusé les olFres les plus brillantes qui lui ont été faites par le commandant de la garde nationale pari- sienne, qui a trouvé beaucoup plus de complaisance et moins de délicatesse chez deux autres anciens aides de camp, Gouvion et La Colombe '... 30 JUIN. — Je vais avec mon fils passer la journée à Worms, pour rendre mes devoirs aux princes, revoir une société dans laquelle je passais ma vie depuis vingt ans et en même temps témoigner mes regrets à M. le prince de Condé de ne pouvoir me fixer entièrement auprès de lui, me croyant obligé de me réunir à mes compatriotes d'Auvergne, dont la coalition, déjà considérable, fait le plus grand effet et dont les engagements les plus formels sont pris avec M. le comte d'Artois. De Manheim à Worms, il y a 5 lieues et beau chemin. J'éprouve une véritable satis- faction à revoir cette famille respectable et à me retrou- ver avec mes premiers compagnons de voyage et d'émi- gration. M. le prince de Condé me traite avec sa bonté ordinaire et son amitié accoutumée pour moi. M. le duc d'Enghien me tait les instances les plus pressantes pour que je lui laisse mon fils, mais cet enfant est encore trop jeune ' pour être ainsi sans moi et livré à lui-même. Nous ^. Le lendemain. 29 juin. M. d'Ëspinchal arrivait à Manheim. 2. Henri d'Espinchal était né le M juillet 1773. SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 235 dînons et nous soupons avec les princes. Ils sont parfai- tement établis à Worms, dans le château appartenant à réleclour de Mayence, comme prince-évêque de cette ville. Indépendamment de logements commodes pour eux et toute leur suite, ils ont d'immenses salons qui leur devien- nent très utiles en ce moment, vu i'aflluence des Français qui se rendent auprès d'eux. Le nombre est journellement de 300 et augmente encore, se fixant soit à Worms, soit à Manheim. Tous, sans distinction de grades, montent alter- nativement la garde chez le prince, qui n'a pu se refuser à cet égard aux désirs de la noblesse, pour qui son existence est trop précieuse pour ne pas employer tous les moyens de la préserver des projets atroces de la société jacobine. Je retrouve ici avec plaisir des officiers de la maison de M. le prince de Condé que je n'avais pas vus depuis 1789. Le bon, Thonnête et vertueux chevalier de Maintier, le chevalier de Conty, Sarobert, d'Auteuil et l'abbé Lab- dan, précepteur de M. le duc d'Enghien, homme du pre- mier mérite, ci-devant instituteur du jeune duc de Riche- lieu, avec lequel il a voyagé dans toute l'Europe, son élève le faisant distinguer partout '. C'est avec regret que je ne vois plus ici le marquis d'Autichamp. Le comte de Damas, qui le remplace, est en exercice de sa charge, mais malgré cela ne loge point au château et n'a pas voulu quitter le cantonnement assigné à tous ses braves cama- rades, les ofliciers du régiment de Beauvoisis, avec les- quels il vit, partageant sa bourse avec eux. La comtesse do Damas, sa mère, est avec lui. Quant à son épouse, elle est restée on France. Il en est séparé. Elle passe son temps dans la capitale autant en galanteries qu'en démocratie. Elle est améiicaine et d'une très jolie tournure. M. le prince de Condé se conduit ici de manière à se faire adorer et pecter de tout ce qui l'entoure. Non seulement il reçoit lout le monde avec grâce et en même temps avec dignité, mais il est sans cesse occupé de tous les arrivants. Il 4. « On ne peut oublier uno anecdote très tionorable sur son compto- ! L'empereur Joseph II voyageant en Italie rencontra le petit-flls du mare. I chai lie Richelieu et son précepteur. 11 fut si content du jeune homme, le trouva si bien élevé que, lui donnant a dîner, il voulut que l'abbé Labdan eût également cet iionneur. » (Note de M. d'Espinchal.) 236 JOURNAL d'émigration pourvoit à l'économie de leur établissement et de leur subsistance. — Après avoir passé agréablement toute la journée à Worms, je reviens après souper à Manheim. Juillet 1791. — du 1"au i. — Je séjourne tout ce temps à Manheim, sortant peu de la maison du prince des Deux- Ponts, dont la princesse fait les honneurs avec infiniment de grâce. Le nombre des Français établis ici est en ce moment très considérable et s'augmente à chaque instant. J'y trouve une vingtaine de mes compatriotes qui y ont passé une partie du printemps et qui attendent les auver- gnats qui viennent de Fribourg. Plusieurs familles y sont depuis longtemps. Le marquis de Vaubecourt, lieutenant général et commandeur de l'ordre de Saint-Louis, précé- demment commandant en second en Lorraine, parfait hon- nête homme et bon militaire, est ici avec son épouse. Il paraît qu'il s'est voué à M. le prince de Gondé qui lui témoigne beaucoup d'égards. M. le comte de Messey avec frères et sœurs, M. et M™' de Mahony, M""^ de Brachet, M. et M™* de Lattier, etc. Je dîne chez le prince des Deux-Ponts, avec M™* de Ma- tignon et la baronne de Montmorency sa fille, arrivant de Soleure, ainsi que la duchesse de Brancas et allant à Bruxelles, où probablement le baron do Breteuil va s'éta- blir voyant ses espérances de l'instant entièrement éva- nouies. Je retrouve aussi la jolie et aimable marquise de Bougé, établie avec toute sa famille à Heidelberg. Je dîne le 2 chez M. le marquis de Vaubecourt. Le même jour, M. le prince de Gondé et M. le duc de Bourbon passent à Manheim, allant à Bruchshall voir l'évêque de Spire, doiit les sentiments en faveur de notre cause sont très pronon- cés. Il en est de même de Télecteur de Mayence, qui semble provoquer tout l'empire pour demander justice sur les envahissements de l'Assemblée et la violation de tous les traités. Il est assez singulier que les seuls princes qui se montrent en cette circonstance pour une cause si intéres- sante pour tous les souverains de l'Europe soient trois princes eclésiastiques et seulement usufruitiers, l'électeur de Mayence, l'électeur de Trêves et l'évêque de Spire... Nous apprenons à Manheim une infinité de détails sur SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 237 l'évasion du Roi et sa funeste arrestation. Les relations d'un événement aussi remarquable et aussi important se trouvent dans tous les journaux et dans tous les mémoires du temps et je suis persuadé que l'on ne trouvera aucun accord dans toutes les circonstances. Elles se contredisent tellement qu'il faudra que le temps les éclaircisse. Je me contenterai donc de rapporter les faits principaux et quel- ques anecdotes que j'ai pu recueillir. Il paraît que la sortie du Roi était préméditée depuis longtemps et même concertée avec M. le marquis de Bouille, commandant à Metz. Le Roi tenant à partir avec toute sa famille réunie dans une même voiture, il a fallu longtemps avant en faire faire une assez grande pour rem- plir cette intention. Une madame Sulivan, italienne et maîtresse de M. Crawford, anglais, depuis longtemps établie à Paris, se chargea de ce soin, conjointement avec le comte de Fersen, qui, le jour de l'évasion, mena en cocher jusqu'à la première poste. La famille royale sortit à pied des cours des Tuileries, pour gagner la voiture et s'égara un moment. Le comte de Fersen se trompa égale- ment de barrière et fut obligé de faire un détour pour revenir à celle par où Ton devait sortir. C'est le 21 au matin que le Roi est parti de Paris et c'est le 21 dans la nuit qu'il a été arrêté à Varennes. Après son départ, le Roi fit remettre à l'Assemblée une déclaration par laquelle Sa Majesté protestait contre tout ce qu'elle avait forcément sanctionné, ne pouvant se regarder libre que du jour de son éloignement de Paris. La consternation a été générale parmi les démocrates de la capitale. Le ton arro- gant a subitement changé dans tout le royaume et dans les garnisons et chez les jacobins et chez les clubistes, tant qu'on a cru le Roi évadé. Cependant l'Assemblée a ordonné toutes les mesures pour l'arrestation, et le vicomte de Beauharnais, alors président, a donné tous les ordres en conséquence. Duport du Tertre, garde du sceau, a scellé l'ordre pour arrêter le Roi. La Fayette, dont la tête était menacée, a dépêché ses aides de camp sur ditlérentes directions. L'un d'eux, appelé Romeuf, fils d'un gros fer- mier des environs de ses terres près Rrioude, était porteur de l'ordre de ramener le Roi à Paris, après l'avoir fait 238 JOURNAL D ÉMIGRATION arrêter. L'Assemblée s'est emparée de la souveraineté et tous les ministres sont restés, sous ses ordres, chargés du pouvoir exécutif. Beaucoup de personnes attachées à la famille royale ont été mises en arrestation. On a ordonné un nouveau serment à l'Assemblée et on l'a exigé de tous ses membres. En cette occasion, Bonnay a manifesté le plus grand attachement au Roi ; il a déclaré qu'il n'aurait pas conseillé au Roi cette démarche mais qu'il lui aurait obéi s'il lui avait ordonné de le suivre. Montlosier, dont l'imagination quelquefois ardente l'a quelquefois détourné du droit chemin, s'est signalé en professant à la tribune le dévouement absolu au Roi et renouvelant son serment de lidélité à son légitime souverain. Mais beaucoup de militaires marquants se sont empressés, sans y être obligés, de se rendre à la barre de l'Assemblée pour y prêter ser- ment. Dans ce nombre on distingue le vieux comte d'AH'rv, colonel des gardes suisses, chevaUer des ordres et comblé de grâces du Roi; le comte de Chabrillant, lieutenant général colonel des carabiniers, capitaine des gardes de Monsieur, également comblé des bienfaits de la cour. Mais ce qui paraîtrait incroyable si on ne connaissait pas la bassesse du personnage, c'est une nouvelle démarche du vil comte d'Estaing et dont un témoin oculaire m'a rendu compte. Accompagné d'un collègue de la section de la Bibliothèque, dans laquelle il demeure, le comte d'Estaing s'est rendu à l'assemblée du district de l'Oratoire. A peine fut-il reconnu de la canaille qui y était réunie qu'il fut reçu avec de grands hommages. Il harangua au nom de sa section et dit qu'au moment oii le premier fonctionnaire public abandonnait lâchement son poste, il venait, de là part de ses confrères, aviser aux moyens de sauver la chose publique. Il fut reconduit au bruit des acclamalions des sans-culottes du quartier. Monsieur est sorti tranquillement par la Flandre et n'a nullement été inquiété sur sa route. Il n'était accompagné que du seul comte d'Avaray, tous deux déguisés en com- merçants anglais. L'évasion de Monsieur n'a fait aucun etlet et on n'a point pensé à courir après lui. Il en a été de même de Madame, qui est partie séparément à peu près par la même route, n'ayant avec elle que la dame SUR LA ROUTE DE COBLENTZ *•• Gourbillon, sa lectrice, et Le Merchier de Griminil, son écuyor ordiuaire. Monsieur et Madame sont présentement l'un et l'autre près de Coblentz. Cependant le Roi est arrivé sans difficulté jusqu'à Va- rennes, ayant traversé Châlons, où l'on assure qu'il avait été reconnu. Les dispositions avaient été faites par M. de Bouille et le secret avait été confié à peu d'officiers, dont était le duc de Choiseul, qui devait recevoir le Roi avec un détachement de dragons jusque et par de là Varennes. A l'entrée de ce village, les chevaux du duc de Choiseul de- vaient prendre la voiture pour conduire le Roi, ainsi qu'il était convenu, sur le chemin de Montméd y, où M. de Bouille attendait Sa Majesté. Mais ce relais fut déplacé, mis hors du village, et personne ne fut posté pour en avertir. Le duc de Choiseul attendit l'arrivée du Roi pendant quelques heures, mais celle-ci ayant été retardée, le duc de Choiseul, dans la crainte d'inquiéter les esprits, ramena son détachement par une route opposée à celle par laquelle arriva le Roi. On fut forcé de s'arrêter à Varennes. Il était, je crois, minuit passé. On chercha vainement le relais à toutes les portes. Les pos- tillons de poste ne voulurent pas passer le village. On man- qua d'énergie pour les obliger. Pendant ce temps, Drouet, inaitre de poste de Sainte-Menehould, instruit du passage (lu Roi, sonna le tocsin dans tout le canton. Les gardes nationales se rendirent à Varennes. On arrêta la voiture. On barricada le pont pour empocher les secours de troupes. Il arriva des hussards, des dragons, mais le Roi défendit d'agir et s'abandonna à sa destinée. Cela se passa dans la nuit du 21 au 22. Le Roi et la Reine, ainsi que toute la famille, furent gardés par les gardes nationales qui arri- vaient de tous côtés. On arrêta trois gardes du corps partis avec le Roi et ayant fait la route sur le sitîge de la voiture, MM. de Valory, de Moustier et de Maledant. Le duc de Choiseul et le comte Charles de Damas, s'étant rendus auprès du Roi, ont également été arrêtés, chargés de fers, pour être ainsi amenés garrottés à Paris. Un brave et hon- nête gentilhomme, seigneur du voisinage, le comte de Dampierre, se; rendant auprès du Roi, a été massacré sous les yeux de Sa Majesté. L'ordre de l'Assemblée étant arrivé de faire conduire le 240 JOURNAL d'émigration Roi et toute la famille royale, des commissaires ont été chargés de cette horrible mission et se sont placés dans la voiture du Roi pour mieux garder et insulter ces augustes infortunés : Pétion, Barnave et La Tour Maubourg. Bar- nave tenait entre ses jambes le Dauphin. Un autre tenait Madame Royale. Mais ce qui a dû le plus affecter le Roi, c'est de voir devant ses yeux un gentilhomme, La Tour Maubourg, lui devant les premiers soins de l'éducation dans sa jeunesse, tenant depuis de ses bontés le commandement d'un régiment, ayant obtenu des grâces pour ses frères, n'ayant aucune raison de haine ou de ressentiment, mais au contraire beaucoup de motifs de reconnaissance. Qu'il a dû être pénible à Sa Majesté de le voir au nombre de ses bourreaux, insultant à sa captivité ! 11 paraît que La Tour Maubourg était chargé de veiller à l'escorte et de donner les ordres pour la conduite. Il s'est tenu à cheval auprès de la voiture. M'"" de Tourzel, gouvernante des Enfants de France, a dû suivre dans une seconde voiture. Les trois gardes du corps sont restés sur le siège de la voiture du Roi, mais n'y ont pas été garrottés, ainsi qu'on l'a dit d'abord. Tout ce cortège est parti de Varennes le 22 juin, s'ache- minant très lentement pour Paris, où il n'est arrivé que le 26. Comme le Roi partait, M. de Bouille est arrivé de l'autre côté de la rivière, avec Royal-Allemand, et a vu de loin la marche de cet affreux cortège. Quel désespoir pour un sujet fidèle qui, depuis 18 mois, trav^aillait à exécuter ce qui vient de manquer ! Quel funeste revers pour un gen- tilhomme animé de la noble ambition d'être le libérateur de son Roi ! Un jour a vu évanouir toutes ses superbi^ espérances. Le bâton de maréchal de France était assuré à M. de Bouille. Des honneurs, des charges, étaient desti- nés à ses enfants. Si les mesures ont été mal prises, si le projet d'évasion a été mal conçu ou l'exécution a manqué par la faute de ceux qui en ont été chargés, c'est ce que j'ignore et c'est ce que le temps nous apprendra. M. de Bouille est aussitôt sorti de France pour éviter le sort que lui réserve la nation, c'est-à-dire toute la horde révolution- naire et jacobine. A peine a-t-il été sur le territoire étran- ger, il s'est empressé d'écrire à l'Assemblée une lettre très SUR LA nOUTE DE COBLENTZ 241 lière, très noble, mais trop prématurée en menaces. Cependant, le Roi arrivé aux portes de Paris, l'Assem- blée a ordonné que le cortège fît un très grand tour pour ne pas traverser la ville dans toute sa longueur. On a fait entrer le Roi parles Champs-Elysées et la voiture a pénétré dans le jardin des Tuileries. La Fayette donnait partout des ordres pour qu'on ne rendît aucun honneur au Roi et défendit même qu'on eût chapeau bas. Ce digne comman- dant d'une troupe de rebelles et de factieux est en ce moment le geôlier de son souverain et de toute la famille royale. Il paraît que les princes n'étaient nullement instruits de ce départ du Roi, qui s'était arrangé intérieurement avec M. de Bouille et extérieurement avec le baron de Breteuil, qui aurait désiré que M. le comte d'Artois et M. le prince de Condé ne pussent arriver auprès du Roi qu'après tous les arrangements faits pour le ministère. On assure même que M. le comte d'Artois étant à Ulm, arrivant d'Italie, y a reçu un courrier du baron de Breteuil par lequel il lui a été enjoint, par ordre du Roi, de ne pas aller plus avant en Allemagne. Dans ce cas, si le Roi eût eu le bonheur de se sauver, son frère eût été plus de huit jours à se rendre auprès de lui. On dit que toutes les places du ministère étaient désignées. Le baron de Breteuil ne pouvait man- quer d'être premier ministre. M. de Barentin, ayant été averti, arrivait en diligence de Milan, où il avait passé l'hiver. Bombelles était dans le secret et eût été employé. Il avait vu Léopold à Milan, depuis l'entrevue de Mantoue, et les projets du Roi avaient détruit les promesses de l'empereur à M. le comte d'Artois. La garnison de Luxem- bourg devait prêter main-forte au Roi, qui devait se rendre à Montmédy, mais ce ne sont que des « on dit » et des con- jectures. Personne ne peut savoir ce qui était résolu, excepté ceux qui avaient conduit le plan, et assurément ils ne l'ont pas divulgué... ' Eu revenant d'Italie, M. le comte d'Artois, voulant éviter Manheim, a pris sa roule par Heidelberg. Il passa sa soirée chez M"'" la duchesse de Morlemart douairière, y vit 1. Du 4 au 9 juillet M. d'Ëspinchal va de Maulieiiu à Ueidelberg. 16 242 JOUBNAL D ÉMIGRATION toute la société française et y fut aimable comme à son ordinaire. Je trouve ici *, établie depuis l'hiver, M°" la duchesse de Mortemart, mère du duc et du marquis de Mortemart, tous deux députés aux Etats Généraux, l'un de Sens, ayant donné sa démission, l'autre de Rouen et tous deux membres de la majorité de la noblesse et du côté droit. La marquise de Roufçé, leur sœur, jolie et aimable veuve, est ici avec ses enfants dont elle a Tair d'être la sœur. La marquise de Pezay, veuve du marquis de Pezay, frère de M"** de Cassiny, connu d'abord par de jolis vers, puis par ses intrigues et sa fortune. Pezay était au plus noble. Son esprit, ses talents le mirent à la mode. 11 fut employé par M. de Maillebois, qui vivait avec sa sœur, puis par M. de Montbarrey, qui lui savait gré de se charger de son épouse. Pezay, dès lors, faisait le petit ministre, était très protégé par M. de Maurepas et aspirait aux premières places. Il s'était marié à laD®"" de Murât, fille de condition, belle comme un ange. Au commencement du règne de Louis XVI, Pezay imagina d'écrire au jeune Roi une longue lettre non signée : il offrait ses services, ses avis, ses con- seils. Si le Roi les acceptait, il devait le témoigner à tel ta- bleau des appartements en allant à la messe, et alors on les continuerait. Le Roi agréa en effet la proposition, et le com- merce eut lieu ; il dura même assez longtemps. C'est d'après les conseils de l'anonyme Pezay que Necker fut choisi par le Roi pour être adjoint au contrôleur général Taboureau. Souvent les ministres, ayant fait leurs dispositions pour faire faire au Roi ce qui pouvait convenir, se trouvaient déjoués sans pouvoir deviner d'oii le Roi recevait des impressions différentes. Enfin, Maurepas découvrit que Te Roi avait une correspondance secrète. Il parvint k se pro- curer une lettre mais il ignorait qui écrivait. Il s'adressa à Sartine, alors ministre de la marine. Ayant été lieute- nant de police, il était plus à même qu'un autre pour faire les perquisitions nécessaires. Sartine s'en ouvrit à Pezay, qui était dans sa plus intime confidence, et le chargea de l'aider à découvrir ce que Maurepas désirait savoir. Le présomptueux et imprudent Pezay avoua alors tout son 1. A Ueidelberg. SUR LA ROUTE DE COBLENTZ 243 manège et se confessa au renard. On eut l'air de ménager beaucoup Pezay. On lui donna une commission magni- fique. On le fit inspecteur général de toutes les places maritimes, avec les pouvoirs les plus étendus, mais en même temps les intendants furent prévenus de contrarier Pezay dans toutes ses opérations. Il partit pour sa mis- sion, se comporta avec arrogance. De tous côtés il arriva des plaintes contre lui. Elles furent en si grand nombre que Maurepas prouva au Roi l'impossibilité de laisser son protégé continuer une mission si importante. Pezay fut révoqué et eut ordre de se retirer à Pezay, petit fief aux environs de Blois. Soit excès de chagrin, soit autrement, il y mourut en deux mois de temps, laissant une veuve charmante qui l'aimait beaucoup. M""' de Pezay est ici avec M*"" de Mortemart et M""" de Rougé, dont elle est l'amie intime. Elle n'a pas eu d'enfant. Avec ces dames est une fort jolie chanoinesse, M"* de Tisseuil. Je retrouve encore à Heidelberg M°" de Mortagne, jeune dame très aimable et pleine de talents, fille du mar- quis de Paroy, lequel est avec elle, ayant quitté l'Assemblée. Il était député de la noblesse de Provins et siégeait au côté droit ; M™** de Vassé et de Montesson, avec lesquelles j'ai passé l'hiver à Turin ; M°" de La Grandville et sa lille, la comtesse Louis d'Hautefort; M"" la princesse de Craon et son fils ; M"" de Gabriac, génoise, sœur de M""* de Ginestous ; M™* de Vigney, américaine riche, et ses enfants ; M. le président Roland de Paris, avec M. Ferrand, M. Nouette et M. de S^-Roman, du parlement ; M. de Beaucourt. avocat général au parlement de Rennes, magis- trat recommandable par ses vertus et son intégrité, et quelques autres. Pendant mon petit séjour à Heidelberg, j'ai vu beaucoup toutes ces dames et j'ai dîné chez M'"* de Mortemart, chez M°" de Craon et chez M"" de Mortagne. La ville d'Heidelberg est pou habitée en noblesse du pays. La famille la plus marquante est celle du comte Louis d'Helmstat, gendre du maréchal de Broglie... * La ville d'Ofïenbach, située au bord du Mein et au-dessous de Rupelheim, appartient au prince d'Isenbourg, qui y 1. D'Heidelberg, M. d'Espinéh&l se dirigea sur Darniâtadt et Offenbach. té4 JOURNAL D ÉMIGRATION tolère en ce moment l'établissement d'une secte singulière, qui occupe beaucoup l'attention des voyageurs et des gens du pays. Un certain Franck, cbef de cette secte, hounne âgé, vint, il y a environ trois ans, s'établir seul pendant quelque temps à Offenbach. Ses disciples sont successive- ment venus le rejoindre depuis et journellement il arrive des familles entières des frontières de la Pologne et de la Turquie. Pendant que nous étions à Rupelheim, nous vîmes arriver trois voitures chargées d'hommes, de femmes, d'en- fants et de bagages, et lesquelles étaient attendues depuis plusieurs jours à Offenbach. On y compte en ce moment plus de 800 individus de cette secte. On ignore quel est leur culte et leur religion. Leur chef Franck est extrême- ment révéré et ses disciples lui rendent constamment les plus grands honneurs. Il a une garde de GO hommes magni- fiquement vêtus à la polonaise et qui le servent dans l'inté- rieur de la maison qu'il habite. Us font l'exercice à la prussienne. La dépense de tout le monde est considérable, sans qu'on sache d'oii vient l'argent. Ils payent tout comp- tant. Ils n'ont pas encore fait d'acquisition de fonds dans le pays. Peut-être projettent-ils un établissement plus con- sidérable ailleurs. On ne sait s'ils sont chrétiens ou juifs, mais ils ont assisté aux cérémonies catiioliques et ont paru à la procession de la Fête-Dieu, en habits magnifiques à la polonaise. On nous a montré un jeune homme d'environ seize ans qu'on nous a dit être petit-fils de Franck et qui, dit-on, doit lui succéder dans ses dignités. Il est distingué des autres par un bonnet différent. Ils répondent peu aux | questions qu'on a pu leur faire. Dans le nombre, il y en a! qui parlent français. Tout cela est fort extraordinaire et pique la curiosité. Probablement que le prince d'Isenbourg, qui les tolère chez lui, est dans le secret de leur culte et de leurs principes*... 26 JUILLET. — Espérant le retour prochain de M. le prince de Condé, je me décide k me rendre à Worms et j'y arrive pour dîner avec M"^ la princesse Louise, toujours bonne et toujours aimable pour moi. 1. Après diPlérentes courses, M. d'Espinchal arrive le 26 juillet à Worms où il reste juei|u'à la fin du mois. SUR LA RODTE DE COBLENTZ Wi 21 AU 31 JUILLET. — C'est une véritable jouissance pour moi do passer quelques jours avec une société dans laquelle je vis depuis si lona^temps et dans laquelle je puis croire que l'on a de l'amitié pour moi. C'est avec peine que je me vois obligé de m'en séparer, probablement pour long- temps. Mais mon attachement à mes braves compatriotes d'Auvergne ne me permet pas de me dispenser de les rejoindre et de servir avec eux. Ils sont partis de Fribourg et sont en route pour Coblentz. M. le prince de Condé et ses enfants ne reviennent à Worms que le 29 après midi, sans apporter de grandes nouvelles. L'on n'a pas encore de parole positive de l'empereur, et, s'il en a donné à Mantoue, on n'en aperçoit pas le moindre effet : il ne paraît pas qu'il y ait le plus petit mouvement de troupes. Cepen- dant, on assure que la paix est faite entre les Russes et les Turcs. Les puissances n'auront alors aucun obstacle pour s'occuper de nos affaires, dont les conséquences sont pour elles du plus grand intérêt. D'après les sollicitations les plus pressantes de M. le comte d'Artois, M. le maréchal de Broglie est arrivé pour s'établir à Coblentz, ayant cependant laissé toute sa famille à Trêves. Il vient se charger d'une besogne aussi pénible que difficile à remplir, surtout s'il faut contenter tout le monde et satisfaire les prétentions dont personne n'a voulu se dépouiller en sortant de France. Il est question d'organiser la noblesse émigrée et de la former en dilfé- rents corps. Il arrive journellement à Coblentz beaucoup des anciens gardes du Roi ; ils viennent se réunir au duc de Guiche, le seul de leurs capitaines sur lequel ils puis- sent compter. M. de Calonne, à qui il arrive toujours quelque événement extraordinaire, est de retour d'un petit voyage qu'il a été taire en Angleterre. Entre Bonn et Andernacht, sa voiture, dans laquelle il était, est tombée dans le Rhin. La chute a été considérable et il a fait un demi-mille en suivant le courant de l'eau. Par une espèce de miracle, il s'en est tiré sans le moindre accident et de plus il a eu le bonheur de sauver ses papiers, sa cassette, ses effets et n'a perdu que l'argent courant de la route. Les postillons et les chevaux ne sont pas tombés dans le fleuve. Cet accident était-il prémédité? c'est ce qu'on ignore. 2M JOURNAL D EMIGRATION Il paraît que Monsieur n'a consenti qu'avec peine à admettre M. de Galonné dans le conseil, mais cela s'est arrangé, M. Je comte d'Artois ne s'opposant pas à y rece- voir le marquis de Jaucourt, ami intime de M"** la com- tesse de Balbi. Cette dame, sous le prétexte de venir re- joindre Madame dont elle est dame d'atours, est arrivée promptement à Coblentz pour y reprendre l'exercice de l'empire qu'elle a pris sur l'esprit de Monsieur depuis plu- sieurs années et dont elle use despotiquement. Aussi, Coblentz, à ce que m'assurent les arrivants, commence à montrer les intrigues de Versailles. Les insolents de cour, les importants, les agréables, les femmes, tout y arrive. Worms offre un spectacle entièrement opposé. C'est une véritable garnison et on y retrouve l'exagération des froi- deurs, des abus de la cour et celte ancienne et inaltérable jalousie des gentilshommes de province contre les habi- tants de Paris et de Versailles. Malgré cela, M. le prince de Condé sait tenir chacun à sa place. 11 y conserve sa dignité, n'en est pas moins aimé et n'en est que plus res- pecté. Après dîner, toute la noblesse vient faire sa cour aux princes jusqu'à six heures. Le soir, il n'y a que la société intime et la maison à souper. Le dîner est servi très sim- plement. La table est de 30 couverts et il y a de priés chaque jour les sept gentilshommes de garde. Il arrive à chaque instant des officiers des garnisons voisines de la frontière. M. le prince de Condé, secondé des bons offices de M. l'électeur de Mayence, pourvoit à l'établissement des nouveaux venus. Il est impossible d'y apporter plus de soins; il voit tout par lui-môme. Tous les environs de Worms sont remplis d'émigrés. M. le prince de Condé" veille à l'économie de leur subsistance. C'est d'un grand exemple pour Coblentz. Je désire, plus que je n'espère, que l'on en profite. Cependant il y a ici un grand nombre de jeunes gens désœuvrés, ce qui est fâcheux. Pour seconder entièrement les intentions de M. le prince de Condé, il est à souhaiter qu'il puisse trouver le moyen de les occuper d'une manière active. — La chaleur a été extrême tous ces jours-ci. Août 1791. — Le 1*'. — Apprenant que M. le comte d'Ar- SUR LA ROUTE DE COBLRNTZ 247 lois a fait donner avis aux Auvergnats de se rendre à Coblenlz, je quitte Worms pour arriver en même temps qu'eux au rendez-vous. Pour éviter l'excessive chaleur, nous partons à onze heures du soir. Nous voyageons la nuit et nous arrivons à Mayence de grand matin. 2 AOUT. — Je passe la journée à Mayence. Les nouvelles de France nous apprennent que depuis l'arrestation du Roi à Varennes et son retour à Paris, la famille royale est plus que jamais en captivité au château des Tuileries. Le geôlier La Fayette, pour conserver sa popularité, met toutes les recherches possibles pour insulter et tourmenter ces augustes infortunés. Il fait faire des visites continuelles dans les appartements. Le lit de la Reine n'est pas même exempt de ses insolentes perquisitions. Les cheminées sont bouchées et barrées jusque sur les toits. Toutes les issues du palais sont exactement gardées. Rien ne manque à ce qui constitue une véritable prison. Le duc de Choiseul, le comte Charles de Damas, les trois gardes du corps et quelques autres officiers arrêtés à Varennes sont étroite- ment incarcérés et on parle de les faire juger. 3 AOUT. — Un orage a rafraîchi l'air et la chaleur est très supportable. Je pars de Mayence à cinq heures du matin. Si je n'avais pas eu de chevaux, j'aurais préféré me rendre à Coblentz par le Rhin. Cette manière de voyager est extrêmement agréable en cette saison et le trajet est plus court et moins coûteux. Les bords du Rhin sont, dans cette route, très pittoresques, mais, en cette circonstance, il est prudent de ne pas multiplier ses dépenses. Nous pas- sons par Wisbaden sans nous y arrêter. Avant d'arriver à Schwalbach, on traverse quelques montagnes. Cet endroit est dans un fond. C'est un fort gros village, très fréquenté en cette saison à cause de ses eaux minérales qui y atti- rent beaucoup de monde. On y vient autant pour son plai- sir que pour sa santé. Je me décide à y passer la journée pour juger de la vie qu'on y mène. Le jeu, la danse et la promenade y sont les principales occupations. Dès le matin, les joueurs se rendent dans une grande salle qui est un véritable grenier. Tout le monde peut y entrer. 248 JOURNAL d'émigration 'fl C'est l'heure des juifs et des petites gens. Est banquier' qui veut. Aussi, on y voit au moins douze petites banques de pharaon et de trente-et-un, qui ont l'air de petites bou- tiques. A midi, cette salle est fermée. On y trouve si mau- vaise compagnie que je n'ai fait qu'y jeter un coup d'œil. Deux ou trois auberges tiennent à Swalbach d'immenses tables d'hôtes et personne ici ne mange séparément. Ainsi on voit les dames à toute heure de la journée. Le hasard m'ayant placé, à celle où je dînais, à côté d'une baronne de Freiden, qui habite ordinairement Francfort, à la fin de la journée je me trouvais en connaissance comme si je la voyais depuis un an. Après dîner, tout le monde va prendre le café dans une grande salle et on y trouve le jeu établi. Ensuite on va à la promenade. Il y en a de charmantes. Le landgrave de Hesse, qui est seigneur de Schwalbach et qui a intérêt d'y attirer du monde, a pris soin d'y en faire de très jolies. On revient après la promenade souper puis jouer, puis danser jusqu'à minuit. Quoiqu'il y ait beaucoup de monde h ces eaux, tout cela a l'air du plus mauvais ton et ressemble à l'antichambre de Spa. Je me suis retiré de très bonne heure, ayant été assez heureux pour gagner deux louis aux fripons avérés qui tenaient la banque ^.. 1. M. d'Espinchal arrive le 4 août à Coblentz. CHAPITRE XII COBLENTZ En sortant du pont volant ot avant d'entrer à Coblentz, un caporal des troupes de l'électeur vous conduit chez M. le marquis de Miran, lieutenant général. C'est un ordre établi par l'électeur et les princes pour éviter, autant qu'il est possible, qu'il ne se glisse ici des Français suspects. Cela ne remédie cependant qu'à peu d'inconvénients. L'aftluence des arrivants rend les places rares dans les auberges. Je me loge aux Trois Couronnes, en attendant que j'aie loué un appartement. Le soir même de mon arrivée étant un des jours où l'électeur reçoit et devant trouver nos princes, je me rends à la résidence avec mon fils. M. le comte de Vergennes, ministre du Roi en cette cour, nous présente à l'électeur et à la princesse Cunégonde de Saxe, sa sœur, et nous faisons notre cour à Monsieur et à M. le comte d'Artois, de qui nous sommes parfaitement reçus, ainsi que de Madame. L'assemblée est très nombreuse et il y a déjà une grande quantité de Fran- çais établis à Coblentz. A neuf heures, les princes retour- nent au château de Schônbornslust que leur a prêté l'élec- teur qui n'est qu'à un quart de lieue de la ville. Du 5 AU 10 AOUT. — Coblentz se garnit journellement d'arrivants de tout âge et de tout grade. L'émigration devient à chaque instant plus considérable. Cependant, on est étonné, d'aprës les invitations que cbacun a reçues de se rendre ici, de ne trouver aucun préparatif. On annonce continuellement l'arrivée de troupes élrangî^res et il n'y a pas un bataillon en marche. Il n'y a pas encore un seul 250 JOURNAL d'Émigration corps de noblesse organisé. Enfin, je vois avec peine que nous sommes encore éloignés de rien pouvoir entre- prendre et que M. le comte d'Artois aura été bercé de vaines promesses à Mantoue. Mais ce qui est encore plus que probable, le conseil secret des Tuileries est opposé aux projets des princes et en empêchera l'exécution. Monsieur, Madame et M. le comte d'Artois sont établis, ainsi que je l'ai déjà dit, au château de Schônbornslust. Leurs principaux officiers y ont de petits logements. Le dimanche et le jeudi, ils viennent à Coblentz et reçoivent à la résidence toute la noblesse et les présentations. Ils dînent avec l'électeur qui, ces jours-là, a une table de soixante couverts, à laquelle sont invités, successivement et d'après l'étiquette usitée en Allemagne, les officiers d'un grade supérieur jusqu'à celui de major en second inclusi- vement, les femmes de gentilshommes, les magistrats des cours souveraines et leurs épouses et tous les chevaliers de Malte, l'électeur étant un des protecteurs de l'ordre. Après dîner, jusqu'à neuf heures, il y a cour à la résidence. Les dames du pays et les dames françaises y viennent. Toute la noblesse y est admise et on fait des parties de commerce. Les princes retournent souper à Schônborns- lust. Monsieur et M. le comte d'Artois étant ici frères du Roi et fils de France, l'électeur a soin de les accompagner chaque fois jusqu'au bas de l'escalier et à leur voiture. L'électeur va une fois la semaine dîner avec les princes, qui se sont conformés à la règle établie pour les invita- lions. Les autres jours, il n'y a pas de dîner à Schôn- bornslust, mais^on soupe à neuf heures et les princes invi- tent également pour le soir. Les premiers jours de mon arrivée, j'ai dîné chez l'élec- teur et soupe avec nos princes. J'ai la confirmation de ce dont on m'avait prévenu avant de venir à Coblentz. Je retrouve à Schônbornslust le ton, les airs, les intrigues dont les princes ont plus que jamais besoin de purger leur intérieur. Des petits paquets de femmes et d'agréables, des moqueries et des impertinences, des parties de quinze dont le gros jeu est insultant pour la pauvre et res- pectable noblesse qui en est témoin, tout cela est établi depuis un mois et indispose les gentilshommes. M"* de COBLENTZ 251 Balbi a tous les airs de la favorite de cette petite cour et Madame n'y est pas traitée aussi décemment qu'elle devrait l'être. Cependant, si sa conduite antécédente et son carac- tère ont pu donner lieu à de justes reproches, il faut con- venir que depuis le commencement de la Révolution elle I n'en mérite aucun et qu'elle a manifesté à Paris les prin- cipes les plus prononcés. Elle s'est montrée dévouée au Roi et à la Reine, dont elle n'était pas aimée et dont elle j s'est rapprochée quand elle Ta vue malheureuse. Elle a soutenu jusque au moment de son départ la dignité de son j rang, sans soulFrir qu'on y portât la moindre atteinte et ne voulant se soumettre à aucune démarche humiliante. Au surplus, elle s'explique assez hautement sur tout ce qu'elle voit ici, et même de manière à embarrasser ceux à qui elle fait ses confidences, ce qui m'est arrivé à moi-même, me disant imprudemment des choses qu'il est inutile de répéter. M. le comte d'Artois occupe un très petit apparte- ment au second. Près de lui, il y a un bureau établi pour M. de Galonné et son secrétaire. Le maréchal de Broglie loge dans le môme corridor et a pour l'aider à travailler M. de La Rozière, maréchal de camp, officier de mérite, employé avec distinction dans l'état-major de l'armée. L'éveque d'Arras et le marquis de Jaucourt, qui sont du conseil, ont aussi de petits logements au château. Les appartements du premier sont occupés par Monsieur, Ma- dame et la comtesse de Balbi, chez laquelle Monsieur passe la journée entière. M. le duc d'Havre passe à Coblentz et voit les princes. Il part incessamment pour l'Espagne. Il paraît qu'on le charge de négociations en cette cour d'après l'attachement qu'avait pour ce seigneur la reine, qui n'était alors que princesse des Asturies. Le duc d'Havre jouit de la réputa- tion d'un honnête homme. Il était député de la noblesse d'Amiens et siégeait au côté droit. Le maréchal de Castries et son fils arrivent ici, le 9 de ce mois, et sont logés au ciiâteau de Schonbornslust. Le maréchal de Castries entre au conseil des princes. Il fait un cour séjour ici et s'établit avec toute sa famille à Cologne. Le môme jour, d'après le travail du maréchal de Broglie, les princes signent l'ordonnance de formation de 252 JOURNAL D ÉMIGRATION la lég-ion de Mirabeau. Le vicomte, que nous voyons ici dans tout son ridicule équipement, part, très satisfait d'avoir obtenu tout ce qu'il a demandé pour son corps et muni d'argent pour cette légion, qui coûtera énormément et dont la désertion est considérable. Étant à Ettenheim, je fus témoin de la réception de quelques officiers. Voici le protocole employé par le vicomte de Mirabeau. « De par « Tordre des princes de la maison de Bourbon et au nom « du Roi de France captif, vous reconnaîtrez M... et vous « lui obéirez en tout ce qu'il vous ordonnera pour le ser- « vice des princes. » — Depuis l'arrivée de Monsieur, la formule est différente. La noblesse fait une visite au maréchal de Castries qui la reçoit chez M. le marquis de Miran, logé grandement à l'hôtel de Trêves et qui est commissaire des princes auprès de la noblesse, pour le dédommager de n'être plus du con- seil ainsi qu'il en était à Turin... 10 AOUT. — Le chevalier de Coigny, maréchal du camp, commandeur de l'ordre de Sainl-Louis, frère cadet du duc et du comte de Coigny, resté jusqu'à ce moment auprès du Roi et paraissant jouir de sa confiance, arrive aujourd'hui à Coblentz, chargé, dit-on, de commissions importantes pour les princes. Il est parti, muni de l'at- tache de l'Assemblée Nationale, ce qui donne un mau- vais vernis à sa mission. Il est médiocrement reçu des princes et mal vu de toute la noblesse, qui le croit porteur de quelque négociation insidieuse pour empocher d'agir. Il a l'air lui-môme embarrassé du rôle qu'il est venu jouer. Il a beau protester qu'il a saisi cette occasion pour pouvoir sortir tranquillement de Paris et faire profiter de son passeport son amie, la dame de Montsauge, la comtesse Etienne de Durfort et l'archevêque de Reims, personne n'en paraît être la dupe et tout le monde est convaincu qu'il retournera bientôt à Paris -rendre compte de sa mis- sion au Roi et à la Reine. Il reste deux jours à Coblentz, puis va, dit-il, se reposer et se tranquilliser à Spa. 11 AOUT. — Le comte d'Esterhazy, maréchal de camp, chevalier des ordres, très protégé de la Reine et de l'in- COBLENTZ ,363 time société de cette princesse, arrive aussi à Coblentz; mais il paraît entièrement dévoué aux princes et est des- tiné à être employé par eux. — Le nombre des anciens gardes du Roi arrivant auprès des princes augmente ici journellement. Le duc de Guiche paraît compter sur la totalité du corps. 11 y en a en ce moment plus de 200. Il arrive aussi beaucoup d'officiers de ce corps et on a lieu de croire qu'à l'exception d'un très petit nombre qui ont donné dans la Révolution, ils se réuniront tous à leurs braves camarades. Paul Noailles, autrefois duc d'Ayen, après avoir passé quelque temps à Spa, où sa personne inspirait le mépris qu'on lui a témoigné — et particulière- ment le roi de Suède — , s'est mis en route pour se rendre en Suisse auprès de la comtesse de Tessé, sa sœur. Il a couché ces jours passés à quatre lieues d'ici, àAndernacht, et a été rencontré par le loyal marquis de Monspey, lieute- nant de la compagnie écossaise, allant rejoindre les gardes du corps à Coblentz, Paul Noailles a été un peu décon- certé de cette rencontre et un peu confus de ne pouvoir suivre l'exemple que lui montre un des premiers officiers de sa compagnie. Paul Noailles a passé fort incognito à Coblentz et on n'aurait pas su son voyage si le marquis de Monspey n'en avait pas parlé. Je reviendrai une autre fois sur le compte de ce plat personnage ainsi que sur celui des membres de l'ingrate maison de Noailles. Le marquis de Monspey, dont je viens de parler, était député de la noblesse du Beaujolais et un des membres les plu? purs du côté droit. Il est maréchal de camp. Tous les gardes du corps sont établis au Thaï, faubourg de Coblentz, de l'autre côté du Rhin, où est située l'ancienne résidence de l'électeur. C'est aussi là que doivent s'établir tous les auvergnats. L'électeur a prêté des écuries. On est logé très agréablement au Thaï et à bon marché. La vie n'y est pas chère. Le passage du Rhin sur le pont volant n'est pas incommode en cette saison et d'ailleurs l'élec- teur l'a rendu franc pour tous les Français. La situation du Thaï est charmante et cet endroit plaira d'autant plus qu'il est habité par un grand nombre de jolies personnes, de tournure leste et d'humeur enjouée. Si le séjour des Fran- çais se prolonge à Coblentz, on en dira des nouvelles... 254 JOURNAL d'émigration M. le comte d'Artois annonce son départ pour Vienne et se décide à ce grand voyage pour savoir de l'empereur ce qu'on doit attendre et ce qu'on doit espérer de ses pro- messes. Le conseil de nos princes est occupé des plus grandes choses. 11 est question en ce moment d'une lettre au Roi, de la grande charte contenant la constitution, du conclusum de la diète de Ratisbonne qui réunit tout entre les mains de l'empereur. 12 AOUT. — Il arrive à Coblentz des personnes de marque. De ce nombre est aujourd'hui M. le comte de Maillebois, lieutenant général depuis 1748, chevalier des ordres du Roi et lieutenant général au service de la Hol- lande, depuis plusieurs années, très dévoué au Roi et à la cause de la noblesse et de la monarchie. Le comte de Maillebois est né en août 1715. Il a servi dès sa plus tendre jeunesse sous le maréchal de Maillebois, son père, et tout le monde est d'accord sur ses talents militaires. Il n'avait pas trente-trois ans lorsqu'il a été fait lieutenant général. Il serait depuis longtemps maréchal de France, s'il ne fût pas resté un peu entaché depuis le commence- ment de la guerre de Sept-ans. Le maréchal d'Estrées l'ac- cusa d'avoir été, par sa conduite, la cause de la perle de la bataille d'Hasteimbeck. M. de Maillebois, cherchant de- puis à se disculper d'une imputation aussi grave, attaqua à ce sujet M. le maréchal d'Estrées. Il y eut dans le temps des mémoires imprimés. Le tribunal des maréchaux de France intervint dans cette affaire et M. de Maillebois resta inculpé. Ayant été nommé sous le ministère de M. de Mon- teynard un des trois nouveaux directeurs généraux de l'armée, le tribunal demanda au Roi la révocation de sa nomination. M. de Maillebois, ne voyant plus d'espoir de devenir maréchal de France et ayant d'ailleurs beaucoup de dettes, entra au service de la Hollande, et il y est encore, jouissant d'un très gros traitement. Dès le com- mencement de la Révolution, il a manifesté les sentiments les plus royahstes, en cherchant à servir le Roi et donnant des projets contre-révolutionnaires. Il a été même com- promis et trahi par un secrétaire. Il vient aujourd'hui offrir ses services aux princes. Je sais positivement qu'il a COBLENTZ 255 dit à quelqu'un qu'à son tge (il a 78 ans) toute son ambi- tion était de servir le Roi et la monarchie, y employer ses talents si on l'en trouvait capable, et faire oublier ses torts s'il en avait eu. Mais le maréchal de Broglie a été inflexible et a déclaré que si M. de Maillebois paraissait à Schônbornslust, il en partirait pour retourner à Trêves. Ces deux personnages se sont rencontrés à la résidence et ne se sont pas parlé. Monsieur n'a pas vu M. de Maille- bois à Schônbornslust, mais n'a pu s'empêcher de le rece- voir à l'audience de la résidence qui n'a eu lieu que le 15. Quant à M. le comte d'Artois, il a vu M. de Maillebois chez M. de Galonné, la veille de son départ pour Vienne et l'a parfaitement traité. M. de Maillebois est reparti le 16 pour Maëstricht, le désespoir dans l'àme de sa mau- vaise réception à Goblentz. Les gens qui connaissent les moyens de M. de Maillebois et qui sentent l'utilité que l'on pourrait tirer de ses talents en cette circonstance sont peines de voir que la haine du maréchal de Broglie soit si invétérée et si inflexible qu'elle ne permette pas qu'on emploie un homme qui n'a d'autre désir que de donner les preuves de son repentir et de réparer les fautes qu'on lui a imputées. 13 AOUT. — M. le comte d'Artois part ce matin de Go- blentz pour se rendre à Vienne et peut-être à Berlin, si cela est nécessaire. Il mène avec lui le comte d'Esterhazy, M. de Galonné et le comte François d'Escars, capitaine de ses gardes. M. de Bouille, arrivé de Mayence dans la nuit, voit M. le comte d'Artois avant son départ. Gepen- dant, tous nos compatriotes, qui étaient établis à Fribourg en Suisse, en étant partis sur l'avis de M. le comte d'Ar- tois, sont arrivés hier au soir au nombre d'une soixantaine, bien montés et équipés. Ils se sont tous logés au Thaï, où M. le comte d'Artois les a vus à son passage. Il leur a témoigné ses regrets de les avoir déplacés si tôt et inuti- lement et les assure d'un prompt retour, en leur donnant les espérances du succès qu'il promet de son voyage. Gelte arrivée de gentilshommes d'Auvergne et notre réunion ici, qui se monte à plus de cent, font la plus grande sensation. D'après le règlement pour l'organisation des 256 JOURNAL D ÉMIGRATH)N compagnies de noblesse que les princes viennent de faire paraître, nous sommes en état de former un escadron, et nous avons lieu de croire que nous en pourrons former un second par la suite. Nous nous sommes annoncés pour ne vouloir en aucune manière être à charge aux princes et vouloir nous équiper, nous entretenir entièrement à nos frais. Mais notre conduite, qui semble ne mériter que des éloges qu'on nous prodigue assez généralement, nous occa- sionne des envieux et des jaloux. Beaucoup de personnes se montrent contraires aux réunions de provinces. On craint les suites imaginaires de ces coalitions de gentils- hommes. Le maréchal de Broglie paraît un des plus oppo- sants. Pour empêcher qu'il ne s'en forme d'autres, on ima- gine de recréer les quatre compagnies rouges, supprimées par le Roi il y a plusieurs années. On rappelle les anciens gendarmes et chevau-légers de la garde du Roi et les anciens mousquetaires pour commencer le fond de ces compagnies et on y fait inscrire tous les gentilshommes de province à mesure qu'ils arrivent. Je rendrai compte de la formation et organisation de la noblesse, lorsque le règle- ment, déjà connu, aura été définitivement arrêté et iinprimé. 14 AU i9 AOUT. — Le fils du célèbre M. Burke passe à Coblentz, y séjourne quelques jours et est parfaitement bien traité par Monsieur et par la noblesse qui est ici. C'est un juste hommage que l'on rend à M. Burke qui, par ses profonds écrits, fait connaître tous les dangers de notre Révolution. Il est jusqu'à présent le seul étranger qui en ait saisi le véritable esprit et qui ait démontré la nécessité d'en arrêter les progrès pendant qu'il est temps' encore. Quoique Monsieur reçoive journellement tout le monde, on s'aperçoit bien cependant de l'absence de M. le comte d'Artois. L'affluence n'est pas si grande, mais il faut rendre justice à Monsieur : il prend autant qu'il est en lui les moyens d'avoir part à la confiance que toute la noblesse paraît avoir en son frère. Mais quelques-uns de ses entours nuisent à cet égard à sa bonne volonté. J'en parlerai après avoir tracé le portrait de Monsieur. Monsieur est né le 17 novembre 1755 et a été marié le 14 mai 1771. Il COBLENTZ 257 n'a pas eu d'enfant. Ce prince est d'une taille ordinaire; il a une belle figure et surtout de beaux yeux, mais il est peu leste et son embonpoint rend sa démarche pesante. Monsieur a l'esprit cultivé et une mémoire rare. Il s'est adonné de bonne heure à l'étude des sciences, il parle l'anglais et sait l'italien. Sédentaire par goût, il ne s'est pas livré à la passion de la chasse comme le Roi, son frère, ni aux dissipations et aux plaisirs de la capitale, comme M. le comte d'Artois. La politique ordinaire de presque tous les souverains les engageant à tenir éloignés de l'ad- ministration de l'État leurs parents les plus proches, Mon- sieur, par une suite de cette fausse mesure, n'a jamais été admis au conseil du Roi avant les États Généraux. Mon- sieur vivait à Versailles, au milieu d'une petite cour qu'il s'était formée et dont M"" de Balbi était la favorite. Il partageait son temps entre sa société et la littérature. Les personnes qui l'ont le plus approché ont été à même de connaître d'agréables productions de son esprit et il s'est quelquefois amusé à faire des lettres gaies et piquantes pour le Journal de Paris. S'étant déclaré protecteur des savants et des gens de lettres, il en attira beaucoup auprès de lui. Il parut de bonne heure adopter les principes des philosophes et se montra le partisan zélé de Necker et de son système et, dès 1788, il manifesta ouvertement son opi- nion en faveur de la double représentation du tiers aux Ltats Généraux. Lors de l'assemblée des notables, son bureau fut le seul de ce sentiment et Necker en profita pour s'en appuyer dans son perfide rapport au conseil. Monsieur n'avait pas prévu sans doute tous les malheurs que devait produire cette innovation dans la constitution de la monarchie. Avec d'excellentes intentions, sans doute. Monsieur n'écouta alors que les conseillers perfides qui l'entouraient et dont sa maison était remplie, et lesquels étaient tous vendus à Necker. Il ferma l'œil à tout ce qu'on aurait pu lui faire envisager pour l'avenir. Il désap- prouva le mémoire (jue firent paraître, en cette circons- tance, M. le comte d'Artois, M. le prince de Condé et ses enfants et que signa môme M. le prince de Conti. Ce mé- moire, qui, dans le temps, parut exagéré à beaucoup de monde, ne prévoyait cependant qu'une partie de ce qui 17 258 JOURNAL D ÉMIGRATION est arrivé depuis et de ce que nous avons lieu de craindre encore. Assurément, on ne peut nier l'intérêt majeur qu'a Monsieur d'être attaché aux vrais principes de la monar- chie et à la constitution d'un Etat à la possession duquel il peut lin jour prétendre, mais on ne peut se dissimuler qu'au commencement de la Révolution, ce prince a beau- coup influé sur la formation illégale des États Généraux, qui devait nécessairement amener la délibération par tôte, la confusion des ordres dont les suites funestes nous ont plon- gés dans des malheurs dont la France ne pourra se relever de plusieurs siècles. Cependant, une triste expérience ayant éclairé Monsieur sur son erreur, il l'a abandonnée, en dis- simulant néanmoins avec prudence jusqu'au moment où il a pu sortir de France et se réunir à son frère. C'est par une suite de celle prudente dissimulation, dont le contraire aurait pu nuire au Roi, que Monsieur a cru devoir se sou- mettre à des démarches qui, sans ces puissantes raisons, jetteraient un jour défavorable sur sa conduite C'est ce qui le détermina à sa ridicule visite au maire de Paris. Depuis que Monsieur est à Coblentz, il a plusieurs fois témoigné le désir d'effacer entièrement l'impression qu'au- rait pu laisser sur son compte une erreur qu'il a liaule- menl abjurée. L'union la plus intime paraît régner entre Monsieur et M. le comte d'Artois. Ces deux frères, devc- ims nos chefs légitimes pendant la captivité du Roi, res- tant étroitement liés et ne faisant qu'un, réuniront les vœux, l'amour et l'attachement de toute la noblesse et de tous les bons et fidèles royalistes. La maison de Monsieur est en ce moment très peu con- sidérable à Coblentz, Plusieurs de ses premiers otliciers ont embrassé le parti de la Révolution, tels que Montes- quieu, son premier écuyer ; le duc de Lévis; le comte de Ghabrillant et son fils, ses capitaines des gardes; le mar- quis de Noailles, son premier gentilhonmie de la chambre; le prince de Saint-Mauris, capitaine de ses suisses; Cadi- gnan, premier fauconnier ; Collier de La Marlière, capi- taine des levrettes. Je reviendrai dans un autre moment sur le compte do tous ces démocrates, dont les actions révolutionnaires me donneront plus d'une fois occasion de parhr d'eux. Monsieur est sorti de Franco avec le comte COBLENTZ 259 d'Avaray fils, inuitro de la garde robe en survivance de son père. Monsieur Ta fait capitaine, de ses gardes. Le marquis de Fumel, gentilhomme d'iionneur, est le seul qui se trouve ici, mais on en attend encore plusieurs autres. Après avoir parlé de iMonsieur, il est juste de faire con- naître aussi Madame. Madame, tille aînée du roi de Sar- daigne, est née le 2 septembre 1753 et s'est mariée le 14 mai 1771. Arrivant à Versailles avec une tournure assez maus- sade et une figure peu agréable, elle n'a su racheter tous ces désagréments de la nature par aucune qualité aimauie. Un caractère peu sociable et un défaut que l'on ne peut con- concevoir ni excuser dans une femme, surtout de sa nais- sance, celui de la boisson, n'ont pas peu contribué à éloi- gner d'elle un époux auquel elle n'a pas fait sentir les douceurs de la paternité. Madame a toujours vécu à la cour sans considération ni crédit, point aimée de la Reine, détestée dans sa propre maison, y ayant fait tracasseries sur tracasseries et ayant l'habitude de manquer à ses engagements, n'ayant d'autre société que la dame Gour- billon, sa lectrice, dont elle a fait sa confidente et sa com- pagne intime. Cependant il faut convenir que, relative- ment à la Révolution, il n'y a (jue des éloges à donner à Madame. Dès le commencement des troubles elle s'est réconciliée avec la Reine et, jusqu'au moment de son départ, elle a témoigné à cette malheureuse princesse Tin- térèl l«î plus vif et un dévouement sans borne. Madame, depuis louverturo des ICtats Généraux, a mani testé haute- ment les principes les plus royalistes et les a constamment professés de la manière la plus énergique, n'oubliant en cette occasion ni la dignité de son rang, ni celle de sa naissance. Elle n'a voulu se soumettre à aucune démarche humiliante, désapprouvant de la façon la plus prononcée ceux (|ui paraissaient se conformer aux décrets d'une ; assemblée, dans laciuelle elle ne voyait que des sujets ! rebelles. Kniin elle ne se gênait pas plus au Luxembourg ! sur l'exprtission de ses sentiments (ju'aujourdhui dans le l salon de Schonbornslust au milieu de la noblesse émigrée. Avertie du départ de la famille royale, elle prit prompte- uient le môme parti, n'ayant avec elle que son amie, la j dame Gourbillon, et M. de Grimiuii, son écuyer ordinaire. 260 JOURNAL d'ÉMIGHATION Elle s'est réunie à Monsieur à Namur, n'ayant éprouvé aucune difficulté dans sa fuite. La comtesse de Balbi, sa dame d'alours, instruite de la sortie de Monsieur, s'est rendue sur-le-champ auprès de Madame, à laquelle elle tint lieu de dame d'honneur. La duchesse de Gaylus et la comtesse de Montleart, dames de compagnie, étant arrivées à Coblentz, ont repris leur service auprès de Madame, ainsi que le jeune comte de Béranger, chevalier d'honneur en survivance de son père. M. de Bouille reste peu de temps à Coblentz après le départ de M. le comte d'Artois. Le connaissant particuliè- mentet allant beaucoup chez lui à Paris, je le revois avec plaisir. Je le trouve fort changé, extrêmement rêveur et comme atterré de son malheur. En effet, il a vu en peu de temps s'évanouir la flatteuse espérance d'être le libérateur de son maître et de jouer le plus beau rôle que puisse remplir un sujet fidèle. Le roi de Suède, qui, lors de l'éva- sion du Roi, était à Spa et à Aix-la-Chapelle, a nommé M. de Bouille lieutenant général de ses troupes. Il paraît que M. de Bouille va se rendre à Berlin auprès du prince de Prusse et qu'il rejoindra M. le comte d'Artois en Alle- magne. Parmi la grande quantité de gentilshommes qui se ren- dent à Coblentz il s'en trouve dont la présence indispose ceux dont la conduite a été pure et sans reproche. Le comte d'Aubusson, major en second, accusé d'être un zélé membre de la société des amis des noirs et ne s'en défen- dant pas, reçoit un si mauvais accueil de tout le monde qu'il est obligé de s'en retourner. Le prince de Saint-Mauris, fils unique «lu prince de Montbarrey, colonel du régiment d'infanterie de Monsieur et capitaine de Suisses de la garde de ce prince, arrive à Coblentz, le 18 de ce mois. A peine la nouvelle s'en est- elle répandue que cela occasionne la plus grande fermen- tation parmi les gentilshommes. Les Francs-Comtois disent hautement que M. de Saint-Mauris a été un des plus zélés révolutionnaires de la province, qu'il a été à la tête de l'administration de Besançon, qu'il aurait pu empêcher les horreurs qui se sont commises et les incendies de plusieurs châteaux, qu'il en a favorisé l'impunité et qu'il ne peut COBLENTZ 261 Mre admis aussi lostement au repentir. On sait d'ailleurs, à n'en pouvoir douter, que son épouse professe à Paris la dt^mocratie et qu'elle s'est flattée do voir introduire d^s principes constitutionnels à Coblcntz. Cependant, le prince de Saint-Mauris, averti de toutes les dispositions peu favorables que l'on témoigne sur son compte, reste à son auberge sans paraître. Tous ses amis, qui entourent Mon- sieur, le protègent en vain. Les têtes de nos jeunes gens ne s'en montent que davantage et le ton impérieux de M"*' de Balbi à cet égard n'est pas propre à les calmer. Malgré le ressentiment qu'elle manifeste à ce sujet, le prince de Saint-Mauris est obligé de repartir le lendemain dans la crainte d'un esclandre désagréable pour Monsieur, qui paraît très attacbé à cet officier de sa maison. On lui a donné le prudent avis de s'éloigner promptement. Si M. le comte d'Artois eût été ici, il fiit peut-ôtre par- venu, d'après la confiance et rattachement que lui a voués toute la noblesse, à calmer les esprits et à les disposer à une indulgence peut-être nécessaire parmi nous, surtout lorsqu'on arrive avec le repentir de son erreur. Lorsque M. le comte d'Artois arriva à Goblentz, dans le mois de juin, on vit paraître dans les premiers jours le comte Boson de Périgord. dont la présence excita à peu près la môme rumeur. Mais les faits n'étaient pas si graves, quoi- qu'on lui reprochât d'avoir manifesté en plus dune occa- sion les sentiments les plus démocratiques et particulière- ment à la tribune des suppléants, où il applaudissait avec transport les décrets de l'Assemblée pour la destruction de la noblesse. On lui faisait également un crime de res- ter attaché à un frère aussi profondément scélérat que révoque d'Autun. M. le comte d'Artois fit assembler les gentilshommes qui se trouvaient alors à Coblenlz ; il leur h''moigna le désir (ju'avait le comte Boson de se justifier el, de faire sa profession de foi. Il le fit paraître au milieu (le la noblesse. Là, Boson dit qu'il était animé des mêmes sentiments que les bons et purs royalistes ; il articula ((u'il avait la conduite de son frère en horreur, que toute liaison entre l'évêque d'Autun et lui était rompue et qu'il publierait hautement ses sentiments à cet é^ard, s'engra- géant a les fane consigner dans les papiers publics. Après 262 JOURNAL d'émigration cette explication, M, le comte (rArtois demanda aux gen- tilshommes s'ils étaient contents. Sur Taffirmative, le prince se tournant vers Boson lui dit : « En ce cas, je le suis aussi. » La nouvelle organisation des compagnies de noblesse dont on s'occupe actuellement met tout le monde en rumeur. Chacun voudrait être chef, 11 se fait des intrigues, mémo parmi ceux qui jusqu'à ce moment ont donné le meilleur exemple. N'ayant à cet égard aucune prétention et ayant avant la Révolution donné les preuves de mon peu d'ambition par la manière dont je vivais et ayant presque quitté le service, je me garderai bien d'élever aucune prétention. J'attendrai que le règlement me donne la place où je dois servir avec mes compatriotes. Ne vou- lant pas être témoin de toutes les petites menées qui se préparent en l'absence de M. le comte d'Artois et que son retour dissipera, je me décide à aller voir les eaux de Spa, m'arrangeant pour me retrouver à l'arrivée de M. le comte d'Artois... Séjour a Spa du 22 aodt au 1" septembre. — En entrant dans Spa, je rencontre une infinité de gens de ma con- naissance et d'habitants de Paris. On me mène sur-le- champ à la redoute du matin et je me crois transporté au milieu de la capitale, d'après la quantité déjeunes femmes et de jeunes gens que j'y ti-ouve réunis. Je suis bientôt au courant de la vie que Ion mène ici, où l'on ne pense qu'à s'amuser, courir, danser et jouer et où les intrigues amou- reuses vont leur train avec plus de liberté qu'en aucun lieu du monde. Cette année, Spa est plus brillant qu'il ne l'a jamais été. C'est avec raison que l'on dit que cet endroit est le rendez-vous de toute l'I^jurope. On y voit des gens de toutes les nations. Le roi do Suède y a été au com- mencement de la saison, mais en est parti depuis longtemps et quoiqu'il y ait en ce moment beaucoup de monde, il en est déjà parti un grand nombre. Il y a au moins une cen- taine de Françaises. Je revois ici avec le plus grand plai- $ir M*"" la princesse do Lamballe, dans la société de laquelle j'avais été fort lié il y a quatorze ans, ayant passé une saison entière avec celte princesse à Plombières et OOBLENTZ 863 ayant pendant ce temps joué la comédie av(3c elle. M""® la princesse de Lamballo, tendrement attachée à la Reine, avant été avertie du départ de la famille royale, prit éga- lement le môme parti. Elle arriva à Dieppe, non sans cou- rir quelques dangers, et éprouva même quelques difdcul- tés à s'embarquer pour passer en Angleterre, Si elle avait mis h. la voile un instant plus tard, elle aurait été arrêtée et ramenée à Paris, s'il ne lui fût pas arrivé pis au milieu d'un peuple qui a perdu tout sentiment de respect et d'hu- manité. Elle a été accueillie en Angleterre avec tous les égards qui lui sont dus et l'intérêt qu'elle inspire. Après avoir séjourné quelque temps à Londres et à Bath, elle s'est rendue à Bruxelles, puis à Aix et à Spa. J'aurai occa- sion de revenir une autre fois sur le coïnpte de cette bonne et intéressante princesse. M"" de Lamballe a avec elle jyjrne j^ Ljjj, Cases sa dame d'honneur... La vie de Spa est très amusante pour ceux qui aiment à être toute la journée au milieu du tourbillon du grand monde. Dès le matin, on voit toutes les jeunes femmes à cheval, courant les eiivirons sur de petits chevaux du pays appelés « escalins », parce qu'on ne les paye qu'environ deux ou trois escalins pour la matinée. A voir le nombre de nos étourdis à la suite de toutes les belles, à leur gaieté, on dirait que notre triste patrie jouit do la plus profonde tranquillité, que leur souverain et son infortunée com- pagne, dont beaucoup sont comblés de bienfaits, jouissent d'une heureuse liberté. 11 semble que Versailles les attend pour reprendre leur manège ordinaire. On croirait que leur fortune est inlactieds 264 JOURNAL d'émigration de long ot 38 de large et est fort bien décorée. Dans les autres salies il y a des banques de pharaon, do biribi et de trente-et-un. La principale banque est toujours de trois mille louis. Cette année, le jeu y est très considérable. On reste à ce vauxhall jusque vers trois heures, heure à laquelle chacun va dîner. Les tables d'hôte de l'hôtel de Flandre ou de l'Aigle Noir sont parfaitement servies et on fait généralement très bonne chère à Spa. Les dames mangent dans leurs maisons. Après dîner, pendant que les dames font leur toilette, les hommes vont à la redoute où le jeu est établi pendant deux heures. Le bâtiment de la redoute est situé au milieu de Spa, dans la grande rue. Il y a au rez-de-chaussée café et billard ; au premier, plu- sieurs grandes et belles salles de jeu et d'assemblée très bien décorées. Près du salon est la salle de spectacle, qui est fort jolie. Ces deux pièces se communiquant servent quelquefois à des bals. La comédie commence à six heures et finit à neuf heures. On revient à la redoute où tout le monde se rend pour la soirée jusque à minuit. Les jours où il n'y a pas spectacle, il y a bal au vauxhall. L'entrée en est de 3 livres seulement pour les hommes. Le reste du temps ces endroits sont ouverts au public sans payer. Tous les jours on fait la même chose, mais il y a aux environs des promenades charmantes. Il serait trop long d'en donner la description, ainsi que des différentes fon- taines d'eaux minérales où les buveurs se rendent dans la matinée. On commence ordinairement à venir à Spa à la fin de juin et tout le monde en part dans le courant de septembre. On y est généralement bien logé, mais chère- ment. Indépendamment des auberges, qui sont en grand" nombre, il n'y a pas une maison qui ne soit occupée par des étrangers, pendant la saison des eaux. La vie y est très chère pour un ménage et pour les personnes qui vivent à la grande; mais un homme sage, qui, pen- dant quatre mois, voudrait jouir de tous les agréments que l'on trouve à Spa, vivra très bien avec son domes- tique avec dix ou douze louis par mois. On passe son temps dans la meilleure compagnie, on fait des connais- sances intéressantes dans tous les points, on fait très bonne chère, on mène une vie libre et charmante, on trouve de COBLENTZ 26S quoi contenter à peu prës tous ses goûts, mais il faut lâcher de se préserver du jeu et ne s'y livrer qu'avec la plus grande prudence. Malheureusement, la tentation se présente à chaque instant et on a peine à y résister. Ayant un peu essayé de tenter la fortune, elle m'a été un instant favorable. J'ai gagné 40 louis, que j'ai sur-le-champ em- ployés en les remettant au vicomte de Mauroy pour m'a- cheler un cheval de monture. Spa fait partie de la principauté de Liège, mais la police y est faite en ce moment par un détachement de troupes autrichiennes, et depuis les derniers troubles du pays on reciierche ceux qui les ont excités. Nous avons vu exposé au carcan, à la satisfaction dos honnêtes habitants, un des principaux acteurs des dernières insurrections. Nous apprenons ici des nouvelles du voyage de M. le comte d'Artois. En parlant de Goblentz, il s'est arrêté quelques heures chez l'électeur de Mayence, à Aschaffen- bourg. Il est arrivé à Vienne le 18, avant le départ de l'empereur, en a été parfaitement reçu et mené par Sa Majesté au théâtre, où il a été très applaudi et a reçu les plus grandes marques d'intérêt. Il a logé chez l'ambassa- deur d'Espagne, ne voulant pas voirie constitutionnel mar- quis de Noailles. Le lendemain, il est parti de Vienne en môme temps que l'empereur pour se rendre à la confé- riMice de Pilnitz, où doit se trouver le roi de Prusse, et il doit être de retour à Goblentz du '^ au 5 septembre. Il arrive ici journellement des Français allant à Goblentz pour se trouver au retour de M. le comte d'Artois. Beau- coup de gens marquants se disposent à y aller. On peut espérer que les affaires vont prendre une bonne tournure puisque les gens de la cour prennent aussi ce parti. Mais on ne voit pour cette année aucun préparatif ni aucune mirche de troupes... Skptembre 1791. — Du 4 AU 16. — J'arrivai' de très bonne heure à Goblentz et pour dîner. M. le comte d'Ar- tois, ayant couché à Schwalbach et dîné ti Nassau, doit être ici l'après-midi. Depuis 15 jours que je suis absent, le 1. Après un court s(;jour à Spu, M. d'Kspinchal revint à Coblontz. *W JOURNAL d'Émigration nombre des arrivants est extraordinairement augmenté. Tout le monde va au-devant de M. le comte d'Artois, au moins jusqu'au pont volant. Beaucoup de gentilshommes vont à une demi-lieuo à cheval. Tous nos auvergnats éta- blis au Thaï sont de ce nombre. Monsieur, M. le prince de Condé et ses enfants, suivis d'une foule de gentilshommes, passent le pont volant pour se trouvera la descente de voi- ture de ce prince si cher à la noblesse et aux bons Fran- çais. Les deux frères s'élancent avec vivacité dans les bras l'un de l'autre et s'embrassent le plus tendrement. « Vive le Roi! vivent les Princes! » se fait entendre mille fois sur le pont volant et sur les deux rives. Tout le monde pleure de joie et do sensibilité. On ne peut se figurer com- bien cette scène fut touchante et intéressante. Si quelque démocrate en a été le témoin, qu'il en fasse la comparai- son avec toutes les scènes d'horreur dont Paris a été le théâtre. Le maréchal de Broglie se trouve à la descente du pont volant. M. le comte d'Artois l'embrasse, puis se rend à pied à la résidence, avec un cortège de plus de 500 personnes. M. le comte d'Artois a assisté à l'entrevue qui a eu lieu, les 26 et 27 aofit, à Pilnitz, près de Dresde, entre l'empereur et le roi de Prusse, à l'effet de s'occuper de leurs intérêts respectifs et particulièrement des affaires de France. Il s'en est suivi l'acte suivant : « Déclaration signée en commun par l'empereur vX le roi de Prusse, le 27 août 1791. Sa Majesté l'Empereur et sa Majesté le roi de Prusse, ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur et de M. le comte d'Ar- tois, se déclarent conjointement qu'elles regardent la situation où se trouvjs actuellement le roi de France comme un objet d'intérêt commun à tous les souverains de l'Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut man- quer d'être reconnu par les puissances dont le secours est réclamé et qu'en conséquence elles ne refuseront pas d'employer conjointement avec leurs dites majestés les moyens les plus efficaces relativement à leurs forces, pour mettre le roi de France en état d'alïermir, dans la plus parfaite liberté, les bases d'un gouvernement monarchique également convenable aux droits des sou- COBLENTZ W7 « veiuiiis et au hiea-être de la nation française. Alors et « dans ce cas. leurs dites majestés l'Empereur et le roi « de Prusse sont résolus, d'agir promptement, d'un mutuel « accord avec les forces nécessaires pour obtenir le but « proposé et commun. En attendant, elles donneront à « leurs troupes les ordres convenables pour qu'elles soient « à portée de se mettre en activité. A Pilnitz, le 27 août 1791. Signé : Léopold et Frédéric-Guillaume. Assurément, si nous sommes contents de cette déclara- lion, c'est que nous ne sommes pas difficiles. Je la trouve très louche et d'un style entortillé, tel que l'emploie la politique quand on ne veut pas agir de bonne foi. Au sur- plus, on assure que le roi de Prusse est dans les meilleures dispositions en faveur de notre cause, mais on ne voit pas l'empereur aussi franchement décidé. M. le comte d'Artois a été traité partout avec les égards et la distinction qui lui sont dus. Le baron de Montesquiou, fils du marquis et ministre du Roi auprès de l'électeur de Saxe, s'est absenté de Dresde pour ne pas recevoir M. le comte d'Artois. C'est annoncer assez ses sentiments ; à moins d'être décidément démocrate, peut-on se dispenser de rendre ce que l'on doit au frère de son roi ? Il est à remarquer que le baron de Montesquiou est premier écuyer de Monsieur, en survi- vance de son père. M. le comte d'Artois, parti de Coblentz le 13 août au matin, a fait cette longue course en Séjours et y a mis le zèle et l'activité qu'il apporte depuis deux ans à la cause qu'il a embrassée. Quelqu'un lui disait qu'il niurchait sur les traces d'Henri IV : « Je serai plus heu- « leux que lui, répondit le prince : il agissait pour lui et « j'ai le bonheur de travailler pour mon frère » La présence de M. le comte d'Artois commençait à devenir nécessaire ici. H y avait déjà un peu de fermentation dans la noblesse, relativement au règlement des princes pour l'organisation des compagnies de gentilshommes. Monsieur, connaissant la déférence de toute la noblesse aux désirs «le son frère, n'a voulu prononcer sur rien avant son arri- vée. Un mot de M. le comte d'Artois apaise tout, fait 868 JOURNAL D EMIGRATION disparaître toutes les réclamations et chacun se conforme au règlement, qui est daté du 10 août dernier. Voici com- ment les princes s'expriment au commencement de ce règlement : « Monsieur et Monseigneur comte d'Artois qui , à « l'exemple de Henri IV, prisent comme un de leurs plus « beaux titres celui de gentilhomme français, voulant « mettre cette illustre et fidèle noblesse, que le zèle a ras- « semblée auprès d'eux et qui de tout temps a été l'orne- « ment et le soutien de la monarchie, en état de lui « rendre les services les plus signalés dans la crise dan- « gereuse où elle se trouve, ont décidé et décident ce qui « suit... etc , etc. » D'après ce règlement, dont le maréchal de Broglie a été chargé, toute la noblesse doit être divisée, soit à pied, soit à cheval, en trois classes : officiers en activité de service, officiers retirés et gentilshommes n'ayant pas servi. Dans chacune de ces classes il sera formé des compagnies de 54 gentilshommes ou officiers, y compris un capitaine en premier, un capitaine en second et quatre chefs de section, etc. Deux compagnies à cheval formeront un escadron, huit compagnies à pied formeront un batail- lon. Les rangs doivent se prendre au grade et à l'ancien- neté de service. Les princes approuvent les compagnies de gentilshommes de provinces en se conformant pour leur formation au règlement général. Des officiers géné- raux seront nommés pour commander les escadrons et partie de bataillons. Les gardes du corps et ceux des princesse formeront suivant leurs ordonnances en se con- formant au règlement pour la force de leurs escadrons. Les compagni(;s rouges doivent se former à mesure en brigades de 54 maîtres. Les anciens officiers hausse-col ont droit à y reprendre leurs places et les princes nomme- ront aux brigades les commandants nécessaires. Quant à l'uniforme, les officiers en activité doivent con- server celui de leur corps. Quant à celui des autres com- pagnies, il doit être bleu, veste rouge, culotte jaune, bou- tons de cuivre avec une fieur de lys, plume blanche au chapeau et la cocarde blanche. Les officiers dos compa- gnies seront reçus à la tôte de leur troupe, par un offi- COBLENTZ 269 cÀer général avec cette formule : « De par le Roi et de « l'ordre des princes, Messieurs, vous reconnaîtrez pour « votre commandant en premier ou etc.. M. N... et vous « lui obéirez en tout ce qui vous sera ordonné par lui « pour le service du Roi de la part des princes. » Les gentilshommes doivent répondre : « Nous le recon- « naissons et nous promettons sur notre honneur de lui « obéir dans tout ce qu'il nous commandera pour le ser- « vice. » Ce règlement finit par un article sur la subordination conçu en ces termes : « Une subordination exacte et grâ- ce duelle étant la base invariable de l'ordre et des succès qui « en résultent àlag-uerre, Monsieur et Monseigneur comte « d'Artois se persuadent (ju'ils n'ont sur cet article impor- « tant rien à recommander à des gentilsiiommes, à des « officiers, dont ils connaissent le zèle et qui sont disposés « à seconder de tous leurs moyens les efiorts que ces « princes seront bientôt dans le cas de faire pour remettre « le Roi sur le trône et rétablir l'ordre et la tranquillité « dans le royaume. » Nos compagnies d'Auvergne s'organisent conformément à ce règlement. En ce moment, nous formons déjà un esca- dron bien complet. Le commandeur de Seyssel, ancien capitaine de vaisseau, âgé de 67 ans et dont la commande- rie est en Auvergne, commande la première compagnie, et je commande la seconde. Nos deux commandants eu second sont le vicomte de Montboissier-Canillac et le comte de Retz. D'après les avis que nous recevons de notre province, nous pourrons encore former quelques compa- gnies. Je donnerai par la suite un état exact de notre coalition ainsi que l'acte par lequel nous nous sommes unis *. Le nombre des gardes du corps augmente chaque jour; ils arrivent ici par vingtaines. Dernièrement, 12 gardes de la compagnie écossaise, portant avec eux leur étendard, sont venus rejoindre le corps. Le prince de Nassau-Siegen, actuellement général de terre et de mer au service de i. On Irouvora ces détails dans lt> livre du cum mandant de Ghampfloui', In coaliiion d'Auvergne (voir l'avant-propos), 270 JOURNAL d'Émigration rimpératrice de Russie, ayant eu la permission de sa sou- veraine de se rendre auprès de M. le comte d'Artois, est venu oflFrir ses services aux princes. Partout où il y a quelque occasion d'acquérir de la gloire et de la célébrité, on est sûr de voir arriver le prince de Nassau. Sa vie entière ferait un beau roman de chevalerie. Le prince de Nassau est reconnu en cette qualité dans toute l'Europe, excepté dans l'empire. Son grand-père était le dernier des fils du prince de Nassau, chef de la branche de Nassau-Siegen, mort en 1699. Il était général feld maréciial lieutenant do l'empereur en 1734 et avait épousé, à l'âge de 23 ans, la fille de Louis de Mailly de Nesle et de M"' de Coligny. Le prince de Nassau est né en 174... et est d'une tour- nure agréable et leste. C'est sans contredit un des hommes les plus courageux de ce siècle. Il pousse la bravoure jusqu'à la témérité, et il en a donné des preuves multi- pliées dans toutes les circonstances de la vie la plus active. Il eût opéré les plus grandes choses s'il eût eu plus de tenue dans le caractère, moins d'inconstance dans sa con- duite, s'il eût eu une éducation plus soignée et s'il avait plus de moyens et de capacités. A peine le prince de Nassau a-t-il été connu à Paris et à la cour qu'il y a fait des dépenses si considérables que, pour mettre de l'arran- gement dans SOS affaires déjà délabrées, il se décida à faire le tour du monde avec M. de Bougainville. 11 s'embarqua en 1766 et revint de ce grand voyage en 1769, ayant eu pendant ce temps les aventures les plus romanesques, tantôt se signalant à G-Taiti et dans les îles do la Société . par les exploits les plus galants eu présence de tous ses compagnons de voyage, tantôt en ayant un combat à mort avec un tigre royal, qu'il tua au moment où il allait en devenir la proie. Après son retour en France, le prince de Nassau obtint la propriété du régiment de Royal-Allemand. Il se remit dans le train des plus folles dépenses, tenant partout un état de prince et contractant des dettes si con- sidérables qu'il se vit obligé de vendre des terres qu'il tenait de sa mère, en France. Il fut obligé, par les mêmes raisons, de traiter avec le prince de Lambesc pour la pro- priété de son régiment, qu'il lui vendit. Mais ne pouvant rester dans l'inaction , il leva une légion avec laquelle il C 0 B L F, N T Z 271 devait faire uue descente à Jevrey'. Il fit ensuite le projet d'aller faire des conquêtes sur la côte d'Afrique et de s'éta- blir une souveraineté. Déjà il avait pris un chancelier, l'abbé Beaudeau, qui donnait en son nom des patentes, des titres, d'après le gouvernement féodal qu'il se propo- sait d'établir dans ses états. Tous ces projets extravagants ont réellement existé et les bureaux placés dans son hôtel, à la barrière Blanche à Paris, ont été vus par qui a voulu s'en convaincre par ses propres yeux. Tout ce superbe plan s'étant facilement évanoui, le prince de Nassau passa en Espagne et entra au service de cette cour. Il se livra avec ardeur au système de M. d'Ar- çon pour les batteries tlottantes qu'on devait employer devant Gibraltar. Quelque périlleuse que dut être cette entreprise, il monta une de ces batteries et écbappa aux dangers qui semblaient le menacer. Il fut fait grand d'Es- pagne et obtint du roi des concessions considérables, dont un autre eût tiré meilleur parti, mais dont il dissipa promplement le produit. 11 fit un voyage à Varsovie, puis à Berlin, passa à Vienne, vint faire un tour à Paris et retourna à Madrid, ayant couru pendant cinq mois et ayant pendant ce temps mangé et vécu avec cinq ou six souve- rains. Depuis, il a épousé une princesse polonaise, riche et divorcée. Il a quitté le service d'Espagne et, retournant à Varsovie, il s'est fait naturaliser Polonais. Je ne craindrais pas d'avancer que le projet d'être un jour élu roi de Pologne ne soit entré dans sa tête insensée. Le prince de Nassau a été depuis offrir ses services à l'impératrice do Russie, à laquelle son caractère actif et chevaleresque a eu le bonheur de plaire. Il y est devenu, en très peu de temps, général de mer et la fortune l'a si bien servi qu'il a eu l'avantage de gagner une bataille navale contre le roi de Suède en personne. La reconnaissante Catherine l'a comblé de faveurs, de dignités, de grâces pécuniaires. 'Vest dans cette brillante position qu'il arrive h Coblentz »-i qu'il y rejoint la princesse de Nassau, qui l'y attendait. Il monte sa maison sur le plus grand état et veut avoir presque tous les jours trente à quarante couverts. Les 1. Est-ce Jersey? 272 JOURNAL D EMIGRATION princes l'ont admis à leur conseil. Il nous annonce les dis- positions les plus favorables de la part de l'impératrice de Russie. La princesse de Nassau a été d'une figure agréable et a encore des prétentions. Elle a infiniment de piquant dans l'esprit. Elle conte avec beaucoup de grâce, mais badine un peu trop avec la vérité. Elle est en son nom princesse Sangusco et divorcée Sapieha. Elle s'est amou- rachée à Spa du prince de Nassau et l'a épousé en 17... ; elle lui a apporté de belles propriétés en Pologne. Elle n'a pas d'enfant, mais a avec elle une jeune personne, fruit des anciennes amours du prince de Nassau avec la dame Fleury, allemande et célèbre courtisane de Paris. Ce qui occupe le plus nos princes en ce moment est une lettre au Roi, par laquelle ils paraissent protester contre tout ce qui s'est fait jusqu'à ce moment et contre la nouvelle constitution qu'il semble que le Roi va accepter. Cette lettre doit être portée à Sa Majesté de la part de ses frères avant la clôture de l'Assemblée. Mais il y a tout lieu de croire qu'elle arrivera trop tard. Cette lettre est lue à toute la no- blesse et doit être imprimée et distribuée avec profusion '. M. de Galonné jouissant de toute la confiance de M. le comte d'Artois est l'auteur et le rédacteur de la lettre au Roi. 16 AU 30 SEPTEMBRE. — Une grande partie des gardes du corps déjà arrivés se rendent à cheval et en troupe au châ- teau de Schônbornslust et présentent leur étendard aux princes. Le duc de Guiche est à leur tête et l'électeur est présent à cette espèce de revue. On ne peut être meilleur parent que l'est en cette occasion ce prince de la maison de Saxe, oncle du Roi et de nos princes. Clément- Veji- ceslas, prince de Saxe, né le 28 septembre 1739, est le plus jeune des fils de Auguste III, roi de Pologne et élec- teur de Saxe, père de feue M"* la Dauphine, mère du Roi. Il a été élu électeur et archevêque de Trêves, le 10 février 1768. Ce prince réunit les meilleures qualités; il est bon, charitable, très religieux et vit très honorablement. Ses revenus, toutes charges payées, peuvent aller à près de deux raillions, parce qu'il est en même temps prince-évêque 1. Cette lettre se trouve à la fin du tome V du manuscrit de M. d'Espin- chal, avec diverses autres pièces relatives à la Révolution. C0BLBNT7 AÏS d'Augsbourg 4opuis 1768. Il est impossible de montrer plus d'intérêt à notre cause et d'être plus accueillant pour tous les bons français que ne l'est ce bon et respectable élecleur. Mais il manque d'énergie et de caractère viB-à-vis de sa régence, qui ne montre pas des dispositions aussi favorables et dont les membres sont déjà imbus des prin- cipes démocratiques. L'électeur cependant ne met aucun obstacle à la formation et à l'établissement des différentes compagnies dans l'électorat. Il s'en forme de tous les côtés et son ministre se prête à assigner des cantonner ments à toutes ces troupes. Il paraît être en tout aux ordres de nos princes à cet égard et pour tout ce qui con- cerne l'organisation de la noblesse. Le baron Duminique est extrêmement honnête pour tous les Français et, en mon particulier, je ne puis que me louer de ses extrêmes poli- tesses. J'ai plusieurs fois mangé chez lui, ainsi que chez le baron de Kerpen, président de la noblesse immédiate de ce pays et dont l'épouse est infiniment aimable. Je passe à peu près toutes mes soirées chez cette dame, qui montre le plus grand désir de se former une société française et voit plusieurs de nos dames, dont le nombre est déjà augmenté i h i ., > Cependant on s'occupe à Coblentz, ainsi qu'à Wormi^ de l'organisation des compagnies. Déjà on manœuvre sans trouver d'obstacle à cet égard. Tout le monde achète des chevaux et très cher. Les arrivants de France ont tous de l'argent et personne ne regarde à la dépense. un Les brigades déjà formées des nouvelles compagnies rouges et notre escadron d'Auvergne se rendent en troupe à Schônbornsluat et y passent la revae des princes. Mon- sieur y fait authentiquement, au nom du Roi, la réception des officiers. Nos doux compagnies font l'admiration de tout le monde, par la beauté de nos chevaui et la manière dont nous nous présentons. Noire petite troupe a l'air d'un corps formé depuis longtemps. Nous avons adopté pour uniforme, avec l'agrément des princes, habit bleu, collet et parements jaunes. Nos chevaux seront équipés uniformément avec de belles chabraques de peau d'ours. Ce qui est remarquable, c'est de voir dans nos deux compg,- gnies huit commandeurs de l'ordre de Malte et une tren- 18 274 JOURNAL D ÉMIGRATION taine de chevaliers. Une section entière est composée de la famille Bosredon. M. le comte de Romanzow, ministre de l'impéralrice de Russie auprès des cercles, arrive à Coblenlz avec des lettres de créance auprès de nos princes. M. le maréchal de Broglie, à la tête do toute la noblesse qui est ici, fait une visite au comte de Romanzow et le harangue. Le ministre répond avec la grâce du français le plus instruit et le plus aimable. La protection marquée de l'impératrice de Russie détermine la noblesse à adresser une lettre à cette souveraine. Elle est signée par tous les gentils- hommes cantonnés dans l'électorat e{ dans les pays voi- sins et généralement par presque tous les émigrés. La lettre faite par M. de Macarthy-Levignac est celle qui est adoptée pour être adressée à l'immortelle Catherine ^ Enfin, il semble que nos affaires vont prendre une tour- nure plus favorable, et, d'après les démonstrations de l'impératrice de Russie, on doit croire que les principales puissances de l'Europe vont se mettre en mesure d'agir, au moins au printemps prochain. La captivité de notre malheureux souverain est plus que jamais constatée. Son acceptation de la nouvelle constitution ne peut être regar- dée comme un acte libre, et, s'il jouit en ce moment des apparences de la liberté, il n'en est pas moins gardé à vue. Il n'a pas le choix de ses ministres. Ceux qu'il a auprès de lui et qu'il a été obligé de prendre sont tous vendus au parti jacobin. Nos princes assurent ici très hautement toute la noblesse assemblée auprès d'eux que rien ne fera changer leurs sentiments et qu'ils seront invariablement et éternellement attachés aux vrais principes de la monarcliTe française. Cependant il est question en ce moment d'un congrès composé de ministres des principaux souverains de l'Europe et convoqué à Aix-la-Chapelle. Il paraît que le baron de Breteuil jouit toujours de la confiance du Roi et de la Reine. Il a conservé un grand crédit à la cour de Vienne ; il y a des agents, ainsi que dans d'autres cours, et il travaille à quelque nouvelle négociation qui va tra- 1. Cette lettre, ainsi que la harangue du maréchal de Broglie au comte Romanzow, se trouve aux appendices, à la (indu tome V du manuscrit de M. d'Espinchal. COBLENTZ 275 verser les projets do nos princes. Le baron de Breteuil n'a pas perdu l'espoir de rentrer au ministère et le peu de ménagement qu'il a montré pour M. le comte d'Artois peut lui faire craindre d'en être éloigné si nos princes prenaient plus de consistance et de crédit. Le baron de Breteuil s'est établi à Bruxelles avec sa famille. Il y est fort bien traité de l'archiduchesse Christine, qui affecte de mal recevoir les émigrés qui sont en grand nombre dans le Brabant. Le nombre des arrivants à Goblentz est tellement consi- dérable qu'on remarque qu'il n'y a que très peu de familles marquantes qui n'aient envoyé quelques-uns de leurs membres auprès des princes. Nous y voyons des Montmo- rency, des Durfort, des Ghoiseul, des Rohan, des La Tré- moille, d'Harcourt, Périgord, des Montboissier, des La Tour d'Auvergne, des Uzès et Crussol, des La Rochefou- cauld, des Broglie, des Mortemart, Villequier, Castries, Havre et Crouy, des Coigny, Gaumont La Force, Mailly- Nesle, des Grammont, Maillé, Graon, de Gand, Brancas, de Rieux, Fleury, Richelieu, D'Escars, Gossé et une infi- nité d'autres. La maison de Noailles est peut-être la seule que l'on pourrait citer comme exceptée de cette respectable liste. On ne peut penser sans indignation à l'ingratitude de cette famille que les bienfaits de nos rois avaient depuis cent ans élevé au plus haut degré d'illustration et de richesse * 1. A la suite de ce passage, M. d'Espinchal donne (t. V, p. 25 et suiv.) I des notes biographiques assez détaillées sur un certain nombre de membres I de la famille de Noailles. CHAPITRE XIII L'ÉMIGRATION AUGMENTE Octobre 1791. — Le V octobre, l'électeur, ayant été quelque temps absent, revient à Coblentz. Les Françai» s'empressent à témoigner à ce respectable prince la recon- naissance dont ils sont pénétrés et la vénération qu'ins- pire sa conduite envers nos princes et envers la noblesse. Depuis que le Roi a accepté et sanctionné la nouvelle constitution, les prisons, ainsi que je l'ai déjà dit, ont été ouvertes et l'Assemblée a accordé une amnistie à toui les coupables de lèse-nation. Nous voyons arriver ici plu»- sieurs de ceux qui ont profité de cette faveur. Les trois prisonniers do Lyon sont de ce nombre, le marquis d'Egf cars, Teissonnet et Guillin. Ils étaient dans les prisons de l'abbaye Saint-Germain depuis leur arrestation à Lyon^ à la fin de l'année dernière. Le marquis d'Escars, possé» dant des terres dans notre province, ne veut pas servir ailleurs qu'avec les gentilshommes d'Auvergne et, quel- qu'attacbement qu'il ait pour M. le prince de Condé, il refuse d'être son aide de camp et s'engage avec nau8. M. Terrats de Teissonnet, capitaine d'infanterie, accepte cet honneur. En même temps, arrive ici le comte Charles de Damas, sortant des prisons de l'Abbaye où il était détenu depuis la funeste arrestation du Roi à Varennes. Le comte de Damas est colonel du régiment de Monsieur et gentilhomme d'honneur de ce prince. Tl a eu une con- duite pure et prononcée depuis le commencement de la Révolution. Il a maintenu la discipline dans son régi- ment jusqu'au dernier moment et, ayant été employé avec ses dragons dans le Lyonnais, la province lui a dû sa tranquillité. Il est frère de la charmante et aimable M"" de i l'émigration augmente Î77 Simiane dont je ne puis m'empêcher de dire deux mots. La comtesse de Simiane est veuve depuis quelques années du comte de Simiane, lequel, amoureux sans suc- cès et mari sans jouissance, ne put supporter la vie et se brûla la cervelle. La comtesse de Simiane, dame de com- pagnie de Madame, a été un des ornements de la cour de France. Figure, taille, tournure, grâce, un ensemble enchanteur, de Tamabilité, de l'esprit, une coquetterie décente, elle a tout ce qui peut plaire et séduire. Dès avant la Révolution, elle avait été sensible pour le héros d'Amérique. C'est avec regret qu'on est forcé de la com- prendre au nombre des dames démocrates, mais, nièce chérie du duc de Ghatelet, amie de cœur de La Fayette, intimement liée avec la comtesse de Tessé, il eût été dif- ficile que ses principes ne fussent pas un peu conformes à ceux des personnes avec qui elle vivait habituellement. Mais sa démocratie est douce. Pour sauver le comte Charles do Damas, son frère, on ne doute pas qu'elle n'ait exigé de La Fayette d'employer tout son crédit en cette circonstance pour obtenir l'amnistie qui vient d'avoir lieu. Il faut en conclure que l'amour est le plus puissant des dieux. Il inspire des actions généreuses et fait adoucir les cœurs les plus féroces. Le duc de Choiseul est également hors de prison, mais il est reste en France et se voue, à ce qu'il paraît, au sort de son maître et de la Reine sa bienfaitrice. Les trois gardes du corps : Valory, Maledant, Moustier, qui avaient accompagné le Roi et qui avaient été emprisonnés au retour à Paris, arrivent aussi à Coblentz. Le landgrave de Hesse-Rolhenbourg passe à Coblentz et y reste deux ou trois jours. 11 vient me voir. J'étais fort lié avec lui à Paris où il passait ordinairement ses fiivers. Il pense un peu diliéremment de son frère, le prince Charles de Hesse, qui est au service de France, maréchal de camp, et qui jouissait d'un traitement assez considé- rable. Ce mauvais sujet, dont l'âme est aussi empestée que la personne, a embrassé avec ardeur le parti de la Kévolulion autant par amour de l'argent que par inclina- tion. Il est enragé jacobin et peut être compté au nombre des plus scélérats. 278 JOURNAL D EMIGRATION Le comte de Fersen, colonel propriétaire de Royal-Sué- dois, célèbre par rattachement qu'il avait inspiré à une grande et malheureuse princesse, passe à Coblentz et soupe à Schonbornslust avec nos princes. II a été obligé de s'évader de France, se trouvant compromis dans la sortie du Roi. Il s'était chargé de faire faire la voiture dans laquelle devait voyager l'infortunée famille royale et il paraît qu'il a servi de cocher pour sortir de Paris et arriver à la première poste. Le 7, le feu prend à Coblentz, sur le bord du Rhin. L'électeur, s'y étant transporté sur-le-champ, est témoin du zèle avec lequel tous les gentilshommes français travaillent à l'éteindre et y contribuent beaucoup plus que les habi- tants du pays M. le prince de Condé fait de fréquents voyages de Worms ici ; il vient en ce moment pour apaiser une division qui s'est élevée, dans le conseil des princes, entre M. de Calonne et le marquis de Jaucourt que Mon- sieur protège ouvertement. Calonne l'accuse de trahison, ne veut plus se trouver avec lui et, sous prétexte de sa santé, va s'établir aux eaux d'Ems, à trois lieues de Coblentz. M. le prince de Condé parvient à arranger cette affaire et ramène M. de Calonne. Mais il en reste un vernis désa- gréable sur le compte du marquis deJaucourt, d'ailleurs peu goûté de la noblesse à cause de sa liaison intime avec la comtesse de Balbi et de l'air important qu'il affecte vis-à- vis de tout le monde. Depuis l'acceptation de la constitution, l'émigration est plus forte qu'elle n'a jamais été. Chaque jour on voit arriver à Coblentz 60 à 80 persormes. On part ouvertement de Paris pour se rendre ici. Quelquefois on trouve des obs- tacles à la frontière, mais plus souvent grande facilité. Un grand nombre d'olhciers émigrants s'arrêtent en Brabant, particulièrement à Ath, où ils se forment en compagnies, sous l'inspection et les ordres du loyal comte de La Châtre, maréchal de camp et premier gentilhomme de la ciiambre de Monsieur. Le comte de La Châtre était député de la noblesse du Berry aux Etals Généraux. Il a été pur dans sa conduite, comme il l'est dans ses principes, et a constam- ment siégé au côté droit. Dès le commencement des troubles, au risque de déplaire à son prince qui l'honorait de son L ÉMIGRATION AUGMENTE 279 amitié, il s'est ouvertement montré contre les innovations qu'a produites le système populaire et qu'a amenées la double représentation du tiers. Les affaires dérangées de la famille du comte de La Châtre l'engagèrent, pour les raccommoder, à contracter une alliance dont il a dû promp- tement se repentir et qui, en ce moment, lui donne le cha- grin d'avoir pour épouse une des plus zélées démocrates de la capitale. La comtesse de La Châtre est fille aînée de feu Bontcms, premier valet de chambre du Roi, dont la veuve a épousé depuis le comte de Bissy et laquelle est fille de Teyssier, de son vivant notaire au Ghâtelet de Paris et chargé des affaires de Samuel Bernard. Le riche finan- cier Beaujon ayant épousé une sœur de Bontems et dotant sa nièce, le comte de La Châtre se décida à ce mariage, dans l'espérance d'en tirer par la suite beaucoup plus qu'il n'en a eu. La comtesse de La Châtre est grande, jolie et très agréable ; destinée à devenir un peu grasse, elle est parvenue, au détriment de sa santé, à s'amaigrir et à paraître bien faite. Elle est aimable mais très coquette et naturel- lementun peu galante. Au commencement delà Révolution, se trouvant depuis quelque temps intimement liée avec le comte François de Jaucourt, elle a dès le principe mani- festé les mômes sentiments que son amant. Dès lors, le boudoir de M""" de La Châtre est devenu le lieu de réu- nion de tous les agréables du parti démocratique, parmi lesquels on distinguait principalement les Lameth, Barnave, le prince de Broglie, etc. Elle a été citée comme une des plus zélées patriotes. On l'a vue partout où elhi a pu donner des preuves de son civismes. Elle a paru aux tribunes de l'Assemblée, dans les jardins et promenades publiques, suivie d'une cour révolutionnaire. Elle s'est fait remarquer au champ de Mars avec la princesse de Broglie et quelques autres de même trempe, lorsqu'il a été question d'y élever l'autel de la Patrie pour la fédération du 14 juillet 1790. Elle y traînait la brouette avec ses dignes compagnes, ne s'etfarouchant pas de tous les propos libres qu'elle pouvait entendre et que la décence ne permet pas de répéter. Enfin, elle est connue comme une des plus zélées constitution- nelles de la capitale. Mais revenons à l'aristocratie. Les officiers de la marine sortent ile France en foule et se ren- 280 JOURNAL d'émigration dent en Brabant, où ils se réunissent à Enghien et à Binch. On y voit leurs principaux chefs. Le comte Hector, lieute- nant général, en est le plus ancien et les commande. L'Assemblée Nationale a enfin terminé ses séances, lo 30 du mois dernier, et la nouvelle assemblée s'est installée le {"' octobre. Ainsi qu'on l'avait pu penser, elle est composée généralement des plus enragés jacobins des déparlements et remplie de mauvais sujets connus depuis longtemps pour tels. On y compte un grand nombre d'avocats et de médecins, quelques prêtres jureurs et quelques-uns des nouveaux évoques, peu de militaires, et il est à remarquer que ceux de ce nombre sont du corps du génie et de l'artil- lerie. Les gentilshommes ne sont pas au nombre d'une douzaine... Depuis la clôlure de rAsseinblée Constituante, une grande partie des membres du côté droit de l'ordre de la noblesse et quelques-uns du clergé et du tiers état sortent de France, arrivent à Goblentz et doivent se réunir à Trêves, pour y signer une protestation très étendue sur ce qui s'est fait depuis deux ans. Ne valait-il pas mieux dès lo commence- ment se retirer tous de l'Assemblée que d'y opiner inutile- ment et de donner, par de longues discussions, plus de con- sistance à tous ces (décrets, conlre lesquels ils veulent aujourd'hui protester ? Au surplus, ils sont bien reçus par nos princes et par l'électeur. Toute étiquette est levée pour eux. Ils sont invités à dîner, môme ceux du tiers ^ Dans ce nombre, on distingue le marquis de Bonnay, sous-lieu- tenant des gardes du corps, dont les principes ont paru être pendant quelque temps un peu douteux, et que l'on a vu, non sans étonnoment, président de l'Assemblée lors do- la Fédération du 14 juillet 1190. 11 a d'abord été reçu assez froidement, mais il a si bien défondu les gardes du corps et il s'est si bien prononcé en faveur du Uoi, lors de son arrestation, (jue ses camarades l'ont bien accueilli. Dans les députés du tiers sont : Martin d'Aucli, Guiilermy, Henri de Longue ve, Durget, Roi, Gontier-Biran, Dulreisse- 1. On trouvera, en appendice, à la (hi du (juatrième volume du manus- crit de M. d'iispinchal, la liste des députés do la noblesse qui se sont ren- dus aupri'-s dos princes et coiix du tiers-état qui ont fait la campagne do 1-792 ' ■ f. :>.-. . . . .1 l'émigration augmente 281 Duchey. Casalès est aussi venu ici. En rendant justice à sa conduite énergique, à ses talents, on est fâché de le voir désirer encore une tenue d'États Généraux et une nouvelle assemblée. Assurément on devrait en être dégoûté. Mais il y a des gens à qui il faut une tribune et un audi- toire. . . Le 29 do ce mois, l'abbé Maury, annoncé depuis long- temps, arrive enfin à Coblentz. Il est reçu avec une distinc- tion marquée, autant par les princes et l'électeur que par la noblesse. Il en a été de môme sur toute sa route : à Ath, dans les cantonnements du Brabant, à Bruxelles, à Aix, partout où il a passé et séjourné. Los auvergnats lui font une visite de corps. Il no reste que peu de jours à Coblentz, se pressant d'aller à Rome, où l'on assure qu'il recevra la juste récompense de ses travaux et de ses efforts pour la cause de la religion et de la monarchie. Le chapeau de cardinal lui est, dit-on, promis. Ce sera assurément une superbe fortune... Le triomphe de l'abbé Maury fut complet le soir à la résidence. Le nombre des émigrés réunis à Coblentz étant devenu énorme, il en vint plus de uOO pour le voir et lui rendre une espèce d'hommage. Les princes se trouvant au milieu de cette cour aussi nombreuse, M. le comte d'Artois demanda à Tabbé Maury s'il le trouvait changé : — « Je vous trouve grandi, Monseigneur, lui répondit l'abbé. » A la fin de ce mois, en date du 30 octobre, les princes font paraître un règlement * pour la police et l'établissement des caulonnomonts. On y lira avec plaisir la lettre qu'ils adres- sent aux chefs des cantonnements, en leur envoyant ce règlement. On y verra la manière dont ils parlent à la no- blesse, les soins paternels dont ils paraissent occupés pour les gentilshommes qui se réunissent à eux et, pour ne pas laisser le moindre doute sur leurs principes, ils y joignent la promulgation dos sentiments dont ils sont animés. Le style en est franc et loyal et digne d'Henri IV, leur aïeul. Ce règlement est généralement approuvé mais est distribué si ouvertement que l'Assemblée Nationale ne peut man- 1. Ce règlcinoQt se trouve en appendice, à la suite du tome V du manus- crit (\o. M. d'Kspinchal, avec divcr.s autres règlements ou documents rela- tifs t rorgani.saliou dn l'armée des émigrés. 282 JOURNAL d'émigration quer de faire des réclamations. Les princes, comptant sur des secours des puissances étrangères, promettent aux gentilshommes montés 75 livres par mois et 45 livres à ceux qui sont à pied. Les auvergnats, ne voulant pas être à charge aux princes, déclarent qu'ils ne prendront rien et qu'ils serviront entièrement à leurs frais. NovEMRRE 1791. — Du 1" AU 30. — Le nombre des arri- vants ne fait qu'augmenter. On part publiquement de Paris pour se rendre à Coblentz. Nous avons vu arriver ici plusieurs voitures du bureau des coches, avec la livrée du Roi, remplies d'émigrés, ayant fait leur route sans la moindre difficulté. En entrant dans la ville, on est conduit chez M. Prioreau, ancien grand prévôt de maréchaussée à Versailles, lequel examine l'arrivant et en prend note. Pour aider le sieur Prioreau dans ce travail, qu'au com- mencement il faisait tout seul, on lui établit un bureau, avec une commission de l'électeur, et on lui adjoint M. Rey, ancien lieutenant de police de la ville de Lyon, très actif et très intelligent. Avec ces moyens, on devrait empêcher qu'il ne s'introduise des gens suspects. Mais la régence du pays favorise les démocrates et met obstacle aux sages précau- tions de l'électeur. — L'archevêque de Reims et l'évêque de Laon arrivent à Coblentz pour rendre leurs devoirs à nos princes et s'en retournent à Aix. Tous deux étaient députés et membres du côté droit. Les princes paraissent se décider à passer l'hiver ici et prennent leurs arrangements pour quitter le château de Schônbornslust et venir s'établir à la ville. On fait en conséquence les dispositions nécessaires et ils louent une maison considérable, qui ne peut cepen- dant loger que leurs personnes et un très petit nombre de celles qui leurs sont attachées et pour lesquelles ils payent de gros loyers en ville. 4 NOVEMBRE. — Le temps est affreux et il tombe beau- coup de neige. C'est aujourd'hui la Saint-Charles, fêle de M. le comte d'Artois. Tout le monde se rend avec le plus grand empressement à Schônbornslust pour rendre ses devoirs à un prince qui doit être l'idole des Français. Les auvergnats s'y rendent à cheval et en troupe et se mettent en bataille dans la cour du chàli'au. l'émigration augmente 283 8 NOVEMBRE. — L'élecleuF ouvre à la résidence les états du pays de Trêves, consistant en clergé et tiers, la noblesse relevant immédiatement de l'empire. L'esprit démocratique s'y manifeste comme partout. On y parle au souverain d'un ton absolument différent d'autrefois. Les états demandent la dispersion des corps d'émigrés qui se forment dans le pays de Trêves. Il est visible qu'ils sont poussés à cette démarche par les agents de l'Assem- blée Nationale. Tout cela n'empêche pas d'augmenter chaque jour le nombre des cantonnements, tant il arrive d'officiers et de gentilshommes. Les gardes du corps sont déjà classés en quatre compagnies, lesquelles sont déjà considérables. Un grand nombre d'ofliciers a rejoint le corps et il paraît qu'il en manquera fort peu, quelques démocrates et les infirmes. Le comte de Montboissier, le plus ancien lieutenant général de l'armée, âgé de près de 80 ans, se rend auprès des princes, qui donnent à ce respectable vieillard le com- mandement général des compagnies rouges. Le comte de Montboissier est né en décembre 1712. Sa maison tient un des premiers rangs dans notre province. Après la réforme des mousquetaires, dont le comte de Montboissier com- mandait une compagnie, il fut décoré de l'ordre du Saint- Esprit et obtint le commandement en chef de l'Auvergne. C'est un de ces braves et loyaux gentilshommes, sur les sentiments et l'honneur desquels on peut compter, mais qu'il est prudent de ne pas employer en affaires politiques et de gouvernement. Ayant été de la première convocation des notables en 1787, il fut rappelé à celle de 1788. Il donna sans mauvaise intention sa voix en faveur de la double représentation du tiers aux États Généraux, dans le bureau de Monsieur dont il était, sans autre raison, en revenant d'un assoupissement, que parce qu'on lui dit que c'était l'opinion de Monsieur. Le bureau était en ce moment partagé et cette voix était décisive. On se souvient avec quelle perfidie Necker se prévalut de l'opinion du bureau de Monsieur dans son insidieux rapport au conseil. Le comte de Montboissier fut nommé depuis député de la noblesse de Glermont aux États Généraux. H arriva à l'Assemblée porteur d'un excellent cahier, dont les principe» étaient 284' JOURNAL d' ÉMIGRATION purs et conformes à ses sentiments. Se Irouvant le plus âgé des gentilshommes, il a préaidé, pendant lescommen- ceraenls, l'ordre de la noblesse, jusqu'au moment où la chambre eiit élu le duc de Luxembourg. Le comte de Montboissier a été tr^s prononcé au côté droit et son opi- nion a été invariable tant qu'il est resté à l'Assemblée. Il Ta quittée longtemps avant la clôture et est sorti de France avec son épouse, M'"" de Rochechouart, femme de mérite, royaliste zélée, autrefois très jolie et constamment aimable, et avec la marquise de Mirepoix, leur fille unique, épouse du marquis de Mirepoix, député de Paris. Ils sont établis à Bonn. L'Assemblée prenant de l'inquiétude de l'énorme émi- gration qui augmente journellement ainsi que des rassem- blements qui se font à Coblentz et dans les électorats de Trêves et de Mayence, prononce un décret sur les émigrés, que le Roi refuse de sanctionner et sur lequel il met son veto. Dans le même temps, le Roi écrit à ses frères pour les engager à rentrer. Le ton de cette lettre est dur, d'un style qui n'a jamais été le sien, qui prouve qu'il y a été forcé et combien sa captivité est évidente. 12 NOVEMBRE. — Lcs priuces quittent définitivement le château de Schorbornslust et s'établissent à Coblentz. Ils y montent un état de maison énorme, une salle des gardes, des pages, nombreuse livrée, des sentinelles à leur appar- tement, à pou près cent couverts par jour. Il leur est arrivé beaucoup de monde de leur maison et ils nourris- sent tous ceux qui leur sont attachés. Ils sont assez mal logés pour un si grand étalage, (|ui paraît un peu précocei, et afilige les gens raisonnables. Chaque prince a remis sur pied ses deux compagnies des gardes. Elles sont déjà complètes et il y a même déjà beaucoup de surnuméraires. Cela forme à peu près 300 gardes, bien vôtus et galonnés, montés et équipés et recevant 96 livres par mois. Toutes ces dépenses sont elfrayantes, excepté pour l'incorrigible Galonné qui est chargé de la partie des finances et qui se croit encore contrôleur général. Cinq jours la semaine, les princes ont un grand diiier et reçoivent toute la noblesse ot les présentations des arrivants, jusque à cinq heures et l'émigration augmente 285 demie, heure à laquelle ils rentrent dans leur intérieur, ainsi que Madame. Cette princesse se renferme chez elle et ne voit personne jusqu'au lendemain. Les princes vont à leur conseil, qui est habituellement ainsi composé : Monsieur, M. le comte d'Artois, M. le prince Xavier de Saxe, le prince de Nassau, l'évoque d'Arras, le marquis de Jaucourt, le maréchal de Broj^lie, le comte de Vaudreuil, Calonne, le baron do Flachslanden ; de plus M. le prince de Gondé et M. le duc de Bourbon quand ils viennent à Goblentz, ainsi que le maréchal de Castries et le marquis de La Queuille. Le marquis de Bouille y est aussi entré. M""" de Balbi étant, comme dame d'atours de Madame, logée dans la maison des princes, Monsieur passe chez elle tout le temps qu'il n'est pas occupé d'affaires. Le soir, avant neuf heures, la porto de M'"* de Balbi est ouverte pour une liste de personnes qui conviennent aux princes. On y trouve Monsieur, et M. le comte d'Artois s'y rend exactement et y reste jusque passé minuit. Il faut con- venir que M""* de Balbi est extrêmement honnête chez elle. On y est très librement. Monsieur, habitué à souper, y a une table de dix à douze couverts. Cette maison est infi- niment agréable. On y voit les princes tant qu'on veut, ainsi que tous les gens marquants passant à Coblentz. On y trouve tous les papiers publics et on y est très au fait de toutes les nouvelles politiques. J'y vais exactement tous les soirs. Je suis également bien traité des deux princes et le comte de Cossé m'a dit, de la part de Monsieur, de venir dîner quand cela me conviendrait. J'en profite à peu prës une fois la semaine. M. le comte d'Artois passe tout le temps où il n'est pas en affaires chez lui chez M"'" de Polastron, où il trouve une petite société, composée de M*"' do Luge, de M"" de Poulpry eldeM^^'et M"'de Montant etde quelques hommes habitués. Souvent il y travaille avec M. de Calonne, Ces dames passent souvent la soirée chez M*"^ de Balbi. Deux fois la semaine, les princes dînent avec l'électeur et passent la journée à la résidence. 11 y a grande cour. On se tient, à cause de la grande affluenco, dans une salle immense des- tinée à une salle à manger de 80 couverts. Il y vient dans la soirée huit à neuf cents personnes,, 28eau-frère de Santerre, se réunissaient près du Théâtre français, tandis que les brigands du faubourg Saiiit-An- oine, au nombre de lu. 000, dirigés par le comité de la louvelle municipalité, s'assemblaient à l'Arsenal et envi- 380 JOURNAL d'émigration rons. Les quatre dignes conseillers du duc d'Orléans, La clos, Sillery, Sieyès et Condorcet, étaient les chefs et direc leurs de cette horrible conspiration. A six heures du malin le 10 août, les brigands se mirent en marche vers le châ teau, sur différentes colonnes, par le pont et les guichets par la rue Saint-Nicaise et le Carrousel, par la rue Saint Honoré, etc. Toute cette armée, n'ayant d'autre canoi que les deux des Marseillais, n'arriva au Carrousel qu' huit heures. Pendant toute la nuit, tout le monde fut sur pied au châ teau, à l'exception du Dauphin et de Madame, que 1 Reine fit venir auprès d'elle à cinq heures. Le Roi vit daii la nuit l'abbé Hébert, son confesseur, et s'occupa de se devoirs religieux, se préparant à tous les événements ave calme et résignation. La Reine, allant et venant et accom pagnée de Madame Elisabeth, a conservé la contenance 1 plus courageuse, la plus noble, la plus froide, la plus majes tueuse. Les ministres, communiquant avec la famill royale, concertaient les moyens de défendre et de préser ver le Roi des poignards qui menaçaient sa personne e son auguste famille. Rœderer, procureur-syndic du dépar tement, et les deux officiers municipaux paraissaient cou courir à ces conseils. Le maire Pétion, mandé à l'Assem blée pour rendre compte de l'état de Paris, était rentr chez lui où il s'était fait consigner par une forte garde, i six heures, quelques bataillons à piques arrivèrent, sous 1 prétexte de défendre le château, avec du canon, mais ave de mauvaises dispositions. Dans ce moment, le Roi fu invité d'aller visiter tous les postes établis pour la défens du château. Ayant veillé toute la nuit, sa toilette était ei désordre. Il était en habit violet uni, le chapeau sous l bras et l'épée au côté. Il fut accompagné dans cette visil des postes du château par la Reine, ses enfants. M"* 1 princesse de Lamballe et quelques dames attachées à 1 Reine. Le Roi tint les propos les plus touchants à se défenseurs et la Reine, étoulfant les sanglots que lui occa sionnait sa sensibilité, parla avec grâce, sans rien perdr de sa dignité. La garde nationale parut émue et dans le meilleures intentions. Mais pendant cette revue que le Rc prolongea dans les cours, suivi de MM. de Boissieu, d LE 10 AOUT 381 |Menou, de Maillardor, de Bachmann, de Lageard, de ! Sainte-Croix, de Briges et de Poix, et pendant laquelle lies cris de « Vive le Roi ! » se firent entendre, les canon- Iniers vendus au factieux et le bataillon de la Croix-Rouge ine cessèrent de crier : « Vive la Nation ! » Il arriva en jmême temps 2.000 autres gardes nationaux, voués à la Iconspiration, qui commencèrent le désordre. Menou parut jde la plus grande familiarité avec ces derniers. Un canon- nier du groupe oii il s'était arrêté, dit en montrant le Roi : « Dans une heure nous serons défaits de sa plate figure ». JL'absence de Mandat, qui avait été mandé à THôtel de Ville et qui avait emporté le réquisitoire en vertu duquel il avait donné l'ordre de repousser la force par la force, .semblait intimider et même faire perdre la tête aux chefs bien disposés de la garde nationale, et le mélange des fac- tieux acheva de les déconcerter. Quant au malheureux Mandat, anciennement officier aux gardes françaises, homme borné, faible et sans éner- gie, mais qui, avec de bonnes intentions, était depuis le commencement de la Révolution dans les emplois de la garde nationale et était constitutionnellement très attaché au Roi, Mandat se rendit avec peine à la sommation qui lui fut faite de venir à l'Hôtel de Ville. Il trouve le conseil de la commune et la municipalités changés et remplacés par cette compagnie de scélérats dont j'ai parlé. On lui demande compte de sa conduite. On lui arrache le réquisi- toire, on l'accuse de trahison, on donne l'ordre de le con- duire à l'Abbaye. L'atroce président Huguenin, faisant le geste convenu, dit qu'on l'entraîne. L'infortuné Mandat est massacré sur les marches de l'Hôtel de Ville. Il est ren- versé d'un coup de pistolet et achevé à coups de sabre et '1'' pique. Son cadavre est jeté dans la Seine. Cette scène s ■ passa à quatre heures du matin. Pendant ce temps, l'Ar- senal était forcé et on y pillait les fusils qui s'y trouvaient. Après avoir fait la revue des cours et de la terrasse du palais des Tuileries, le Roi fut sollicité et pressé avec tant d'instances par des grenadiers fidèles de faire celle des postes de réserve placés au Pont-Tournant que Sa Majesté ne put s'y refuser, malgré le danger qu'on lui faisait craindre d'être attaqué en chemin par des bataillons corn- 382 JOURNAL d'ÉMIGRATION posée de factieux qui criaient de toutes leurs forces : « A bas le Veto ! A bas le traître ! » Cette visite fut tranquille et ce poste était dans les meilleures dispositions. Mais le retour au château fut effrayant par les menaces et les injures horribles dont le Roi fut accablé par les factieux. Pendant ces dernières revues la Reine et la famille royale étaient restées au château. Les dames qui n'aban- donnèrent pas la Reine dans cette nuit critique mériteat d'être connues : M""* la princesse de Lamballe, surinten- dante de la maison de la Reine : M"* la princesse de Tarente et M""" la marquise de La Roche-Aymon, dames du palais ; M""* la marquise de Tourzel, gouvernante des enfants de France, et Pauline, sa fille ; M"'* de Mackau, de Soucy, de Villefort, sous-gouvernantes ; M"" la marquise de Ginestous, dame attachée à M"*" de Lamballe, et leg femmes de chambre de service. La jeune duchesse de Maillé, âgée de 20 ans, dame du palais de la Reine, fille de la duchesse de Fitz-James et qui, lorsqu'elle parut à la cour, avait l'éclat et la fraîcheur de la rose et qui, par son dévouement à la Reine et son assiduité à lui donner ses soins et à lui témoigner sa reconnaissance, fait ouhlier quelques moments d'erreur au commencement de la Révo- lution, M'"* de Maillé, apprenant de grand matin les dan- gers du château, oii elle n'avait pas passé la nuit, est venue de chez elle à pied, traversant toute la populace en furie, et voulait forcer les gardes qui gardaient les portet du palais. Sans crainte du danger qu'elle pouvait courir, elle criait qu'elle était attachée à la Reine, qu'elle devait être près de Sa Majesté, que c'était son poste et son devoir. Elle fut heureusement recoimue par quelques por^ sonnes bien intentionnées, qui, l'enlevant de force, purent la soustraire à une perte inévitable. Il est à remarquel' qu'en ce moment plusieurs époux de ces dames sont dans notre armée : le prince de Tarente, aide de camp de M. le comte d'Artois ; le marquis de La Roche-Aymon, avec les compagnies d'Auvergne; le duc de Maillé, premier gen** tilhomme de M. le comte d'Artois, auprès de son prince; le marquis de Ginestous, sous-lieutenant des gardes du corps avec ses camarades. Quant à M. le man|uis de ïourzel, lils, il est du nombre des fidèles serviteurs du LEIOAOUT 383 château. Mais Mackau fils et Soucy augmentent la liste des ingrats et sont employés dans la Révolution, l'un dans la politique, l'autre dans les armées. Il était sept heures et demie lorsque le Roi revint au château, après la revue des difléreuts postes extérieurs. Alors les gentilshommes et officiers réunis au château pensèrent à s'organiser et se divisèrent en deux compa- gnies, sous les ordres du maréchal de Mailly. Une compa- gnie, commandée par le comte de Puységur, lieutenant général, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, ayant sous lui M. le marquis d'Hervilly, fut placée dans la galerie des Carrache, à la porte de l'appartement de la Reine. Ces deux lroupes> ainsi que je l'ai dit, étaient fort mal armées. 11 y avait une vingtaine de grenadiers des gardes nationales, jmêlés avec les gentilshommes. Le Roi et la Reine furent usqu'au fond de l'antichambre, à travers, les deux haies de ces fidèles et dévoués serviteurs. La Reine, s'adressant lus particulièrement aux grenadiers, leur dit : « Messieurs, out ce que vous avez de plus cher, vos femmes, vos nfants, vos propriétés, tout dépend aujourd'hui de notre xistence ; notre intérêt est commun; vous ne devez pas kvoir la moindre défiance de ces braves serviteurs qui par- tageront vos dangers et vous défendront jusqu'à leur der- :ner soupir. » La dignité et la chaleur que mit la Reine à iioiioncer ce peu de paroles arrachèrent des larmes à out le monde. Le Roi parla dans le môme genre. Les ijrenadiers étaient tellement électrisés (ju'ils chargèrent rurs armes en présence do Sa Majesté. Tout ce qui était ilans l'intérieur était dans la plus parfaite intelligence. Quelques moments avant, M. de Belair, chef de légion, était lu représenter à la Reine que le rassemblement intérieur liijuiétait les gardes extérieurs. La Reine répondit avec mtant de vivacité que de sensibilité : « Rien ne pourra nous Réparer de ces Messieurs, ce sont nos amis les plus fidèles; Is partageront les dangers de la garde nationale, ils vous il) 'iront; mettez-les à l'embouchure du canon, ils vous leront voir comme on meurt pour son Roi. » Il paraît que |a Reine était décidée à ne pas sortir du château plutôt que le laisser livrer le Roi à l'Assemblée Nationale. Elle dit m"^me h deux porsonne»^, en (jui elle avait confiance. 384 JOURNAL D EMIGRATION 1 qu'elle préférait se faire clouer aux murs du châteao plutôt que d'en sortir. Cependant le danger devenait de plus en plus pressant. Le ministre de la guerre, d'Abancourt, se montrant trës dévoué au Roi dans cette journée, donna les ordres pour que, dans l'intérieur, si on était forcé, on tirât sur les rebelles. Mais tout commençait à se corrompre dans la garde extérieure, autant par le mélange qui y augmentait à chaque instant que par l'indécision des chefs depuis l'absence de Mandat, dépositaire du réquisitoire. Les co- lonnes des brigands s'avançaient sur le Carrousel et sur tous les abords du château. Elles se formèrent en ordre de bataille sur trois côtés, 5 canons devant l'hôtel d'Elbœuf, braqués sur le château, un sur chaque bout des rues Saint- Nicaise, de l'Echelle et des Guichets. D'autres colonnes étaient au Pont-Royal et au Pont-Tournant. Alors Rœderer, procureur général, syndic du département, dontla conduite a été trës louche pendant ces vingt-quatre heures, entra en écharpe à la tête du directoire du département, en disant : « Personne ne doit intervenir entre le Roi et le département. » Le Roi, la Reine, le département et les ministres passèrent dans l'intérieur. Rœderer déclara à Sa Majesté que le danger était à son comble ; qu'il était au- dessus de toute expression ; que la garde nationale fidèle était en très petit nombre ; que les autres étaient cor- rompus et tireraient même les premiers sur le château; que le Roi, la Reine, leurs enfants et tous ceux qui étaient auprès d'eux seraient infailliblement égorgés si le Roi ne prenait sur-le-champ le parti de se rendre à l'Assemblée Nationale. La Reine s'éleva avec beaucoup de force contre cette proposition, mais Rœderer repartit : « Madatne, « vous voulez donc vous rendre responsable de la mort du a Roi, de votre fils, de Madame, de vous-même et de toutes « les personnes qui sont ici pour vous défendre ? » A ces mots ils s'écrièrent tous unanimement : « Ah ! puissions-nous « être les seules victimes ! » Il paraît que Madame Elisabeth s'est laissé entraîner par l'avis de l'artificieux Rœderer et du perfide ministre de la justice, Joly, qui, depuis, le féhcitait d'avoir décidé le Roi, qui, s'abandonnant à sa destinée, se détermina à sortir du château, accompagné de sa famille, LE 10 AOUT 38o suivi d'un très petit nombre de serviteurs et ordonnant aux autres de rester aux Tuileries, la Reine assurant de bientôt revenir. Après avoir montré autant de courage, avoir fait toutes ces dispositions de défense une heure avant, se voyant entouré de serviteurs fidèles, pouvant compter sur les Suisses et même sur une partie de la garde nationale en se montrant avec énergie, que penser de cette nouvelle démarche du Roi, d'aller affronter les humiliations de toute espèce, courir des dangers inévitables en allant se livrer à ses plus cruels ennemis, abandonner à toutes les horreurs d'un massacre presque certain celte poignée de braves lis qui s'étaient dévoués à la défense de sa personne et dont les sentiments invariables ne pouvaient un seul ins- tant se déguiser comme ceux des gardes nationales, laisser dans les mêmes craintes les dames de la Reine, les femmes de service et les autres employés ? L'esprit et le cœur sont sensiblement et douloureusement affectés quand on cherche à approfondir l'inexplicable caractère de notre infortuné souverain. Il est unique dans cette longue suite de rois que compte notre antique monarchie et je doute que le pareil ait jamais existé. Le Irajot du château jusqu'à la terrasse des Feuillants se fit sans obstacle ; le Roi et son cortège étaient protégés par des détachements de grenadiers suisses et nationaux. Mais la foule était devenue si considérable au bas de l'es- calier de la terrasse qu'ont fut arrêté pendant un quart d'heure, pendant lequel la populace séditieuse criait : « Nous ne voulons plus de tyrans ; la mort ! la mort ! » Le iRoi et la famille royale furent accablés des plus horribles 1 injures et des plus atroces imprécations. Deux fois le Roi ifut couché enjoué. Le Dauphin fut arraché des mains de 'la Reine par un des plus affreux brigands, nommé Rocliet, •porteur d'une figure effrayante et connu pour un des chefs des insurrections précédentes. Il déposa le Dauphin dans 1 Assemblée, où le Roi fut reçu sur la demande du dépar- ilement, mais à condition de laisser son escorte en dehors. jLes personnes qui accompagnèrent le Roi dans ce trajet Ifurentles six ministres Joly, Sainte-Croix, d'Abancourt, du bouchage, Le Roux de La Ville et Champion ; le prince de 2â 386 JOURNAL d'émigration Poix, le marquis de Tourzel, le marquis Je Monlmorin, gouverneur de Fontainebleau, le comte de Briges, d'Her- villy, Aubier et d'autres qui arrivèrent successivement. L'officier municipal Le Roux annonça à l'Assemblée Tarrivée du Roi. On nomma une députation pour aller au- devant de Sa Majesté. En entrant, le Roi dit : « Je suis venu « ici pour éviter un grand crime qui allait se commettre et « je pense que je ne saurais être plus en sûreté qu'au milieu « de vous, Messieurs. » Vergniaud, en ce moment prési- dent, répondit : « Vous pouvez, Sire, compter sur la fer- « meté de l'Assemblée Nationale. Ses membres ont juré de « mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités « constituées. » Le Roi s'assit d'abord à côté du président, mais il fut bientôt après se placer, avec sa famille, dans la loge destinée aux rédacteurs du journal Le Logographe. Pendant que le Roi était à côté de Guadet et que la famille royale était devant la barre, sur les chaises affectées aux ministres et aux administrateurs, on agita si M. le Dauphin irait près du Roi ou demeurerait près de la Reine. Il fut porté au Roi. M. Aubier assure qu'à l'instant où il traver- sait la salle, quoique les tribunes fussent garnies d'affidés républicains, il se manifesta un intérêt si prononcé en faveur de cet enfant si intéressant que les meneurs eurent de la peine à le réprimer. Trois quarts d'heure après, un officier de la garde nationale vint annoncer à la barre que les portes des Tui» leries étaient forcées, que les factieux se disposaient à canonner le château. Le Roi envoya M. Aubier voir ce qu'il en était. 11 parvint à entrer par le côté de l'hôtel de Marsan, dans la cour des Suisses. 11 trouva les officiers 80 plaignant de l'indécision de leurs chefs, qui, n'ayant plusle commandant de la garde nationale, porteur de la réqui- sition, pour répondre de l'exécution des ordres, hésitaient s'ils se replieraient sur l'Assemblée pour y garder le Roi, ou s'ils continueraient la défense du château. Elle était difficile, surtout pour eux, parce qu'ils étaient divisés en plusieurs postes mêlés de gardes nationaux, les uns décou- ragés, les autres prêts à les attaquer par derrière. M. Au- bier fut au bataillon de l'Oratoire, qu'il avait laissé à minuit dans de bonnes dispositions. Un officier, en qui il avait LE 10 AOUT 88t confiance, lui dit qu'une heure avant, tout ce qui était sous les armes voulait voler de grand cœur à la défense du Roi, nnais qu'ayant appris sa retraite à FAssernblée, les bien pensants avaient quitté le bataillon pour se rendre à leurs familles. Les enragés, qui ne s'y étaient pas rendus quand on annonçait qu'il fallait défendre le Roi, y étaient arrivés. Les imbéciles, les lâches leur obéissaient, parce qu'ils avaient perdu la tête au point que vingt scélérats allaient mener au feu des gens qui n'avaient pris les armes que par peur. Hadancourt, capitaine, exhorta M. Au- bier à se retirer. Il courut au bataillon Saint-Honoré ; mêmes effets, par mêmes raisons. Il jugea dès lors que tout était perdu sans ressources. Il était à peu près neuf heures lorsque l'attaque du châ- teau commença. Les brigands avaient forcé à la retraite la gendarmerie à cheval, qui était allée se ranger en bataille sur la place du Palais-Royal. Il était arrivé une voiture de poudre et une voiture de boulets au milieu de la place du Carrousel. Le commandant de cette horde rebelle fut lui-même frapper à la porte Royale et en demander l'ouver- ture, qui lui fut refusée. Le peuple paraissait fort animé contre les Suisses. Dans l'intérieur, les gentilshommes aux ordres du maréchal de Mailly, les volontaires et les grena- diers unis à eux et ce qui composait cette petite troupe, organisée le matin, se disposaient à se défendre. Mais leur armement et leurrassemblement avaient indisposé les gardes nationales des cours, parmi lesquelles le départ du Roi avait fait un très mauvais effet. Ceux qui étaient franchement dévoués au Roi étaient affectés de la retraite de Sa Majesté. Les Suisses surtout témoignaient l'envie d'aller rejoindre le Roi et de le garder à l'Assemblée. Toutes ces troupes se désorganisèrent. Tout le monde était pêle-mêle dans le château. Personne ne donnait d'ordre. Bachmann, major des Suisses, avait accompagné le Roi avec son état-major. Enfin tout était dans le désordre. Mais bientôt les portes du palais furent enfoncées et le peuple entra en foule dans Il cour royale. Les gardes nationales perdirent la tête el, d'après ce que m'a confirmé M. Aubier, la défense du château se réduisait à 700 Suisses répartis dans différents postes, à la troupe des gentilshommes, k un petit nombre 388 JOURNAL I) ÉMI(;HA.TI()N de gardes nationales, le tout ne montant pas à 1 .200 hommes, sans chefs, sans ordres, sans armes et sans munitions. Les attaquants étaient plus de 30.000 et on peut les évaluer à iOO.OOO âmes, en y comprenant le peuple, et les brigands avaient alors 30 canons à leurs ordres. Les canonniers destinés à la défense du château changërent la direction de leurs six canons et les tournèrent contre le palais. On criait aux Suisses de mettre bas les armes, mais les brigands n'osaient cependant pas avancer plus loin. Ils étaient effrayés de la bonne contenance des Suisses. Au moindre mouvement la frayeur les saisissait. Cela dura ainsi pendant quelque temps. Enfin, une dou- zaine de sans-culottes, avec un officier national plus hardi que les autres, s'avancèrent jusqu'au pied du grand esca- lier et parvinrent à saisir successivement six factionnaires suisses au moyen de piques à crochets, avec lesquelles ils les attiraient, les désarmaient et les assommaient. Ayant été suivis bientôt après de la masse entière des brigands, les Suisses se mirent en bataille sur l'escalier. Le capi- taine Turler et M. de Gastelberg, lieutenant, voyant leurs cinq Suisses massacrés, ordonnèrent de faire feu. Cette pre- mière décharge mit à bas les premiers assassins. Il se tira quelques coups de fusil par les fenêtres du château. Alors on tira du Carrousel trois coups de canon sur lo palais, si mal ajustés que les boulets allèrent frapper à l'extrémité des toits. Cependant, aux premiers coups de fusil des Suisses, la terreur s'empara tellement des assail- lants que les cours parurent se vider en un moment et qu'elles étaient jonchées de piques, de fusils, de bonnets de grenadiers des fuyards. Les canonniers abandonnèrent leurs canons et s'enfuirent comme les autres. Le capitaine Turler, à la tête de 120 Suisses, descendit dans les cours, les balaya, s'empara des canons abandonnés, les lit ramener au vestibule du château, sans en pouvoir faire usage faute de munitions et d'ustensiles pour le service de ces pièces. Il fit faire un feu roulant sur les factieux qui restaient au Carrousel. On a beaucoup exagéré les suites de cette vigoureuse sortie du capitaine Turler. M. Aubier, témoin oculaire, m'a dit, en effet, que dans cette bande de brigands armés, mon- LE 10 AOUT 389 tant à environ 30.000, la plupart s'enfuirent, mais il y avaif un noyau, sur la place et dans la cour, qui agissait avec ordre et courageusement, qui recula bien un peu mais ne lâcha jamais pied entièrement. Le feu des fenê- tres, mal dirigé, portait plus sur la foule qui était derrière les rangs que sur ceux-ci. Les Suisses de la cour de Marsan se défendirent faiblement. Cependantla colonne formidable du Carrousel n'existait plus. Les fuyards avaient aban- donné 4 pièces de canon, vis-à-vis de l'hôtel de Longue- ville. Ils se répandaient dans toutes les rues voisines, poussant des cris affreux; les quais étaient couverts de ces lâches scélérats. Pendant ce temps, le capitaine Salis, avec un autre détachement, alla s'emparer de trois autres canons à la porte du manège et les amena sur la terrasse du jardin, à la grille. Cette affaire fut meurtrière. On tirait sur les Suisses de la terrasse des Feuillants ; ils y perdirent une trentaine d'hommes, mais en tuèrent prodigieusement. Dans Tintérieur du château, la garde nationale qui y était de service fut dans la plus grande agitation. On prit les armes et chacun se mit tant bien que mal à son rang. On se joignit aux Suisses et on descendit dans la cour. Quant aux gentilshommes, étant mal armés et n'ayant point de fusils, ils restèrent dans les appartements. Il était dix heures du matin. La gendarmerie nationale à cheval, placée au Louvre, commença à se débander. Les cavaliers s'enfuirent et remplirent la rue Saint-Honoré et les rues qui y aboutissent. Il y en avait un détachement de 100 hommes aux voitures de la cour. L'officier voulut les ramener au gros de la troupe, ils furent criblés de coups de fusil en passant le Pont-Royal. Il y en eut 25 de tués. Cependant ces cavaliers se réunissaient à la populace pour tirer sur les Suisses. Le Roi, retiré dans la loge du Logographe, apprenant ces différents détails, envoya M. d'Hervilly au château pour ordonner aux Suisses de se retirer et de venir le rejoindre. D'Hervilly arriva aux Tuileries au moment où le capitaine Turler et les Suisses, à la suite de leur pre- niier avantage, ramenaient au Carrousel les canons aban- donnés. Us essayaient de les enclouer avec les baguettes de leurs fusils. M. d'Hervilly leur cria de la terrasse : 390 JOURNAL d'émigration « Messieurs, de la part du Roi, j'en ai l'ordre, à l'Assem- « blée Nationale, et avec vos canons ! » Mais cette dernière partie de l'ordre ne put être exécutée, faute, comme je l'ai déjà dit de munitions et de ce qui était nécessaire pour servir les pièces. Le capitaine Turler, avec une centaine de Suisses et très peu de gardes nationales, se mit en marciie pour se rendre à l'Assemblée. Ils reçurent dans cette tra- versée plus de mille coups de fusil. Manquant de cartouches, ils ne répondirent que faiblement et perdirent encore environ 30 hommes. Arrivés à l'Assemblée, l'ordre fut donné aux soldats de se rendre au corps de garde des Feuillants oii ils furent désarmés et déshabillés. Leurs fusils et leurs habits furent portés en triomphe dans les rues. Les officiers, au nombre de onze, furent conduits dans le bureau des inspec- teurs de la salle. Cet ordre avait été donné par écrit par le Roi au capitaine Turler. Pendant tout ce temps, les brigands s'étaient ralliés et étaient revenus en force au Carrousel avec de nouveaux canons. Le peuple s'était porté dans le jardin et attaquait le château par ce côté. Les Suisses restés au château ne pouvaient recevoir d'ordres. Le tumulte et la confusion so mirent parmi eux. Il s'en rallia un groupe d'à peu près 80 qui, pendant un feu de 20 minutes, tuèrent plus de 400 fac- tieux, mais tous ces braves gens y périrent. La populace, ne trouvant plus de résistance, monta dans les apparte- ments. Les Suisses qui y étaient se défendirent faible- ment; tous furent massacrés avec la plus grande barbarie. Les gardes nationales qui étaient avec eux se réunirent à la populace pour les achever. 17 gardes Suisses, cachés dans la sacristie de la chapelle, ayant été découvert remirent leurs armes en criant : « Vive la Nation ! » espî rant avoir la vie sauve. Ils furent aussitôt massacrés. Suj une centaine qui se sauvaient par la cour de Marsan, il en eut 80 de tués, les autres eurent le bonheur d'échapperj Quant aux gentilshommes restés dans les appartements pendant la durée du feu, ils résolurent de se rendre auprès du Roi à l'Assemblée Nationale. Ils rallièrent les Suisses qui se trouvaient dans cette partie du château, quelques gardes nationales, et descendirent dans le jardin au nombre d'environ 500. Il fallut briser la grille de la Reine pour LE 10 AOUT 391 sortir du château. On ne pouvait passer qu'un à un et on était à 30 pas des bataillons postés au Pont-Royal, ce qui rendait cette marche extrêmement périlleuse. Deux Suisses, qui passèrontles premiers, furent tués. Dansle trajet il périt deux gentilshommes, le marquis de Clermont d'Amboise, chevalier des ordres et lieutenant général, et M. de Gasteja. Le baron de Vioménil fut blessé à la cuisse et eut beaucoup de peine à se sauver. Mais presque toute celte troupe no put aller plus loin que l'escalier de la terrasse des Feuil- lants. Un très petit nombre, dont était le duc de Choiseul, arrivèrent à l'Assemblée et auprès du Roi. Les autres gen- tilshommes et les Suisses se sauvèrent comme ils purent, pur-dessous les arbres; plusieurs y périrent. Le chevalier d'Allonville, maréchal de camp, sous-gouverneur du Dau- phin, fut tué sur la terrasse. Le chevalier d'Allonville, dont les deux frères sont émigrés et employés, était un très hon- nête homme, fort aimé et estimé du Roi. Il avait obtenu la permission de Sa Majesté d'aller passer IS jours auprès de sa mère en Champagne. Mais le Roi lui écrivit de presser son retour, voyant le danger devenir pressant et voulant avoir auprès de sa personne un sujet aussi fidèle. Il arriva à Paris le 8 ^ Le vicomte de Maillé, maréchal de camp, oncle du duc actuel, fut grièvement blessé et n'arriva qu'avec peine à l'Assemblée, et tout couvert de sang. Les Suisses, voyant les gentilshommes cherchant leur salut et s'enfuyant sous les arbres du jardin, se détermi- nèrent à percer le passage des Feuillants et à arriver à l'Assemblée, ayant en tôte de leur colonne le peu de gardes nationaux qui étaient avec eux. Cette troupe péné- tra jusqu'au tiers de la salle. A la vue de ces hommes 1. a Le cointo d'Allonville, son frèro afntî. maréchal do camp de 1781, très bon militaire, brave et loyal gentilhomme, commande à l'armée de Bourbon l'escadron des Kontilshoinmes de la Champagne, ayant avec lui ses quatre garv'ons, dont l'aîné, major en second, écrivit, il y a quelques mois, une lettre très bien faite à M. Malouot. Go petit écrit, intitulé : Lettre d'un Hoyaliste, est signé par le comte Armand d'Allonville et réfute par- faitement le systômo des constituliounels et particulièrement celui des deux chambres. Le bai'on d'Allonville, troisième frère, est colonel des chas- seurs de Normandie, maréchal do camp de mai 1790 et employé en ce mo- ment dans l'état-majur do la cavalerie do M. lo prince de Condé. » (Note de M. d'Kspiuchal.) 392 JOURNAL d'ÉMKJRATION armés, l'épouvante s'empara des députés. Plus de la moi- tié se levèrent pour s'enfuir. Mais on donna ordre aux grenadiers nationaux de rebrousser chemin, ainsi qu'aux Suisses, à qui le Roi fit enjoindre de déposer leurs armes. Cependant, quelques-uns suivirent le groupe des gentils- hommes qui sortirent du jardin par l'escalier du cul-de- sac de l'orangerie. Plusieurs se réfugièrent à l'iiôtel de rinfantado, occupé par M. Pisani, ambassadeur de Venise, qui leur donna l'hospitalité et les soins les plus généreux. Le baron de Vioménil y arriva à peine, aidé par M. le che- valier d'Etiguy, ancien officier aux gardes et frère de M. de Serilly, trésorier de l'extraordinaire des guerres. M. de Mondragon fils, maître d'hôtel ordinaire du Roi, se sauva dans une maison voisine dans la rue Royale. Mais il y en eut beaucoup de massacrés dans toutes les rues et sur la place Louis XV, allant aux Champs-Elysées. Charles d'Autichamp, second fils du comte d'Autichamp et neveu du marquis d'Autichamp, se retirant du château par la rue de l'Echelle, fut arrêté par deux hommes; il les tua laide de deux coups de pistolet. Il fui arrêté par la populace, et on le conduisit à la place de Grève pour le décoller. Charles, grand, très leste et très vigoureux, par- vint à se débarrasser à coups de couteau de ses deux gar- diens et s'évada. Cet intéressant jeune homme était venu à Coblentz en 1791 et, son père l'ayant fait revenir en France, il était entré dans la garde du Roi. Le vicomte de Broves, septuagénaire, ancien député du bailliage de Dra- guignan, membre du côté droit, avait été blessé en sor- tant du château. Il fut massacré devant Saint-Roch. Les brigands, devenus maîtres du château, y firent un massacre effroyable de tout ce qu'ils trouvèrent. Le sang ruisselait de tous côtés. Les huissiers de la chambre, les garçons du château, les Suisses des portes, les moindres employés du château furent indistinctement les victimes de ces horribles scélérats. Cependant, la plupart des employés aux cuisines étaient démocrates et s'en cachaient si peu que, (juelques jours avant, on s'était réjoui à l'of- fice de la pétition de la déchéance. Mais les Marseillais l'ignoraient et ne voyaient que les galons et la livrée. M. Aubier n'avait pu, dans son premier voyage ;ni cliA- LE 10 AOUT 393 teau, y pénétrer et savoir ce qu'étaient devenues les dames de ia Reine et les autres dames de service, dont le Roi et la Reine étaient dans les plus vives inquiétudes. Mais à un second voyag'e, il apprit aussitôt qu'elles avaient été sau- vées par une partie des assaillants mêmes, Marseillais, qui les défendirent surtout des Parisiens, cruels comme des lâches, qui, n'ayant pas le courag^e de combattre, déchi- raient les victimes et les prisonniers que faisaient les autres. Les Marseillais se battaient comme des soldats qui gagnent leur paye. A neuf heures vlu soir, M. Aubier retourna encore au château, par ordre du Roi. Il lui parut que le nombre des morts du côté des assaillants dépassait 1.800. Celui des Suisses et autres employés dans le palais, à plus de 600. Mais les cours étaient couvertes de cadavres dépouillés. Il s'est passé au château des atrocités qu'on a peine à croire. Un scélérat, appelle Grammont Roselli, mauvais acteur tragique de la Comédie-Française, où il était cons- tamment sifflé, jacobin ardent depuis le commencement de la Révolution, a été un des principaux acteurs de celle journée. Ce monstre but publiquement du sang d'un Suisse. La fameuse Théroigne de Méricourt reparut encore sur la scène. Un certain Bonjour, ancien commis de la marine, jacobin forcené, présidait la section des Feuil- lants, où l'on avait mené plusieurs personnes arrêtées dans la nuit. Le peuple s'était amassé dans la cour des Feuil- lants dès sept h(mres du matin et demandait le massacre de ces malheureux, y étant excité par la furie Théroigne de Méricourt, vêtue en amazone, en uniforme national, le sabre en bandoulière, et montée sur un tréteau pour haranguer la populace. Elle monta au comité de la sec- tion, suivie de quelques brigands et se fit livrer les victimes qu'elle aida à immoler. De ce nombre fut Suleau, journa- liste, dont j'ai parlé en 1792. Ce malheureux fut saisi au collet par Théroigne. En se débattant, il parvint à s'em- parer d'un sabre dont il allait percer celte infâme scélé- rate, mais il fut désarmé par la multitude et massacré. Avant lui et sous ses yeux, un autre avait eu le même sort. C'était Tabbé Bouyon, auteur dramatique du théâtre de la Monlansier et coopéraleur d'un journal aristocratique. 39* JOURNAL d'Émigration Les Lunes du cousin Jacques. Après eux, un ancien garde du corps, appelé Vigier, et un autre, appelé Solminiac, furent également massacrés ainsi que cinq autres prison- niers. Suleau venait d'épouser une des deux filles du célèbre peintre Hall, que je connais depuis leur enfance et que je laissai extrêmement jolies lorsque je partis de Paris en 1789. On ne saurait dire au juste, et on ne le saura jamais, combien il a péri de monde dans cette affreuse journée. Les rebelles on ont considérablement perdu et on n'exagère pas en en portant le nombre à plus de 4.000. Mais dans le parti du Roi, on compte que, sur environ 900 Suisses, il n'en est pas échappé plus de 180. Ce fidèle régiment est détruit. Presque tous les officiers ont péri. On a emprisonné ceux qui restent. On pourrait compter, en personnes attachées au Roi ou gentilshommes, au moins 300 personnes. Revenons aux détails que m'a donnés M. Aubier sur ce qui se passait à l'Assemblée Nationale depuis l'arrivée du Roi et de la famille royale. Ces augustes personnes, ainsi que je l'ai déjà dit, avaient été placées dans la loge du Logograplie. C'est une tribune de dix pieds carrés sur six d'élévation, dont les murs blancs réfléchissaient l'ardeur du soleil. La chaleur y était excessive. C'est là que le Roi, sa famille et plusieurs personnes de leur suite ont passé 15 heures consécutives. Le Roi resta tout ce temps les yeux fixés sur l'Assemblée, écoutant attentivement ce qui s'y passait, sans prendre d'autre nourriture qu'une poche et un verre d'eau. Sa Majesté causait de temps en temps avec les députés placés sur les gradins près de la tribune et était exposée aux impertinences de quelques-uns de ces à scélérats. Au milieu de tout le désordre occasionné par les^ ■ attaques du château, il arrivait continuellement des péti- tionnaires atroces, demandant, au nom des sections, la déchéance du Roi. Il vint aussi des députés du nouveau conseil général de la commune. Ce sont Huguenin, Bour- don, Tronchon, Deriem, Vigaud et L'Huillier. Huguenin portant la parole, dit : « Ce sont les dangers de la Patrie, « qui ont provoqué notre nomination. Le peuple las d'être « depuis quatre ans le jouet des perfidies et des intrigues « de la cour, a voulu arrêter l'empire sur le bord de LE 10 AOUT W5 « l'abinie. Le peuple nous a donné sa confiance, nous la « justifierons par notre zèle. Pétion, Manuel, Danton sont « toujours nos collègues. Santerre est à la tête de la force « armée. Le sang du peuple a coulé. Des troupes étran- « gères, des Suisses, qui ne sont encore à Paris que par « un nouveau délit du pouvoir exécutif, ont tiré sur les « citoyens. Des veuves et des orphelins demandent leurs « époux et leurs pères. » Enfin, à la suite de tout ce tu- multe, de tout ce désordre, Vergniaud propose différents décrets qui sont adoptés. L'Assemblée en fuit faire l'analyse pour calmer la fermentation et envoie publier et afficher les paroles suivantes : « Le Roi est suspendu : lui et sa famille restent en « otage. Le ministère actuel n'a pas la confiance de la « Nation et l'Assemblée va procéder à le remplacer. La « liste civile cesse d'avoir lieu. » Il est bon de savoir que la séance de l'Assemblée avait commencé dans la nuit, mais, jusqu'à sept heures du matin, il ne s'y était rendu qu'une trentaine de députés, et dans tout le jour, sur 745, il ne s'y en trouva que 284 pour rendre tous ces décrets. La salle était remplie d'étrangers, assis sur les bancs des législateurs. Trois présidents suc- cessifs occupèrent le fauteuil dans cette mémorable jour- née. Trois avocats de Bordeaux, députés de la Gironde : Guadet, Vergniaud, Gensonné. Merlet, député de Maine-et- Loire, qui était président de quinzaine, n'osa pas ce jour-là remplir ses fonctions. A six heures du soir, les ministres Joly, Sainte-Croix, du Bouchage, d'Abancourt, Le Roux de Laville et Cham- pion, destitués par le décret de l'Assemblée, ont été obli- gés de se retirer promptement pour veiller à leur conser- vation. Ils furent rapidement remplacés et l'Assemblée nomma pour ministre de lajustice Danton, homme atroce et sanguinaire, un des principaux agents de cette alfreuse journée, natif d'Arcis-sur-Aubc, âgé de 32 ans, d'une figure des plus sinistres et des plus ignobles, constitué fortement, pourvu d'une voix de stentor, autrefois avocat aux conseils ; scélérat profond, fondateur de la société des Tyrannicides séant aux Cordeliers. Le ministre des affaires étrangères est Lebrun, né à Noyon en 1755, s'ap- 396 JOURNAL D EMICRAIION pelant Pierre-Marie Tondu, dit Lebrun ; d'abord ouvrier imprimeur, il vint s'établir à Maëstricht, a été journaliste, ayant commencé par être rédacteur d'une feuille qui paraissait à Hervé, prës d'Aix-la-Chapelle. Il a été un des agents de la révolution de Liège, puis rédacteur du Jour- nal de l'Europe. C'est un jacobin ardent, incendiaire et atroce. Le département de la guerre a été rendu à Servan, que le Roi avait chassé il y a deux mois. Le département de la marine a été donné à Monge, professeur de mathé- matiques, physicien de l'académie des sciences, examina- teur des élèves de la marine et un des professeurs du lycée pour la physique et les mathématiques, y remplaçant Gon- dorcet. Clavière est revenu au ministère de finances et Roland à celui de l'intérieur. Le Roi écouta tranquillement les discussions sur tous les différents décrets et entendit froidement celui de sa déchéance. Le député Couttard, de Nantes, était près de la loge où était le Roi. Se levant pour voter en faveur de sa déchéance. Sa Majesté lui observa que ce qu'il faisait là n'était pas trop constitutioiniel. « C'est vrai, Sire, répondit Couttard, mais je vous sauve la vie. » La famille royale avait vécu toute la journée avec de l'eau de gro- seille, que M. Aubier avait pris la peine de faire lui-môme avec le cafetier, dans la grotte des Feuillants. Le soir, on fit un peu de soupe pour le Dauphin, qui s'endormit dans les bras de sa mère. Le Roi goiita d'une volaille froide et but un verre de vin. La Reine et les autres ne mangèrent rien. Enfin, vers minuit, la famille royale traversa le jar- din pour se rendre aux Feuillants, sans garde, mais accompagnée des plus fidèles serviteurs du Roi. M. le Dau^ phin, dont la Reine tenait la main, entendant les hurle- ments de la populace qui entourait la salle, eu des tré-" moussemenls de frayeur. La Reine lui dit quelques mots à l'oreille qui le calmèrent. En montant il dit à ceux qui suivaient : « J'ai été bien sage, Maman me couchera avec elle »; il sauta de joie et baisa la main de la Reine. Arri- vés auxFeuillants, quatre cellules se communiquant furent leur retraite. Calon, député de l'Oise et inspecteur de la salle, y conduisit la famille royale. La première de ces cel- lules s«M'vit d'antichambre. Le Roi s'établit dans la seconde LE 10 AOUT 397 et y coucha; la Reine dans la troisième, son fils dans son lit, el Madame Royale sur un matelas doublé, au pied du lit; Madame Elisabeth et M"'' de Tourzel dans la quatrième ; M""" la princesse de Lamballe s'établit dans une cellule vis- à-vis, de l'autre côté du dortoir. M. le duc de Ghoiseul couclia dans la première pièce, ainsi que M. Goguelat, ingé- nieur géographe, lequel avait été employé par M. de Rouillé dans son état-major, avait été arrêté à Varennes et conduit dans les prisons d'où il était sorti lors de l'am- nistie accordée après l'acceptation de la constitution. M. le comte de Poix, M. d'Hervilly et le vicomte de Rolian- Ghabot, frère cadet du prince de Léon, restèrent à l'extré- mité des portes dans le dortoir. Le marquis de Tourzel et M. Aubier demeurèrent dans la chambre du Roi. Thierry, premier valet de chambre du Roi, avait eu soin de faire porter des lits du garde-meuble. MM. de Villereau, ancien lieutenant des gardes du corps, maréchal de camp, officier de mérite; le comte de Brige, fils, premier écuyer de la grande écurie; Nantouillet, maître des cérémonies; Reau- gcard fils, secrétaire des commandements de la Reine et quelques autres, dont je ne puis affirmer la présence en ce moment, passèrent également la nuit aux Feuillants. Plu- sieurs serviteurs dévoués ne purent peut-être pas pénétrer jusqu'à la modeste demeure de Leurs Majestés, et en furent empêchés par les circonstances, tels que MM. de Mondra- gon, de Brezé, grand maître des cérémonies, Salvert, écuyer de la Reine ; Cubières, écuyer du Roi ; Ghamilly, Ghamplost et son frère, Thierry et Septeuil, premiers valets de chambre du Roi, Gentil, premier valet de garde-robe, etc., qui tous avaient passé la nuit précédente au château. Un chevalier de La Serre, maréchal de camp constitution- nel, agent des princes à Paris, arrivant de Coblentz, était aussi aux Feuillants. La Reine, qui ne le connaissait pas, l'apercevant en habit national près du Roi à l'Assemblée, demanda qui il était. Le chevalier de La Serre s'en aper- çut et, s'approchant de la Reine pour la rassurer, lui apprit qu'il était envoyé des princes et eut l'imprudence de mon- trer ses pouvoirs qu'il avait dans sa poche. Il y avait de quoi former la plus forte inculpation contre la famille royale. Gela prouve combien la confiance de nos princes 398 JOURNAL d'ÉMIGHATION est toujours mal placée. Le chevalier de La Serre est assu- rément un très brave homme et a donné des preuves de dévouement au Roi, étant resté 48 heures en faction comme garde national auprès du Roi, mais on ne peut disconvenir qu'il n'est pas doué d'une grande prudence. Son salut est un miracle. Il est vrai qu'il était connu des principaux meneurs, qui se sont bien gardés de faire périr un homme qui, par son indiscrétion et son étourderie, ne leur laissait rien ignorer ; ils auraient été moins instruits avec un autre. Revenons au Roi. MM. Aubier et Le Vasseur, officier de la chambre, qui se trouva là, déshabillèrent Sa Majesté. Il fallut envelopper sa tête d'un mouchoir. La Reine, Madame Royale, Madame Elisabeth s'enveloppèrent de serviettes prêtées par le concierge. Dans un instant oii MM. de Tour- zel et Le Vasseur étaient sortis, le Roi dit à M. Aubier : « Eh bien î cela s'est passé précisément comme on nous « l'avait annoncé ; il n'y avait pas moyen de s'en tirer. » Aubier se permit de dire à Sa iMajcsté : « qu'il pensait encore que, jusqu'à cinq heures du matin, il y avait de la ressource; qu'alors la majorité du peuple du faubourg n'était pas encore décidée; que si le département avait pris occasion des premières violences des factieux contre la garde de l'Arsenal pour les faire charger par des bataillons qui étaient sûrs ou encore bien disposés, ils auraient été bat- tus, dispersés, et que le peuple, qui s'était joint à eux quand ils lui avaient livré lus armes de l'Arsenal, se serait joint aux vainqueurs. » Cette réponse parut faire de la peine au Roi et, à sa physionomie, il semblait blâmer inté- rieurement ce que, par bonté, il ne voulait pas dire. Il parla ensuite comme croyant au fatalisme. Des furieux dans le jardin demandaient sa tête, celle de la Reine. Sur ce nom, le Roi dit avec vivacité : « Eh ! que leur a-l-elle fait? » et puis, très froidement, il ajouta : « Nous avions bien peu « d'amis. » Et il s'endormit. M. de Tourzel, excédé des courses qu'il avait faites pour avoir des nouvelles de l'in- téressante Pauline sa sœur, s'endormit sur des chaises, au pied du lit. Les fenêtres étaient basses, sans volet, don- nant sur le jardin rempli de brigands, sans autre garde qu'une sentinelle à pique sous la fenêtre. M, Aubier passa LE 10 AOUT $W la nuit debout, derrière la vitre, craignant qu'on ne mon- tât. Il y eut alors peu de bruit dans le jardin. Il semblait que les sans-culottes respectassent le sommeil du Roi. On imposait silence. Mais les hurlements des tribunes de la salle, des pétitionnaires et même des députés furent affreux et s'entendaient comme si on y eût été. Tout cela n'em- pêcha pas le Roi de ronfler jusqu'à cinq heures du matin. En se réveillant, il dit à M. Aubier : « Avez-vous dormi? » — « Non, Sire, je suis demeuré près de la fenêtre. » — « Avez-vous pu remarquer à travers la porte vitrée si la « Reine et mes enfants ont reposé ? » — « Non, Sire, le « rideau empêche de voir, mais j'ai entendu Madame beau- « coup tousser. » — Les cris de la veille recommençaient. — « Quoi, toujours les mêmes cris ? dit le Roi, contre « la Reine aussi? » — « Oui, Sire. » — « Que veulent-ils a donc de moi ? La suspension de mon pouvoir est pro- « noncée. » Puis il parla froidement du tumulte des déli- bérations de la veille, de ce que les discussions étaient pleines de digressions irréfléchies, souvent si étrangères à la chose traitée qu'il était impossible que les députés entendissent la question. Aubier dit : « Sire, comme tous « les députés présents hier étaient du même parti et d'ac- « cord d'avance de leurs faits, il y a eu moins de débats « entre eux et de personnalités que de coutume. » — « Je « ne suis pas étonné, dit le Roi, si leurs décrets ne sentent « que la passion de l'instant. Avez-vous, ajouta-t-il, « quelques moyens de vous informer de l'état de Paris? » M. Aubier sortit, avec une carte de M. Galon, député, ins- pecteur de la salle. Quand il revint, le Roi s'empressa de lui demander ce qu'il en était. « Sire, les neuf dixièmes de « ceux que j'ai vus sont dans la stupeur. La peur leur fait « crier : « Vivent les Marseillais ! Vivent les sans- « culottes ! » quand les bandes à demi ivres passent. « Mais les conducteurs ne sont pas ivres. On m'a dit qu'il « n'y avait personne dans les sections; le bourgeois s'est « caché. Quelques scélérats, gens d'écritoire, y vomissent « des imprécations pour mettre les imbéciles dans leur ( sens. » — « Le royaume est perdu, dit le Roi, il n'a pas « été en mon pouvoir de l'empocher. » 400 JOURNAL d'émigration Vers dix heures du matin, la famille royale reprit le che- min de la tribune du Logographe. La Reine, passant par un sentier entre deux carrés de légumes, tenant par la main M. le Dauphin, dont Aubier tenait l'autre main, un jeune homme, bien vêtu, d'une tenue recherchée et d'une figure agréable, en lui tendant le poing, lui cria : « B , « tu as voulu la perte de la Nation, nous aurons ta tête. » Il fallut essuyer les imprécations de la populace. Arrivé à l'Assemblée, il fallut entendre les insultes des pétitionnaires et les motions des députés. Le peuple, excité par des agents des sanguinaires jacobins, demandait à grands cris la tête des Suisses, détenus au corps de garde des Feuil- lants depuis la veille. Les menaces des brigands devinrent si fortes que la terreur s'empara de l'Assemblée. On crai- gnit un moment pour la famiUe royale. Des députés, voyant MM. d'Uervilly, de Poix, Viliereau, Aubier et Goguelat, causer bas dans la tribune derrière le Roi, cru- rent qu'il s'agissait de quelque complot. Les députés se parlèrent à l'oreille ; un d'eux se détacha et vint à la tri- bune demander s'il n'y avait pas près du Roi (juelque ancien ministre ou personne de son conseil. Le Roi répon- dit que non. L'agitation et la crainte durèrent jusqu'au moment où Pétion et Danton vinrent dire qu'ils avaient calmé le peuple et qu'ils répondaient des Suisses. M. lo vicomte de Cbabot et M. de La Serre, ainsi que Beau- geard fils, secrétaire des commandements de la Reine, tous trois en gardes nationaux, gardèrent encore toute cette journé la porte du Logographe. Anacharsis Cloots, voyant M. de Chabot qui dormait, dit : « De l'aristocratie sous les livrées de la Nation, il faut voir à cela. » Ce jeune| Chabot avait, dans les commencements, donné dans Ie"sl erreurs de la Révolution. C'était un des disciples de rhôlcl La Rochefoucauld. M™® d'Armaillé, sa grand'mère, le duc de La Rochefoucauld, son oncle, Condorcet, La Fayette, l'avaient séduit et égaré. Il fut aide de camp du général parisien et môme capitaine national des anciens soldats rebelles du marquis de Saint-Blancard. Mais au bout d'uQ an, le vicomte de Chabot eut honte de sa conduite et en con- çut un sincère repentir. Il fut se jeter aux pieds du Roi, qui lui pardonna en faveur de sa grande jeunesse. Depuis ce LE 10 AOUT 40i temps, il a bien mérité sa grâce, ne laissant échapper aucune- occasion de donner des preuves de son dévoue- ment. Mais cet infortuné jeune iiommc, digne d'un meilleur sort, fut arrêté le même soir et jeté dans les cachots de l'Abhaye. Tous ceux qui avaient échappé au massacre de la veille et qui ne se cachèrent pas avec assez de précaution furent arrêtés ei emprisonnés. La famille royale rentra le soir encore aux Feuillants, mais les personnes qui, depuis 48 heures, n'avaient pas quitté le Roi, donnaient de l'oni- hrage. Un ancien caporal de Cent-Suisses, placé près du comité de surveillance qui joignait les cellules où était la famille royale, excitait et animait la garde et les députés contre le Roi. Grangeneuve et Merlin, membres de ce comité, furent k l'Assemblée pour demander que la garde fût changée. On mit de nouvelles sentinelles qui acca- blaient d'injures leurs augustes prisonniers. Le Roi s'en plaignit à Galon, qui observa que le peuple en voulait à ceux qui étaient restés auprès du Roi et qu'il était néces- saire qu'ils se retirassent pour éviter le prétexte à de nou- veaux excès. Le Roi répondit froidement à Galon : « Je « suis donc en prison ! Messieurs, Gharles I" fut plus heu- « reux que moi : il conserva ses amis jusqu'à l'échafaud. » Dans ce moment, on vint annoncer au Roi que son souper était prêt. Leurs Majestés furent encore servies, mais pour la dernière fois, par leurs fidèles serviteurs. Il fallut obéir aux conseils de Galon qui, bientôt, allaient être suivis d'ordres rigoureux. Le Roi leur commande en sanglotant de s'éloigner; il les embrasse, leur fait embrasser ses enfants. La Reine leur tient les propos les plus touchants et leur dit : « Ge n'est que de ce moment, Messieurs, que « nous commençons à sentir l'horreur de notre situation. « Vous l'avez adoucie par vos soins et votre dévouement. » Elle les assure de son éternelle reconnaissance. La veille, I la Reine manquant d'argent, Aubier prit la liberté de j mettre devant elle un rouleau de 50 louis» en se retirant 1 précipitamment, dans la crainte que la Reine ne le refusât. Mais cette princesse, le rappelant, lui dit, avec cette grâce qui lui est particulière : « Monsieur Aubier, est-ce qu'on ro fuse « à ses amis f >♦ elle lui rendit ses 50 louis au mo- 36 402 JOURNAL D ÉMIGRATION ment de cette douloureuse séparation. A peine ces déchi- rants adieux étaient-ils faits que l'on entendit la garde monter pour saisir ces braves p;^ens. Ils n'eurent que le temps de se soustraire à ce malheur en s'évadant par un escalier dérobé. Le jeune Chabot fut arrêté près du corri- dor, mené à l'Assemblée et de là à l'Abbaye. M. Aubier, de qui, ainsi que je l'ai déjà dit, je tiens tous ces détails, se cacha dans Paris pendant peu de jours et, à Taide d'un faux passeport, parvint à s'évader et à sortir du royaume. Il nous rejoignit aussitôt. La famille royale passa encore la journée du dimanche et la matinée du lundi dans la loge du Logofjraphe. Comme on avait éloigné du Roi et de la Reine tous ceux qui avaient paru leur être attachés, on n'a pas encore de détails sur ces journées. Tout ce que l'on sait, c'est qu'après beaucoup de discussions sur le choix de la prison du Roi, que l'on voulait d'abord établir au Luxembourg, il a été décidé par les scélérats, aujourd'hui seuls souverains, que notre infortuné monarque et toute sa famille seront dépo- sés au Temple. Le lundi, 13 de ce mois, sur la demande de Manuel, procureur de la commune, et d'après le décret de l'Assemblée, la famille royale est partie en deux voi- tures, pour se rendre à la nouvelle prison du Temple. Pétion et Manuel étaient dans la voiture du Roi. En pas- sant par la place Vendôme, ils eurent l'insultante atten- tion de faire remarquer au Roi les débris de la statue de Louis XIV. Le trajet dura deux heures, pendant les- quelles il fallut encore essuyer toutes les imprécations d'une populace ivre et excitée par les brigands soudoyés. Tous les journaux royalistes ou constitutionnels ont été supprimés, savoir : la Gazette de Paris, rédigée par Durosoy. Cette feuille était du royalisme le plus énergique, mais souvent trop exagérée et peu exacte dans les faits. L'Ami du Roi, de Royou, avait été supprimé depuis trois mois. L'auteur avait été décrété d'accusation et était mort le lendemain des scènes du 20 juin, de douleur des outrages faits au Roi et à la Reine. Cette feuille était comme la Gazette de Paris. V Ami dii Roi, de l'Ordre et de la Paix, par Monjoie, avocat, plus modéré que les précé- dents, un peu constitutionnel. La Correspondance poli- LK 10 AOUT 403 tiqne, par Poltier, écrite avec énergie et exactitude, mais louant quelquefois de célèbres constitutionnels. La Feuille du jour, journal piquant en anecdotes et en plaisanteries sur tous les partis, rédigé par plusieurs personnes dont était le vicomte de Ségur. Le Spectateur et modéraleur national par Chamois, gendre du comédien Préville, très constitutionnel. Le Journal de la Cour et de la ville, feuille remplie de plaisanteries, quelquefois un peu trop libres, et d'anecdotes un peu hasardées, souvent scanda- leuses, mais toutes dans le sens le plus royaliste. Cette feuille sous le nom du « Petit Gautier » avait beaucoup do collaborateurs, parmi lesquels on distinguait Champcenetz et Saint-Méard, l'un ancien officier aux gardes, auteur de quelques cliansons et de quelques articles dans les Actes des Apôtres, mauvais sujet connu pour tel depuis longtemps à Paris ; l'autre capitaine au régiment du Roi-Infanterie, très brave, mais d'une conduite peu régulière. Le Journal de Paris, entièrement constitutionnel et rédigé par Regnaud, ancien député de Saint-Jean-d'Angely, et rempli d'articles constitutionnels, par Suart, Chénier, de Pange, Trudaine, etc. La Gazette universelle, par Cerisier, éga- lement constitutionnelle, mais exacte dans les faits et ayant 14.000 souscripteurs. Les Annales monarchiques, tenant un peu du levain constitutionnel. Le Bulleti?i de minuit. Le Journal ecclésiastique, par l'abbé Barruel, bien rédigé et dans d'excellents principes. I^e Logographe a été aussi supprimé. Il rendait compte trop littéralement et trop exactement de ce qui se passait à l'Assemblée et se trouvait par conséquent en contradiction avec le procès- verbal, ordinairement arrangé et tronqué, Le Mercure de France, dont la partie politique n'est plus rédigée par Mallet du Pan, qui, quoique zélé constitutionnel, y rendait un compte très exact et très bien fait de tous les événe- ments. Il n'y a plus en ce moment d'autres feuilles pério- diques que celles vendues aux jacobins et dont les plus marquants rédacteurs sont : Marat, Gorsas, Brissot, Gin- guené, Carra, Louvet, Robert, Condorcet et autres pareils. La commune de Paris, Pétion, Manuel, Danton, sont en < (' moment les maîtres absolus dans la capitale. Il faut 404 JOURNAL D EMIGRATION s'attendre à do nouvelles horreurs. Le brasseur Santerre est commandant général de la garde nationale. Les chefs de la gendarmerie nationale, Cari, d'Hermigny, Guin- guerle, ont été massacrés. On a été plus de trois jours à enlever les corps des hommes qui ont péri le 10 août. Les appartements, teints de sang, sont restés ouverts pendant deux jours. Il s'y est fait dans le premier moment un pillage épouvantable. Tout y a été bouleversé. Après tous ces affreux détails sur lesquels je me suis un peu étendu, d'après les récits intéressants de M. Au- bier, il est l(5mps de revenir à ce qui se passe de notre côté et à l'armée des princes dont j'ai laissé le quartier général à Stalbredimus, entre Trêves et Luxembourg. Je parlerai de la suite des événements à mesure que je pourrai me procurer des renseignements sur ce qui se passe à Paris. CHAPITRE XVIII L'ENTRÉE EN CAMPAGNE 19 AU 29 AOUT. — Suite du séjour à GSltringen. Le quar- tier général des princes à Statbredimus. — Nous apprenons que le roi de Prusse s'avance sur Verdun avec son armée. M. le duc d'Angouleme et M. le duc de Berry, venant de Turin pour faire la campagne avec leur père, arrivent au quartier général. Quelle douce satisfaction pour M. le comte d'Artois qui en était séparé depuis environ dix-sept mois! Le bon roi de Sardaigne, leur grand-père, qui les chérit tendrement, a eu beaucoup de peine à les laisser par- tir et c'est à regret que M"*" la comtesse d'Artois a vu exé- cuter les ordres de son époux. Ces charmants princes pas- sant par notre cantonnement, j'ai eu le plus grand plaisir à les revoir. Leur arrivée produit la plus grande sensation parmi la noblesse qui, dévouée à M. le comte d'Artois, semble partager les jouissances du cœur de ce père tendre et sensible. M. de Rivarol, connu parles plus agréables productions d'esprit, vient en ce moment de donner encore des preuves de son savoir faire dans un petit écrit intitulé : Adresse à la noblesse française au moment de sa rentrée en France. On y trouve les sentiments les plus purs, de l'éloquence et le meilleur style. Le chevali(!r de Franclieu, aide de camp de M. le duc Bourbon, arrive auprès des princes pour leur apporter Il nouvelle de l'arrestation de La Fayette avec une ving- taine de ses adhérents et complices. Ils ont été arrêtés, le 49 do ce mois, un peu au-dessus de Rochefort, près do Marclii!-en-Eamène, par un piquet de six volontaires Lim- 406 JOURNAL d'émigration bourgeois aux ordres de M. d'Harnoncourt, Le piquet, voyant venir un gros de cavalerie, le coucha en joue, l'arrêta et ordonna que l'un de ceux qui le composaient s'avançât pour être conduit à M. d'Harnoncourt. Celui qui a mis le premier pied à terre est Bureau de Puzy, officier du génie, ex-député de la noblesse du bailliage d'Amont, en Franche-Comté, un des coryphées du côté gauche, ayant été trois fois président de l'Assemblée. M. d'Harnoncourt, apercevant sur son chapeau la cocarde nationale, ordonna que deux officiers et cinquante hommes fussent se saisir au plus vite de cette cavalerie consistant en 24 maîtres et 16 domestiques. Hs n'ont fait aucune résistance et se sont laissé désarmer. Se disant émigrants, on leur a proposé de les mener à M. le duc de Bourbon. Leur refus a donné du soupçon. Alors, ils se sont fait connaître. Ayant été interrogés sur leurs projets, La Fayette a répondu que leur dessein était de passer sur les derrières de l'armée autri- chienne, dans la bonne foi qu'ils n'y rencontreraient per- sonne, de gagner ainsi Maëstricht, la Hollande, l'Angle- terre et l'Amérique. Hs sont tous gardés très exactement en attendant que le roi de Prusse et l'empereur /lécident de leur sort. Ces zélés défenseurs des droits de l'homme, ces apôtres de la liberté ont jugé à propos de faire une espèce de protestation, pour leur honneur, contre le despo- tisme de la puissance qui les arrête. Cette pièce curieuse mérite d'être rapportée : « Les soussignés, citoyens français, arrachés par un « concours impérieux de circonstances extraordinaires au « bonheur de servir, comme ils n'ont cessé de le faire, « la liberté de leur pays, n'ayant pu s'opposer plus long» « temps aux violations de la constitution que la volonté « nationale y a établie, déclarent : qu'ils ne peuvent être « considérés comme des militaires ennemis, puisqu'ils « ont renoncé à leurs places dans l'armée française et « moins encore comme cette portion de leurs compatriotes « que des intérêts, des sentiments ou des opinions absolu- es ment opposés aux leurs ont portés à se lier avec les « puissances en guerre avec la France, mais comme des « étrangers qui réclament un libre passage que le droit des « gens leur assure et dont ils useront pour se rendre promp- i/entrée kn campagne 407 .. tement sur un territoire dont le gouvernement ne soit « pas actuellement en état d'hostilité contre leur patrie. « A Rochefort, le i9 août 1792. Signés : La Fayette, lieu- tenant général, ex-député ; La Tour-Maubourg, maréchal de camp, ex-député ; Alexandre Lameth, maréchal de camp, ex-député ; Bureau de Puzy, officier du génie, ex-député ^ ftC... La nouvelle de l'arrestation des quatre grands coupables, La Fayette, Alexandre Lameth, La Tour-Maubourg et Bureau de Puzy, fut pendant quelques moments parmi les émigrés un adoucissement à la profonde douleur où les avait plongés les scènes déplorables et affreuses du 10 août. Les auvergnats, surtout, ne purent contenir leur joie de voir enfin commencer la punition divine de leur indigne compatriote La Fayette, qui peut compter parmi nous plusieurs proches parents et amis, lorsqu'on pouvait l'avouer sans honte. Il paraît que la fuite de La Fayette et de SCS intimes a fini par achever entiërement le parti cons- titutionnel. Tous ceux qui étaient employés dans les armées ont prévenu leur destitution, leur arrestation et peut-être pis encore en «'enfuyant hors de France. Presque tous ont passé en Angleterre, tels que Liancourt, d'Aiguillon, Ma- thieu de Montmorency, Lusignan, Beaumetz, Duport, le vicomte de Noailles, etc.. D'autres se sont voués aux jaco- bins républicains et nous les verrons probablement inces- samment en scène, tels que Custine, Beauharnais, Biron, Valence, d'Harville, Arthur Diilon, Le Veneur, Wimplïen, Menou, Sillery, Crassier, Ghateauneuf-Randon, La Touche, Freteau, Saint-Fargeau, Montesquiou et une infinité d'autres. Cependant le moment tant désiré d'entrer en France est enfin arrivé. Les ordres sont donnés pour que toute notre petite armée soit en mouvement le 29 au matin. Nos princes ont désiré que, indépendamment de nos cocardes et plumes blanches, chaque gentilhomme, cavalier ou fantassin, fût pourvu d'une écharpe ou ceinture blanche. En conséquence, chacun de nous s'empresse de satisfaire leurs intentions à 1. Suivent les siptnatures des 19 aides de camp de La Fayette (t. VI, t'M)) et des renseigni'inenls biographiques sur La Fayette. 408 JOURNAL d'émigration cet égard, et cette seule dépense jette encoro au moins 60 000 francs d'argent comptant dans la ville de Luxem- bourg. 28 AOUT. — Monsieur, ayant réuni au quartier général les officiers généraux et les commandants des corps d'offi- ciers et de gentilshommes, leur a fait le discours suivant pour toute la noblesse : « Messieurs, c'est demain que nous entrons en France. « Ce jour doit influer nécessairement sur la suite dos « opérations qui nous sont confiées et notre conduite peut a fixer le sort de la France. Vous n'ignorez pas les calom- « nies dont nos ennemis ne cessent de nous accabler et le « soin qu'ils ont de répandre que nous ne rentrons dans «c notre patrie que pour assouvir nos vengeances particu- « lières. C'est par notre conduite, Messieurs, c'est par la « cordialité avec laquelle nous recevrons les égarés qui « viendront se jeter dans nos bras que nous prouverons « à l'Europe, à l'Europe entière, que la noblesse française, « plus illustre que jamais par ses maliieurs et saconstance, a sait vaincre ses ennemis en pardonnant les erreurs de « ses compatriotes. Les pouvoirs qui sont remis entre nos « mains nous donneraient le droit d'exiger ce que notre « intérêt et notre gloire nous prescrivent, mais nous parloa* « à dt'S chevaliers français et leurs cœurs, enflammés du « véritable lionneur, n'oublieront jamais les devoirs que « ce noble sentiment leur inspire. » Nous avons arrêté entre nous de ne plus recevoir d arri- vants, à moins que des circonstances imprévues ne nous amènent des compatriotes ayant jusqu'au dernier moment servi le Roi, comme M. Aubier, en faveur duquel nous nous sommes empressés de faire une bien ju'^i'- r\.-.'i.linn 29 AOUT*. — Le temps a été atîreux toute la nuil ut presque tout le malin. Toute l'armée des princes est en marche pour entrer en France, entre Luxembourg et Tliionville. Notre service devient plus militaire et plus exact. Nous 1. Les citations faites parle commandant de Cbampilour dans son volunio La Coalition d'Auvergne, coinmoncont ici. (Voir l' Avant-propos.) l'entrer en campagne 409 commençons notre premier piquet, composé de 50 maîtres et commandé par un capitaine de la brigade. Me trouvant le premier en grade, je suis nommé pour commander ce premier détachement, auquel est joint celui du logement. Notre ordre porte de nous rendre au village de Valme- raage. Notre lieutenant général, commandant de l'aile, le comte de Garaman, voulant diriger notre marche cette première journée, marclic à notre tête. Nous partons de nos cantonnements au point du jour. Pour arriver à la chaussée de Thiouville sans passer par Luxembourg, nous allons à travers champs par dos chemins aiïreux. Les Autri' chiens sont devant Thionville et tirent sur la place qui y répond, mais la canonnade est peu vive. Le quartier général des princes est aujourd'hui àRoussy, à trois petites lieues de Thionville, sur la chaussée. Nous le traversons pour nous rendre sur la droite, à Valme- range. Nous y arrivons de bonne heure. Le village paraît d'abord abandonné par les hommes et il ne s'y montre que quelques femmes. Nous commençons par établir la con- fiance en payant en argent quelques provisions. D'autres en apportent et peu à peu tous les habitants, rassurés, arrivent et nous procurent tous ce que nous pouvons désirer. Le comte de Garaman fait, en arrivant, la reconnais- sance des environs, place des postes en conséquence, ordonne des patrouilles pour la nuit, prend tous les soins pour assurer la tranquillité de la brigade, qui se trouve obligée de bivouaquer, l'endroit étant peu considérable pour nous loger. Nos chevaux sont tous au piquet. Ceux qui ont des tentes à eux en font usage. Les gardes du corps sont à peu près les seuls à qui on en ait fourni et il paraît que nous sommes condamnés au bivouac pour toute la cam- pagne. Dans la soirée, tous les habitants du village, entièrement rassurés sur nos intentions pacifiques, sont rentrés dans leurs maisons et, à la imit, nosjeunes gens s'amusent à faire un feu de joie avec les restes de l'arbre de la Liberté, qui avait été planté dans ce village ainsi que dans tous les plus petits endroits do la France. Le maire du lieu vient lui-méuie allumer le feu avec des liasses de décrets etnous assure que c'est le plus beau jour de sa vie. 4t0 JOURNAL D EMIGRATION 30 AOUT. — Le temps s'est remis au beau. Chaleur. — De grand matin nous nous sommes rendus à l'église du village. Le prêtre intrus avait disparu comme on peut bien le penser. Les habitants de Yalmerange avaient été chercher, dès la veille, leur ancien pasteur retiré dans le voisinage. Ce bon curé leur a fait, en pleurant, l'exhortation la plus touchante et la plus paternelle, leur a pardonné leur erreur et les a engagés à lui rendre la confiance qu'ils avaient toujours eue précédemment en lui. Nous finissons par chan- ter le Salvum fac regem, que la situation de notre malheu- reux souverain rend d'autant plus attendrissant. Nos ordres nous conduisent à deux lieues plus loin, au village d'Ange villers. On nous établit au milieu d'un champ» où toute la brigade fait un bivouac en règle. Nous nous sommes rapprochés de Thionville et n'en sommes qu'à deux petites lieues. Le quartier général des princes est à Hetté- range, à une très petite lieue de la place, sur la grande route de Luxembourg. Tous les corps de cavalerie sont dans les villages d'alentour. 31 AOUT. — Continuation de beau temps et chaleur. — Nous séjournons à Angevillers. Les provisions nous y arrivent de toutes parts et notre argent supplée au peu d'exactitude avec laquelle on nous délivre le pain et la viande. Quant aux fourrages, nous nous en fournissons dans le village, en donnant des bons des princes. Leshabi' tants des villages voisins nous apportent des moutons, de» volailles, du vin, des œufs, des légumes, etc. On fait quelques visites dans la cave du curé constitutionnel, qui a décampé et qui était un très mauvais sujet, d'après 4e dire de tous ses paroissiens. On s'amuse à brûler le soir quelques écharpes municipales et décrets de l'Assemblée. Cependant les fourrages, peu abondants, sont bientôt con- sommés avec environ mille chevaux et ce qui est encore plus urgent c'est l'eau qui manquera absolument si la cha- leur continue. Nous sommes assez près de Thionville pour voir très distinctement cette ville de dessus la hauteur. Nous enten- dons toute la nuit le canon de la place. Mais une autre canonnade très vive et très éloignée se fait également l'entrée en campagne 4H entendre : c'est l'attaque de Verdun par le roi de Prusse. Jusqu'à ce moment, étant toujours isolés et séparés, nous ne sommes que difficilement au fait des opérations des armées autrichienne et prussienne et encore moins des mouvements des ennemis. Cette même nuit, nous avons eu une petite fausse alerte qui amis toute la brigade sur pied. Des lîergers faisant du bruit dans les bois voisins l'ont occa- sionnée. Cette alerte a servi à nous assurer de notre célé- rité, en cas d'événement. En dix minutes nous étions prêts et nos chevaux sellés. Septembre 1792. — l^"" septembre. — Beau temps. Cha- leur. — Le manque d'eau et de fourrages nécessite notre départ d'Angevillers, où nous nous trouvons en avant du quartier général. Les nouveaux ordres nous placent, à notre ^nand regret, en arrière d'Hettérange et à une demi-lieue à droite de la chaussée de Luxembourg à Tiiionville. C'est auprès du village de Zoufï'ken que s'établit notre bivouac. Le village pourrait contenir assez de monde, mais le beau temps invite ceux qui ont des tentes à camper. l"' AU 11 SEPTEMBRE. — Séjour à ZoufTkeu jusques au 11. Quartier général toujours à Hettérange. — Le beau temps n'a pas été de longue durée. Nous avons eu bientôt à souffrir l'incommodité de quelques orages et la pluie est devenue continuelle pendant le reste de notre séjour. Nous apprenons la reddition de la ville de Verdun au roi de Prusse, après une assez faible résistance. La place de Tiiion- ville se trouve en ce moment à peu près cernée de toutes parts. Le prince de Hohenlohe, avec 20000 hommes, est campé à Richemont, près de la chaussée qui conduit à Metz. Le général Wallis, avec un corps d'environ 6 000 hommes, est posté entre le prince de Hohenlohe et l'armée royale des princes, campée aux environs d'Hettérange. Le maréchal de Castries, avec un corps peu considérable, occupe les hauteurs qui dominent Tiiionville du côté de la Moselle. C'est probablement sur les assurances qu'ont pu donner nos princes des intelligences qu'on prétend avoir dans la place que les Autrichiens ne l'attaquent pas. M. de Calonne s'est fié à cet égard sur ce que lui a pu certifier 412 JOURNAL d'émigration M"" (le Fouquet, sa nièce, dont le château est ici près. Cependant, on assure que le baron de Wimpfen, qui com- mande dans Thionville, a promis de livrer la place pourvu qu'on ait l'air de l'attaquer un peu vigoureusement. Mais nos princes sont sans artillerie. Ils font la juste demande des canons de siège pris àLongwy, mais on les leur refuse, ainsi que les secours qu'il eût été aisé de faire venir de Luxembourg, si on eût voulu agir de bonne foi et loyale- ment. On fait faire quelques sommations à la place, mais on n'en reçoit que des réponses arrogantes et insultantes. M. de Bellegarde, maréciial de camp de l'artillerie, veut faire l'essai d'un caisson qui doit porter un feu inextin- guible, mais cela ne peut réussir. Enfin, on perd devant ïliionville le temps le plus précieux cl pendant ce temps on nous assure que le roi de Prusse et le duc de Bruns- wick, après avoir pris Verdun, s'avancent en Champagne. Cependant on tire toujours faiblement sur la place (|ui y répond. Un seul jour, le maréchal de Castries, aidé d'une batterie autrichienne, fait uii feu assez vif, lequel, s'il eût continué, eût pu déterminer la reddition de Thionvillr, mais le temps devint si affreux qu'on fut obligé de disconti- nuer*. Le prince de Waldeck, général autrichien, a eu le bras emporté d'un boulet de canon. Nos princes vont le voir à son camp. Il est transporté à Luxembourg et s'arrête, en passant, chez nos princes. Il est accompagné par un de nos meilleurs chirurgiens, le père Elisée, qui était à la tôle de l'hôpital do la ville de Grenoble et qui est ici à la tète de celui de notre armée. Un jour, on fait avancer un corps d'infanterie noble, des officiers de la marine, jusqu'aux portes de la place, espérant les voir ouvrir, mais il faut revenir, heureux de n'avoir perdu personne dans cette fausse et imprudente démarche. Le corps des gardes de la porte, posté plus ea avant, a eu quelques blessés pendant tout le temps (ju'on est resté devant Thionville et a perdu un geiililhomnie. Enfin, rien n'a été plus complètement ridicule que ce pré- tendu siège. Mais ce qui l'est infiniment davantage c'est l'établisse- 1. La premit^re citation do M. deChamptlour s'arrôta là. l'ENTHÉE en r.AMPAr.NK 412 ment ;<)iil tous plus ou moins ven- dus. Cependant, peut-on croire que l'on puisse traiter avec 430 JOURNAL d'Émigration les généraux et les ministres d'une assemblée atroce et sanguinaire, qui ne reconnaît plus de Roi, qui le retient, ainsi que sa famille, dans la plus horrible captivité et à qui il ne manque que le régicide pour consommer ses crimes, dont l'énumération et l'espèce feraient horreur aux sau- vages les plus barbares et les moins civilisés? Quel effet peut faire néanmoins aujourd'hui une nouvelle déclaration du duc de Brunswick relativement à la société des tyran- nicides, dont le serment est d'exterminer tous les souve- rains de l'Europe? Que peuvent produire ces vaines et feintes menaces, quand on voit des scélérats, complices de l'arrestation du Roi à Varennes, actuellement saisis, ne subir aucune espèce de punition? D'ailleurs, en supposant que, traitant avec Dumouriez, ce général fût de bonne foi et dans de bonnes intentions, peut-on croire qu'il serait le maître d'arrêter, de surprendre les progrès de la horde jacobine et républicaine? On n'en pourra abattre la puis- sance que par la conduite la plus énergique, la plus sou- tenue, et en frappant des coups terribles. 24 SEPTEMBRE. — Tcmps affrcux, pluie très froide. — L'armée autrichienne ayant fait un mouvement, nous rece- vons des ordres pour quitter la Groix-de-Champagiie, pour rétrograder presque au village de Saint-Jean-sur-Tourbe; notre avant-garde nous remplace à la Croix. Ce village, peu considérable, dans lequel la brigade est établie avec l'escadron de la marine, peut à peine nous contenir. Tous les chevaux sont au bivouac ainsi que beaucoup d'houimes, ce qui devient infiniment désagréable par le temps hor- rible et la pluie à verse. Nos chevaux en souffienl d'au- tant plus que les fourrages deviennent rares et que noua n'avons encore ici que de l'avoine en gerbe. L'eau est presque aussi mauvaise ici qu'à la Croix; le vin est très cher et il est difficile de s'en procurer. Nous n'avons point de vivandier et il ne nous arrive aucune espèce de pro- visions. Le pain môme est au moment de nous manquer. Nous apprennons que les armées éprouvent le même embarras. Les chemins sont tellement gâtés parles pluies que les convois ne peuvent arriver que difficilement, étant de plus fort inquiétés par les troupes légères des patriotes. CHAPITRE XIX LA RETRAITE 24 AU 30 SEPTEMBRE. — SéjouF jusque au 30. — Pendant ces cinq jours, le temps est presque continuellement affreux, ce qui rend notre position de plus en plus critique. Le quartier général de nos princes est dans la plus grande détresse; tout y manque et l'énorme quantité de ceux qui le suivent, employés ou non, en augmente le pénible em- barras. A cette fâcheuse situation se joignent de nouveaux maliieurs. Les hussards prussiens viennent, la nuit, piller nos équipages et on ne peut avoir raison de leurs géné- raux. L'armée prussienne a beaucoup de malades. Il paraît que le mécontentement s'y manifeste relativement à la disette. La discipline s'y relâche à un tel point que les sol- dats pillent outrageusement. Un jour même, le dîner du roi n'en est pas exempt. Le château de la marquise de Dam- pierre, veuve du marquis de Dampierrc, qui fut massacré l'année dernière sous les yeux du Roi à Varennes, ser- vant de logis au roi de Prusse, a été indignement pillé, devant S. M., et la marquise de Dampierre, se jetant aux pieds du roi, n'a pu en avoir raison et n'a eu d'autre con- solation que les offres do ce souverain de suivre l'armée et d'aller à Berlin, ce qu'elle a refusé. Enfin, les détails que nous apprenons de l'intérieur de l'armée sont des plus affligeants. Les messages des patriotes avec le duc de Brunswick continuent d'avoir lieu. Les aides de camp français se promènent dans le camp prussien. Les princes de Prusse, le duc de Saxe-Weimar sont toute la journée à causer avec les patriotes, quand ils peuvent en approcher aux avant-postes. Tous ces rapports nous plongent dans 432 JOURNAL d'émigration la plus grande tristesse pendant notre séjour à Saint-Jean- sur-Tourbe. Nous apprenons la mort du vicomte de Mira- beau à l'armée de Gondé. Son intempérance habituelle paraît y avoir beaucoup contribué. Sa veuve et sa cousine, la marquise deMoustier, atïrontant les dangers, arriventjus- qu'à Grand-Pré, pour demander à nos princes que la légion du vicomte de Mirabeau garde son nom et soit conservée à son fils, encore en bas âge. Il paraît que les princes ont accordé cette grâce. Notre infanterie, restée à Thionville aux ordres de M. de Martanges, avec la division autrichienne du général Wallis, est restée jusqu'au 20 de ce mois sans faire grand chose. Le 15, on avait donné dans un projet de surprise, concerté sur la démarche d'un juif, nommé Godschod, se disant chargé d'une commission secrète. Mais, ayant eu la certitude que ce juif était un traître et un scélérat, on a promptement abandonné ce projet. Le 17, on mit en état les batteries des deux pièces de canon de 24 et celle des deux mortiers à petite portée, attendu le refus qui avait été fait de Longwy d'en fournir d'autres. On prépara les boulets rouges et les bombes, d'après le procédé de M. de Bellegarde, maréchal de camp, auquel M. le maréchal de Broglie donna ordre d'en faire l'essai. On tira effectivement deux boulets rouges qui portèrent, mais, de deux bombes, Tune n'atteignit que Textrémité des glacis et l'autre la crête. M. le maréchal de camp Ct cesser le feu. C'est là que s'est bornée l'attaque de notre artillerie sur la place de Thionville. Le 20, toute l'infanterie de l'armée royale a été relevée dans ses postes par les détachements du corps aux ordres du général Wallis et s'est mise en marche par unJ temps affreux, se dirigeant sur Étain et.Verdun. Le 21, 1^ temps était si affreux qu'elle a séjourné à Malavillers et villages voisins, le 22 à Spincourt et environs. Le 23, M. de Martanges arriva à Etain, y étabhl son quartier général et fit ses dispositions pour se conformer aux ordres de 3L le maréchal de Broglie, d'envoyer un détachement de 1500 hommes pour faire à Verdun le service de la place. Il y destina la marine royale et les compagnies du Poitou et de la Bretagne. M. de Corbière, général prussien, com- mandant à Verdun, voulait les employer à des détachements LA RETRAITE 433 extérieurs. M. de Martanges a tenu bon sur les ordres qu'il avait reçus et ces corps sont restés dans les faubourgs de Verdun, sans être logés dans la ville. Le corps d'armée est resté à Étain et aux environs jusqu'au 29. Quanta nous, notre situation est des plus tristes pendant notre séjour à Saint -Jean- sur-Tourbe. Nous ne pouvons plus douter qu'il n'y ait des négociations déjà entamées enlre le duc de Brunswick et Dumourioz, et, en récapitu- lant tout ce qui s'est passé depuis que l'armée prussienne est partie de Trêves, on ne peut s'empêcher de voir qu'il y a beaucoup d'extraordinaire dans la conduite du géné- ralissime. 11 paraît certain que, si on eût voulu attaquer sérieusement Thionville, cette place se serait certainement rendue, que c'était l'intention de celui qui la défendait, mais il désirait que l'on fît au moins l'apparence d'un siège. Verdun a ouvert ses portes aux premiers coups de canon et aux premières bombes bien dirigées. Mais on sait très positivement que M. le duc de Brunswick, qu'on ne peut taxer d'incapacité, s'est refusé à attaquer du côté que M. de Pouilly a indiqué. Le roi de Prusse ayant cepen- dant acquiescé au plan de M. de Pouilly, le duc de Bruns- wick fit deux fois changer les batteries, et ce ne fut que sur de nouveaux désirs du roi de Prusse que l'on revint à l'avis de M. de Pouilly. Ce même maréchal de camp, qui connaît parfaitement cette province, avait également insisté pour que l'on fût s'emparer des Islettes, ce poste étant la clef de la Champagne, et que l'on marchât sur ce point en partant de Verdun, où il semble que le temps a été perdu à plaisir et avec intention. Mais M. le duc de Brunswick a tout au contraire marché par sa droite et a laissé le temps à Dumouriez de faire sa jonction avec Kellermann, de réunir ses forces et de se placer aux Islettes, n'ayant été que faiblement inquiété, vers le 20, à Valmy. Depuis, il ne s'est pas fait la moindre attaque, au grand déplaisir des généraux autrichiens. Le mauvais temps qui est survenu a occasionné beaucoup d'inconvénients pour les subsis- tances. Les maladies se sont mises dans le camp prussien. Le mécontentement du soldat, qu'on a craint de voir aug- menter, a faussement engagé à un relâchement dans la dis- cipline eton le laisse piller partout oùilen trouvel'occasion. i8 43é JOURNAL d'émigration Nos princes, dont le quartier général est toujours à Somme-Tourbe, sont dans la plus profonde tristesse; tout ce qui les entoure est dans la consternation. Cependant, nous avons encore l'espoir d'une bataille et d une attaque générale, et, d'après les ordres que nous recevons, on a lieu de croire que ce sera pour le 29. Il s'est tenu, le 27, un conseil de guerre au camp prussien. Tous les généraux y ont assisté, ainsi que nos princes. Tout le monde y a été de l'avis de la bataille, à l'exception du duc de Brunswick, qui s'est enfin rendu aux instances des généraux et à l'avis du roi de Prusse qui paraît se conduire avec autant de loyauté que de bravoure. iM. de Clerfayt a proposé, dit-on, d'attaquer seul avec son corps. Il s'agit d'enlever les redoutes que Dumouriez a fait fortifier à Gizaucourt et M. le comte d'Artois s'est offert, à ce que l'on assure, pour cette expédition, en se mettant à la tête de la noblesse française. Ces redoutes ont été reconnues et no sont point palissadées. On peut compter sur la valeur des gentilS' hommes. Enfin, l'espoir renaît à la veille d'une action que l'on croit irrévocablement arrêtée. Le 28 au matin, les ordres nous prescrivent de prendre des vivres pour la journée du 29 seulement, et préccdem' ment il avait été ordonné de se pourvoir pour quatre jours. Le 28 au soir, l'ordre est donné pour être à cheval à trois heures du matin et de laisser ses équipages avec une forte escorte. Les Autrichiens prennent la précaution de se munir de chariots pour les blessés. Dans l'après-midi, il passe à notre village un courrier anglais, venant des Pays-Bas, nous demandant le chemin du quartier général prussien. Il se dit porteur des dépêches les plus intéressantes pour le duc de Brunswick, pour le roi do Prusse et môme pouj nos princes. Il nous apprend aussi que Lille est bombardé. A la nuit, cbacun de nous se dispose à prendre quehjues heures de sommeil, étant dans la pleine confiance qu'eufiu nous aurons, dans la journée du 29, la jouissance d'en venir aux mains avec nos cruels ennemis . Le temps devient affreux vers le soir. La pluie tombe à verse. A minuit, il nous arrive un contre-ordre. Il n'est plus question de monter à cheval à trois heures et nos espérances d'une bataille sont évanouies. La désolation devient d'autant plus gêné- F.A RETRAITE 435 raie que l'ordre de commencer la retraite le lendemain nous est apporté dans la journée du 29. On ne sait à quoi attribuer une retraite aussi précipitée. On se perd en raisonnements et en conjectures. On assure qu'il est arrivé une lettre de notre malheureux Roi pour demander que les armées se retirent, sa liberté et celle de la famille royale étant à ce prix. D'autres disent que Dumouriez a répondu sur sa tête de la vie du Roi. Les politiques prétendent que l'Angleterre, qui, jusqu'à pré- sent, n'a pris aucune part directe à cette guerre, ne se soucie pas encore d'une contre-révolution en France et a, jusqu'à ce moment, arrêté les opérations par son influence prépondérante dans le cabinet de Berlin et surtout sur le duc de Brunswick, beau-frère du roi d'Angleterre. Nous ne pouvons douter que les troubles de notre triste patrie n'aient été entretenus par l'Angleterre, qui nous devaitbien une petite vengeance de notre conduite relativement aux insurgés d'Amérique. Los soins qu'on a apportés pour anihiler les efforts de la noblesse française prouvent assez les intentions politiquement perfides des puissances envers la France. Nos princes étaient parvenus, sans moyens, à former, avec le seul sentiment de l'honneur, une armée de 22 000 gentilshommes, dont environ neuf à dix mille cava- liers. On s'est empressé de diviser en trois corps cette petite armée qui, réunie, aurait eu une force assez impo- sante pour déranger les projets formés de notre démem- brement ou de notre ruine totale. Enfin, les princes ayant conservé encore treize à quatorze mille hommes, on a promptement séparé la cavalerie de l'infanterie et on a évité jusqu'à ce moment de nous employer. Enfin, je ne sais si le temps éclaircira jamais ce que fait aujourd'hui le duc de Brunswick, mais comme un homme de son rang ne peut être soupçonné de s'être vendu et d'être un traître, comme ses talents militaires sont connus, il faut croire, malgré les propos extraordinaires qu'il a tenus en plus d'une occasion sur le compte d'une noblesse dont la con- duite pure et loyale ne rend ses détracteurs que mépri- sables, qu'il est en ce moment l'agent des anciens ennemis do la France, qui ne veulent plus avoir à craindre leurs redoutables rivaux. Quoiqu'il en soit, on ne pourra jamais 436 JOURNAL D ÉMIGRATION concevoir le rôle que Ton fait jouer au roi de Prusse en cette circonstance, après avoir paru à la tAte de son armée avec l'intention magnanime de délivrer le Roi de France de ses cruels oppresseurs, de lui rendre sa couronne, de rétablir son autorité et d'acquérir une gloire que certai- nement le grand Frédéric, son oncle, n'eût pas laissé échapper. 30 SEPTEMBRE. — Le tcmps a été affreux les jours précé- dents et continue à être à la pluie. Les chemins sont hor- ribles. Toute l'armée est en pleine retraite. Nous partons de notre village pour nous réunir à la colonne de notre cavalerie. L'avant-garde sert d'arribre-garde. Les équi- pages marchent en avant. Les corps sont formés en ordre inverse et nous marchons en colonne; la consternation est peinte sur tous les visages. On clierche à se persuader que notre retraite n'est qu'une feinte pour faire sortir Dumou- riez de sa position dos Islettes, où l'on se plaît à dire qu'il était inattaquable. Mais tous les raisonnements que l'on fait à cet égard n'ont d'autre but que de calmer le déses- poir de la noblesse. Le quartier général des princes s'éta- blit à Somme-Py. Notre brigade et les quatre escadrons des hommes d' Armes s'arrêtent à Manre, terre apparte- nant à M. le comte de Roussy, maréchal de camp, qui y a une très jolie habitation, mais à moitié dévastée par le passage des armées. Le comte de Roussy est à l'armée de Bourbon. Nos chevaux sont ici au bivouac, comme à l'ordi- naire. Quant à nous, des granges et des greniers où nous sommes entassés nous servent d'abri. Les généraux occu- pent le château, dont les meubles sont enlevés ou ont été pillés. Les rations de bouche et de fourrages nous sont^ délivrées sans ordre et sans aucun soin, ce qui occasionne gaspillage pour les uns et manque absolu pour les autres. Tous les autres corps sont cantonnés aux environs. La première division des compagnies rouges, dites compa- gnies nobles d'ordonnance, arrivant de Thionville, a rejoint notre armée. Elle est commandée par le marquis de Cla- rac, maréchal de camp, qui, ces jours passés, a ordonné une petite exécution militaire sur un village dont les habi- tants, enragés patriotes, se sont refusés à le recevoir. LA RETRAITE 437 Octobre 1792. — l" octobre. — Le temps toujours incer- tain. — Nous partons du village de Manre et continuons notre retraite. Nous faisons notre route à travers champs, en suivant des chemins de traverse horribles, ce qui achève de ruiner nos chevaux de selle et d'équipage. Nous nous dirigeons sur Vouzicrs, où les princes établissent leur quartier général, que notre brigade et plusieurs autres corps sont chargés de couvrir. Nous nous arrêtons au village de Mars-sous-Bourcq, à peu de distance de la chaussée de Vouziers à Rethel. Ce village, consistant en trente feux, sert pour toute la brigade, ce qui nécessite le bivouac des chevaux et l'habitation dans les granges. Voulant encore me servir de ma tente, le mauvais temps et la pluie me forcent à me gîter dans un grenier à foin. 2 OCTOBRE. — Séjour à Mars. — Il n'est guère possible d'être plus désagréablement que nous le sommes dans cet affreux village. Les clioses de première nécessité y sont rares, autant pour nos clievaux que pour nous-mêmes. Il n'a été pris aucune précaution pour nous fournir pain et viande. Il faut tirer à prix d'argent ses provisions de Vouziers, où le quartier général affame tout. On court des risques à aller dans les villages voisins où les patriotes viennent fourrager. Notre position est même très critique dans notre village, n'étant couverts par aucun corps et ne pouvant même être avertis par des hussards. Nous appre- nons que ces jours derniers plusieurs émigrés, dont quel- ques-uns servant dans les gardes du corps, ayant eu Tim- prudence de s'arrêter dans des villages, pour y acheter des denrées, ont été saisis par des patriotes armés et livrés. On ne doute pas que ces infortunés ne soient les victimes do nos féroces ennemis, avec lesquels le duc de Bruns- wick a eu la coupable et cruelle négligence de ne rien sti- puler à notre égard dans son cartel pour les prisonniers. Il est à remarquer que les Autrichiens n'y avaient pas été plus compris que nous, ce qui a été rectifié. Mais les justes réclamations de nos princes et de nos chefs à cet égard ont été infructueuses. Comment M. le duc de Brunswick pourra-l-il se laver de ce reproche et de cette conduite inique envers la noblesse française si nos malheureux com- patriotes qui ont été pris sont immolés? 438 JOURNAL d'émigration 3 OCTOBRE. — Encore séjour à Mars. — Le temps est devenu horrible. Pluie à verse tout le jour. La tristesse du quartier général, ainsi que la nôtre, est encore augmentée depuis la certitude de la retraite jusqu'à Luxembourg, sans pouvoir deviner ce que nous deviendrons après. Ciia- cun a épuisé toutes ses ressources pour faire cette cam- pagne, qui a été infiniment plus dispendieuse que nous ne l'avions cru. Rentrant en Allemagne, nous éprouvons toutes sortes de difficultés à nous procurer des fonds de France et nos chevaux, entièrement perdus, nous serviront à peu de ciioses. — Dans l'après-dîner, nous recevons les ordres pour faire partir nos équipages le même soir, pour passer en avant, traverser Vouziers et suivre la grande route qui conduit à Stenay et profiler de la protection du général Clerfayt, qui est chargé de défendre la retraite. Ils se mettent en route par le temps le plus affreux. 4 OCTOBRE. — Continuation du mauvais temps. Pluie à verse. — Notre séjour se prolongeant à Mars, notre position devenait à chaque instant plus critique, et je crois qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour passer l'Aisne à Vou- ziers, où l'on n'a pas été sans inquiétude, cette nuit, pour nos princes, qu'il eût été plus prudent de faire coucher de l'autre côté de la rivière. Nous nous mettons en route de grand matin, ainsi que toute notre armée. Après avoir passé le pont de Vouziers, nous laissons la chaussée qui conduit à Stenay par Buzancy et nous prenons par notre gauche des chemins horribles, conduisant au village du Chesne-Populeux que nous traversons et où nous retrou- vons une chaussée. Le quartier général des princes se^ place à Sy et notre brigade s'arrête à Tannay, gros vil- lage que nous trouvons presque désert et dont les habi- tants se sont retirés dans les bois voisins. D'après difiérents avis, nous apprenons qu'il se forme dans ces bois des rassemblements armés de patriotes et qu'il s'y trouve même des troupes de la garnison de Sedan. Le comte de Caraman, toujours très occupé de veiller à la sûreté de la brigade et d'assurer la tranquillité du quartier général que nous devons couvrir, fait toutes les reconnaissances néces- saires et toutes les dispositions qu'exige la prudence et LA RETRAITE 486 que peuvent fournir nos faibles moyens. Un piquet de 50 maîtres est placé de façon à voir ce qui se passe dans le bois; un autre piquet de même force est commandé en cas de besoin et Tordre est donné pour garder les chevaux sellés et bridés. M. de Caraman avait envoyé prévenir M. le maréchal de Broglie que notre position inquiétante pourrait le devenir pour le quartier général et demander le secours d'un peu d'infanterie, avec la permission de faire fouiller le bois, conjointement avec la brigade du Commis- saire-Général, qui est auprès de nous, à la vue du bois et des feux des patriotes. Mais M. le maréchal de Broglie refusa l'attaque du bois ; il envoya cependant la compagnie de gentilshonnnes chasseurs, formée parles soins actifs du comte Charles de Rohan. Ils nous arrivèrent avec la meil- leure volonté. On les plaça avec notre piquet, mais ils n'avaient que très peu de cartouches et beaucoup man- quaient de carabines. Il s'en trouva une douzaine dans la brigade et on les leur prêta. Toute la nuit, nous avons été sur nos gardes et nous avons découvert des femmes du village, allant au bois pour rendre compte aux patriotes de ce qui nous concernait. Le piquet a vu distinctement des gens aller et venir au bord du bois, où il y avait beaucoup de feux. 5 OCTOBRE. — M. de Caraman avait donné l'ordre pour que la brigade fût à cheval à 5 heures du matin. Mais le temps est si affreux que nos trompettes ne sonnent que passé cinq heures, de façon que nous ne sommes en pleine marche qu'à six heures. A peine avons-nous fait un quart de lieue sur la chaussée que nous entendons près de nous, en avant, (juelques coups de fusil et trois ou quatre coups de canon. 11 n'y a pas do doute que les patriotes placés au bord du bois n'attaquent la colonne qui est en' marche. M. du Caraman se porte en avant avec célérité pour juger de ce qui s'y passe; chacun se dispose au combat. Les manteaux sont plies ; on se lient à sa place avec soin ; on observe le plus grand calme, mais cependant avec une joie qu'il est impossible de ne pas manifester. Après quel- ques moments de marche au trot, on nous fait entrer sur la hauteur à gauche et on nous forme en bataille en face 440 JOUR^A^ D émioration du bois où avaient paru les patriotes. Notre brigade, arri- vée et formée la première, est bientôt suivie de celle du Commissaire-Général et des gardes du Roi. Les compa- gnies rouges et la gendarmerie étaient plus en avant et en marche et ne purent se trouver avec nous. Le mouvement se fit avec précision et célérité. Au moment où nous étions formés, M. le comte d'Artois parut k notre tête, avec la meil- leure grâce possible, déboutonnant son habit, pour montrer son cordon bleu, et armé de sa carabine. Monsieur parut en môme temps, ayant même contenance et nous témoignant dans les meilleurs termes ses regrets de la retraite précipi- tée de nos lâches ennemis avec lesquels il ne nous a pas encore été permis d'avoir à faire. M, le duc d'Angoulôme et M. le duc de Berry se montrèrent aussi et ne pouvaient contenir leur joie peu de moments avant, espérant avoir part à la fête. Il y a lieu de croire que si nous étions partis à l'heure fixée par M. de Garaman, nous nous serions trouvés les premiers sur la chaussée et que, recevant les premiers coups, il nous aurait fait charger les patriotes et que probablement nous nous serions emparés facilement de leurs deux pièces de campagne dont ils n'ont fait que peu d'usage. Il y a eu deux ou trois chevaux de suite des gardes du corps de tués. La décharge s'est faite sur le détachement qui allait au logement. Les patriotes ayant disparu et étant rentrés dans le bois, on y a fait entrer, pour le fouiller, le régiment de Barvvick, les hussards et les chasseurs. On leur a tué quelques hommes et fait une trentaine de prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé un chevalier de Saint-Louis, ayant caché sa croix, et le com- mandant du bataillon national de Sedan. M. le maréchal de Broglie n'a pas jugé à propos de faire arrêter toute l'ar- mée. Il eût été imprudent de s'amuser à attaquer ce bois et d'engager une affaire qui eût donné le temps à l'avant- garde de Dumouriez de nous atteindre. On se remit en marche, en colonne serrée et par peloton, sur la chaussée, en observant le plus grand ordre pour pas- ser le défdé dit le passage de la Besace. Le corps des hommes d'armes à cheval avait passé la nuit dans les vil- lages près de Stonne et y avait été attaqué par les paysans armés. Le marquis d'Autichamp se disposait à faire arrêter LA RETRAITE 441 et punir les agresseurs. Son aide de camp, le chevalier de La Porte, s'était déjà saisi d'un de ces mutins, qui se jeta à ses g-enoux, lui demandant la vie que le chevalier de La Porte n'avait nulle envie de lui ôter. Mais ce scélérat, abusant de la clémence du chevalier de La Porte, ne Ta pas plutôt vu le dos tourné que, le tirant à bout portant, il l'a tué raide. On peut concevoir la rage du marquis d'Auticliamp, L'assassin a eu sur-le-champ la juste puni- lion de son crime. Ce malheureux événement et quelques coups de fusil tirés par les paysans ont occasionné l'incen- die de ces villages que nous voyons brûler en descendant la montagne. Les hussards y ont mis le feu. Quelque justes que soient nos vengeances, j'ai souffert infiniment de cet affligeant spectacle. On ne manquera pas de l'exa- gérer et nos cruels ennemis en prendront le prétexte pour autoriser de nouvelles atrocités. D'ailleurs, c'est confondre les innocents avec les coupables. Il fallait se faire livrer ces derniers et faire sur eux une punition qui eût servi d'exemple. Ainsi finit cette matinée. C'est la seule fois que nous ayons aperçu l'apparence d'une troupe armée pendant le cours de cette campagne. Nos princes ne se sont pas doutés du danger qu'ils ont couru hier à Sy. Ils eussent été très facilement enlevés dans leur quartier général si les patriotes, tranquilles dans les bois où ils s'étaient retirés, conduits par un officier intelligent, fussent venus à la nuit au château de Sy. On sera convaincu du péril où ils ont été en apprenant que le régiment de Barwick, chargé de la garde du quartier général, n'a pu arriver à Sy qu'à onze heures du soir et s'y est établi sans avoir aperçu la moindre garde pour le reconnaître. Si les patriotes n'eus- sent pas allumé des feux et ne se fussent pas montrés sur la lisière du bois, nos brigades se seraient établies sans défiance dans nos villages. Le temps était si afi'reux que, par égard pour notre piquet, on l'aurait probablement fait rentrer et rien n'eût été plus facile que de nous enlever, ainsi que tout le quartier général, et de nous conduire sans nulle difficulté à travers les bois et à la faveur de la nuit jusqu'à Sedan. Mais le ciel a voulu, au milieu de notre détresse, que les quatre précieuses têtes de nos princes 442 JOURNAL d'émigration fussent conservées. Remercions-le de sa bonté et mettons notre confiance en la divine Providence qui ne peut pas toujours permettre le triomphe du crime et l'oppression des honnêtes gens. En continuant notre marche, nous traversons la petite ville de Beaumont-en-Argonne, dépendant du Glermon- tois. Tous les habitants se montrent sur notre passage, affectant de faire parade de la cocarde blanche et témoi- gnant en notre faveur des dispositions que nous n'avons trouvées dans aucun autre endroit. Ils avaient même pré- paré abondance de provisions en viande et en pain. Il faut croire qu'on aura profité de leurs bonnes intentions. Enfin, nous arrivons par un temps aff'reux à la porte de Stenay, dont tous les abords sont encombrés par les équipages de notre armée et les embarras du quartier général. Nous y recevons l'ordre de nous rendre à deux fortes lieues plus loin, au village de Lion-sous-Dun. Après avoir tourné autour de la ville de Stenay sans y entrer, nous continuons notre marche, nos conducteurs dirigeant notre route, par le plus court, à travers un marais presque impraticable, ce qui achève de harasser nos chevaux sellés depuis 36 heures, marchant depuis six heures du matin et ayant fait une journée excédente de plus de dix lieues. Nous arrivons enfin à la nuit à notre destination. Le logement n'y étant pas encore fait et devant partager ce village avec la bri- gade du Commissaire-Général, nous sommes obligés de res- ter en panne pendant plus de deux heures dans un champ, hors du lieu. Enfin, à neuf heures du soir, nous avons la liberté de chercher nos logements dans cet immense vil- lage, par la plus grande obscurité et au milieu d'une bagarre dont on ne peut se faire d'idée. Nos équipages ont eu toutes les peines possibles pour arriver jusqu'à Lion, et je ne puis découvrir les miens qu'après dix heures. Grâce aux soins du fidèle Picard, ils m'arrivent intacts. Plusieurs de mes camarades ont été moins heureux. Les uns ont été pillés ; d'autres n'ont pu continuer la route, à cause des mauvais chemins et de la perte de leurs chevaux, et leurs effets deviendront probablement la proie des hus- sards prussiens ou autrichiens et des hessois, tous plus à craindre à cet égard pour nous que les patriotes, qui ne LA RETRAITB **3 nous ont point encore approchés. Mes chevaux de car- rosse, qui étaient excellents, sont rendus, ainsi que mes chevaux de selle. Celte journée a été sans contredit la plus fatigante que nous ayons eue. Ce n'est qu'avec la plus grande peine que je parviens à me gîter dans un grenier, que je partage avec quelques-uns de mes camarades. 6 OCTOBRE. — Séjour à Lion. Temps affreux, pluie. — Le roi de Prusse arrive à Dun avec son armée, dont nous apercevons le camp, de notre village. L'armée prussienne est remplie de malades et dans un délabrement qui ne peut se concevoir. Les chemins sont remplis de soldats mou- rants et ne pouvant suivre. Le temps a été pour eux, comme pour nous, un fléau terrible pendant toute cette inutile campagne. 7 OCTOBRE. — Séjour. Môme temps, pluie averse. — Ayant appris qu'à la suite des princes il y a un certain M. Valet de Villiers, de Lorraine, qui a entre les mains une très grosse somme en assignats, dont il est très embarrassé et que son intention est de la placer sur différents émigrés riches en propriétés, je vais à Stenay, pour terminer à cet égard une petite affaire que j'avais déjà entamée. Je reçois de M. Valet de Villiers, que je n'avais jamais vu, la somme de 6.000 livres en assignats, en échange de mon billet de 6.300 livres payables dans un an. Plusieurs de mes camarades en ont fait autant et je pense que dans notre coalition on en a pris pour au moins 60.000 livres, La facilité avec laquelle ces assignats ont été prêtés me fait craindre d'avoir fait une mauvaise affaire. Mais nous nous trouvons dans une situation si pénible que je me suis empressé de la conclure, espérant que j'en tirerais bien la moitié en argent. Je ne reste à Stenay que le temps néces- saire pour cet objet ; je n'ai cherché à voir personne du quartier général et suis revenu à mon village, à l'abri du mauvais temps, qui a entièrement achevé de rendre les chemins impraticables. 8 OCTOBRE. — Temps déplorable toute la nuit. La pluie cesse dans la journée. — Nous recevons nos ordres, ainsi que la brigade du Commissaire-Général, pour partir de 444 JOURNAL D ÉMIGRATION Lion-sous-Dun. Nos équipages, ne pouvant nous suivre, sont obligés de retourner à Stenay pour se rendre par Marville et Longuion à Longwy. Nous serons probablement plu- sieurs jours sans les voir, avec la crainte qu'ils ne soient pillés en route. L'impossibilité de se procurer à Lion des chariots d'équipage et des chevaux de trait oblige de lais- ser en dépôt, à tout hasard, deux voitures de portemanteaux et effets appartenant à des gentilshommes de la brigade. Ces bagages ne peuvent manquer de tomber entre les mains des patriotes, qui viennent occuper les endroits à mesure que les troupes évacuent le pays. Les deux brigades par- tent de Lion de très grand matin. Nous prenons à travers les bois pour gagner Marville. Nous avons été prévenus que nous pourrions bien être attaqués par des détache- ments de la garnison de Montmédy. M. de Caraman prend tous les renseignements nécessaires pour nous tranquil- liser, car la cavalerie n'aurait aucun avantage dans ces bois épais et fourrés. La colonne est éclairée par un piquet de 50 hommes, que je commande aujourd'hui et avec lequel marche M. de Caraman, ce qui donne pleine sécu- rité à la brigade. Cependant nos guides nous font passer dans le bois par des endroits où il faut absolument défiler un à un, dans des sentiers difficiles, remplis de fossés et abîmés par les pluies. Une troupe de 50 chasseurs à pied, bons tireurs, nous aurait exterminés les uns après les autres, sans avoir aucun moyen do nous défendre. Après avoir marché trois heures dans ces bois, nous n'avons pas été fâchés d'en sortir et de nous trouver dans un pays plus ouvert. Il faut convenir que si les patriotes avaient dans leur armée des partisans tels que l'était dans la guerre de Sept-ans, et contre nous, le maréchal constitutionnel Luck- ner, il n'aurait pas échappé un seul gentilhomme dans notre pénible retraite, surtout avec le peu d'ordre qui y règne et le peu de précautions que Ton prend. Nous avons tous l'air d'être en pleine déroute et la bataille la plus désastreuse ne produirait pas de plus fâcheux effets. Au surplus, les prussiens sont dans le môme état. Leur armée est à la débandade. Leurs soldats pillent les équipages sur les routes. Les officiers mêmes s'en mêlent, en profitant des rapines de leurs subordonnés. LA RETRAITE 445 En sortant du bois, nous arrivons à ce que l'on a qua- lifié du nom déroute. On ne peut se faire idée de ce mau- vais chemin de terre grasse, que les pluies continuelles ont encore rendu plus effroyable. C'est là que nous voyons une quantité de bag^ages arrêtés dans les boues, des che- vaux crevés, des hommes mourant de lassitude ou de la dyssenterie, enfin le spectacle le plus affligeant, et c'est par là que doivent passer nos équipages pour se rendre à Longwy. Nous arrivons à Marville, petite ville où est éta- bli le quartier général des princes. Nous sommes envoyés à une lieue plus loin, au village de Flabbeville, qui est situé dans un fond très étroit et où l'on ne peut aborder que par une descente si effroyable qu'il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée. Aussi, dans cet endroit écarté, n'a-t-on nulle crainte d'être surpris par les patriotes dont nous nous sommes suffisamment éloignés. M. de Cara- man fait en conséquence rentrer mon piquet et le service se borne à de simples patrouilles, encore bien dures pour ceux qui sont obligés de les faire, car le temps est redevenu horrible toute la nuit. Quoique nous soyans encore en France et que nous ordonnions les fournitures qui nous sont nécessaires, nous manquons des choses de première nécessité, nous ne trouvons que peu de provisions dans ce village et nous sommes d'autant plus mal que nous sommes privés des ressources et des commodités de nos équipages. Ici, tout nous manque et à peu de choses près nous sommes tous dans le même embarras. Personne n'en est exempt, pas même notre général, le vicomte de Beaune, dont la 1 première occupation, ne voulant pas, par égard, dire ! l'unique, est, quelque temps qu'il fasse et quelque événe- I ment qui arrive, de penser à la chère du jour et à celle du i lendemain. Nous sommes tous ici couchés sur la paille; I nos chevaux au bivouac par une pluie battante. Aussi pres- ' que tous sont dans un état déplorable et à faire la plus , grande peine quand on pense comme nous étions montés en partant de Coblentz. 9 OCTOBRE. — Nous quittons Flabbeville pour nous ren- dre à Longuion, en suivant dans le vallon et le long d'une pt'tite rivière un sentier abominable, puis par des coteaux. 446 JOURNAL d'Émigration des chemins creux et étroits, où le défilé est d'absolue nécessité. Nous arrivons auprès du pont de Longuion, ou nous sommes longtemps arrêtés par le passage de la colonne des gardes du corps et de leurs équipages. Le quartier général reste à Longuion. Nous nous rendons une lieu« plus loin, par des chemins impraticables, au village de Fermont, où l'on nous établit douze ou quinze par maison de paysans et où nos chevaux continuent d'être au bivouac. N'ayant point entendu parler de nos équipages nous n'avons aucune provision. Les rations ne nous sont point fournies, quoique nous soyons encore on France. Notre argent y supplée, mais à grands frais, vu la rareté des denrées, Quelques bagages ont eu le bonheur de pouvoir arriver, mais, étant inquiet des miens ainsi que do Picard qui les suit, je fais partir mon fils pour aller à la découverte et je le fais suivre de mon palefrenier pour l'aider. Je reste par conséquent sans domestique, avec mon fils Hippolyte, embarrassé de nos personnes et de nos chevaux. Noug apprenons qu'il y a eu beaucoup d'équipages pillés en route par les prussiens et que beaucoup d'autres, faute de pouvoir suivre, ont dû tomber entre les mains des patriotes, 40 OCTOBRE. — Séjour à Fermont. Temps affreux comm« à l'ordinaire. Pluie continuelle. — Déjà les princes font dire par le maréchal de Broglie à tous les corps que l'on don- nera des congés et des passeports à tous ceux qui en désireront. On peut juger de la désolation de tous ceux qui manquent de moyens et qui n'aperçoivent aucune appa- rence de secours pour l'hiver. Nous avions établi depuis un an parmi nous une caisse pour aider ceux de nos cama» rades qui pourraient se trouver dans le besoin. Deux de nos compatriotes, M. de Chazerat, intendant de notre pro» vince, et M, de Pontgibaud, qui est avec nous, avaient eu l'honnêteté d'y verser en prêt l'un 19 000 livres, l'autre environ 14 000 livres en espèces. Nous nous étions procurés par notre crédit la somme de 50 000 livres en assignats, dont nous avons prêté les trois quarts aux princes. En ce moment, nos fonds sont épuisés et nous ne pouvons plus aider nos camarades. Les princes paraissant désirer qu'il se prenne beaucoup de congés, les craintes ne font qu'aug- LA RETRAITE 447 inenler. C'est M. le maréchal de Broglie qui délivre les passeports. Beaucoup de g'cntilsliouiines font d'après cela leurs arrangements pour aller en Suisse, dans les Pays- Bas et en Allemagne. Ceux qui espèrent retrouver des ressources chez leurs anciens hôtes de l'hiver pensent à se rendre à Coblentz ou dans les pays voisins. Cependant, il se répand que l'armée patriote aux ordres du général Cus- tine a fait une incursion du côté deTAlsace, s'est emparée de Spire et de Worms et marche sur Mayence. Nous avons aussi la fâcheuse nouvelle que le général Montesquiou s'est emparé de toute la Savoie, sans obstacle, et est maître de Chambéry. L'armée piémontaise a fait sa retraite et repassé les Alpes sans coup férir. Le chevalier de Perron, que nous avons laissé gouverneur de la Savoie, a vu éva- cuer Chambéry par les prudents chefs de cette armée, et, resté presque seul, a été obligé de faire comme les autres. Cette conduite, qui paraît générale de la part des souve- rains, est inexplicable. Quelle infernale politique ou quelles affreuses trahisons ! 11 OCTOBRE. — Pluie, continuation du mauvais temps. — Je n'ai point encore de nouvelles de mes équipages, ni môme de mon fils et ne suis pas sans inquiétude. Nous partons du village de Fermont pour sortir aujourd'hui du territoire de France, sur lequel nous étions entrés le 29 août avec des espérances qui paraissaient bien fondées. Dieu sait quand nous reverrons notre triste patrie ! Une Conven- tion nationale a succédé à la Législative. Cette assemblée, composée des plus avérés scélérats de la France, s'est signalée, en arrivant, par l'abolition de la Royauté et en déclarant la République. Un décret nous bannit à perpé- tuité et condamne à mort tous les émigrés qui seront pris ou qui auraient limprudence de rentrer. Nos biens sont confisqués au profit do la République. Notre mobilier doit être vendu et, si les fonds ne trouvent pas d'acquéreurs, nos biens seront dévastés et nous pouvons nous regarder comme ruinés de fond en comble, au moins pour une génération. En continuant notre marciie, nous passons sous les murs de Longwy, encore gardé par les Autrichiens. Nous traversons des chemins si constamment mauvais que nos IP* JOURNAL D EMIGRATION chevaux ont peine à nous en tirer et en souffrent horrible- ment. Nous nous arrêtons à Rodange, village du Luxem- bourg. Il n'y a pas eu d'ordre pour nous recevoir et il nous faut traiter à l'amiable pour être logés. On nous fournit des fourrages pour notre argent, mais individuellement. Il n'est plus question de rations d'aucune espèce. Les habitants sont heureusement de braves gens et en payant nous n'éprouvons point de difficultés. Nous n'entendons plus parler de l'état- major de l'armée. Les généraux commencent à s'en aller. La veille, le comte de Caraman avait pris congé de nous. Ici, le vicomte de Beaune, commandant la brigade, en fait autant. 11 nous reste le duc de Lorge et nos deux maré- chaux de camp, La Roche-Aymon et Laqueuille. Mon fils ne reparaît pas et je suis tout le jour dans la plus vive inquiétude sur son compte et sur mes équipages, d'après la certitude que nous avons des désastres qu'ont éprouvés les bagages de notre armée par le pillage des Prussiens. Le soir, mon palefrenier, envoyé par mon fils, vient me tirer de peine. Je sais mon équipage à peu près en sûreté et dois probablement le retrouver le lendemain. Mais ce qui m'afflige extrêmement c'est le bruit qui se répand et qui paraît fondé que les assignats, que j'ai reçus à Stenay et dont mes camarades se sont abondamment pour- vus ainsi que moi sur leurs billets, ont été reconnus pour faux à Longwy. Il paraît môme que le sieur Valet de Vil- liers, qui les distribuait, n'est qu'un prête-nom. lien a été donné en payement à tous ceux qui avaient fait des avance» aux princes et à qui il était dû de l'argent. Tous les corps ont fait comme le nôtre et en ont pris. M. le duc de Bour- bon, à qui on en avait donné pour sa division, a éprouvé beaucoup de désagrément à cet égard dans les Pays-Ba^. Ce qui est affreux à penser, c'est qu'on assure que la fabrique de ces assignats a existé au milieu de nous, à Coblentz ou aux environs. On se sentirait humilié eo s'appesantissant sur des réflexions à ce sujet. \2 OCTOBRE. — Temps affreux tout le matin. Pluie. — Nous nous remettons en marche pour continuer notre triste et affligeante retraite. Nous rejoignons la chaussée qui con- duit k Arlon, petite ville du duché de Luxembourg. C'est LA RETRAITE 449 Je point où viennent, aboutir les débris de la cavalerie et de l'infanterie de notre armée royale. Cependant, l'infan- terie, aux ordres de M. de Martanges, encore fort en arrière, est restée longtemps aux environs de Verdun et à Etain, ayant essuyé beaucoup de contrariétés dans ses cantonnements et de mauvais procédés de la part du général prussien de Corbière, commandant à Verdun. Il est à remarquer que, dans les discussions qu'a pu avoir M. de Martanges avec M. de Corbière, M. le baron de Breteuil est intervenu et a môme cru une fois devoir inter- poser son autorité vis-à-vis de M. de Martanges, en qua- lité de ministre du Roi et se servant de l'expression : « Je vous ordonne ». M. de Martanges, se renfermant dans les instructions et les ordres qu'il avait reçus du maré- chal de Broglie, a constamment tenu bon pour empêcher que les corps do noblesse qui lui étaient confiés ne fussent exposés à un danger évidemment inutile. Au surplus, nous avons eu très peu de détails de ce qui s'est passé à l'in- fanterie. La chaussée d'Arlon et tous les abords de la ville sont obstrués par la colonne des équipages de toute notre armée. Nous avons toutes les peines possibles à arriver et à ren- trer à Arloii, où la bagarre est inconcevable. J'ai le bonheur de retrouver mon fils et mon équipage intact. Mais mes chevaux sont à moitié crevés et hors d'état d'aller plus avant. Mon fils a eu bien du mal pour préserver ma voi- ture du pillage des Prussiens, qui a été épouvantable. Nos princes sont à Arlon, où ils ont établi ce que l'on ne peut guère plus appeller leur quartier général. La ville n'ayant point eu d'ordre par un commissaire impérial, les magis- trats se refusent à loger les princes et leur suite. Ils se trouvent réduits à se retirer dans une auberge déjà pleine et où il y a une table d'hôte. Tous les corps qui arrivent sont envoyés sans ordre dans les villages aux environs d'Arlon et éprouvent toutes sortes de difficultés. On ne conçoit rien à cette conduite du gouvernement des Pays- Bas en cette circonstance et les désagréments qu'on éprouve pourraient être attribués aux mauvaises dispositions de l'archiduchesse Christine, qui n'a pas même pris le soin TEMBRE 467 continuité des services de ses ^bres lui avait fait accorder, quoique fort jeune. Ce fut un motif de plus pour lui pour se vouer à un attachement sans borne à son maître, et même à celle qui avait paru se prêter aux manœuvres de ceux qui voulaient le supplanter. Le jeune Montmorin, major en second du régiment de Flandre, était avec son corps le 5 octobre 1789 et pendant que le colonel Lusi- gnem, député, non seulement dédaignait de paraître à sa troupe, mais même cherchait à exciter la défection des soldats. Il donna des preuves de son dévouement dans ces affreuses journées. Depuis cette époque, il n'a cessé de se montrer dans toutes les occasions oii il a cru pouvoir être utile. Le marquis de Lusignem ayant été fait maréchal de camp, le régiment de Flandre lui fut donné. Le 20 juin et le 10 août, il était auprès du Roi et de la Reine, qui, sûrs de son zèle et de sa fidélité, le chargeaient souvent de commissions de confiance. iDans ce même temps, son cou- sin, le comte de Montmorin, ex-ministre des affaires étran- gères, ayant été accusé d'avoir eu part aux grâces pécu- niaires du Roi sur la liste civile, fut arrêté ainsi que nous l'avons dit plus haut. Au lieu denier purement et simple- ment un article qu'il prouvait ne pas le regarder, il eut la faiblesse de parler de son jeune cousin, que Ton fut arrê- ter à Saint-Germain-en-Laye où il s'était caché. Traduit à la barre, il se défendit mal sur la note trouvée dans son appartement au château, fut envoyé à l'Abbaye et mis en jugement au tribunal révolutionnaire qui l'acquitta à l'una- nimité. Mais Danton donna défense de relâcher le prison- nier de la Conciergerie, où il avait été transféré, et il y fut égorgé le jour des massacres. Il y eut encore onze citoyens égorgés à la Conciergerie et un grand nombre de malfaiteurs qui furent massacrés dans la cour du Palais. Dans cette même journée, il y eut neuf théâtres de carnage dirigés par les agents de Danton et de la commune, savoir : les Carmes, le séminaire de Saint-Firmin, l'Abbaye, la Conciergerie du Palais, le cloître des Bernardins, l'hôtel de la Force, le Grand Châ- lelet, la Salpêtrière et Bicôtre. Le massacre des prisonniers entassés à l'hôtel de la Force commença par M. de Rulhière, ancien commandant du guet de Paris et depuis, 468 JOCRNAL D ÉMIGRATION de la gendarmerie à cheval. C'était un honnête homme, très fidèle au Roi et qui n'avait mérité aucun reproche. Les présidents du tribunal qui jugeaient ces malheureuses vic- times de l'hôtel de la Force étaient également deux membres de la municipalité et de la commune. Ces deux scélérats s'appelaient Hébert et L'Huilier. La personne la plus marquante dans ces affreuses pri- sons était M"* la princesse de Lamballe, qui y était détenue depuis le 19 août, jour où on était allé l'arracher d'auprès de la Reine qu'elle avait suivie au Temple. Avant de par- ler de l'horrible fin de cette malheureuse princesse, il est à propos delà faire connaître depuis son arrivée en France. Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, est née le 8 septembre 4749. Elle est fille du feu prince de Garignan, premier prince du sang de Savoie et de la princesse Chr.-Hen. de Hesse-Rheinfels, sœur de la mère du roi de Sardaigne et de celle de M. le prince de Condé. Cette charmante princesse, réunissant en elle toutes les grâces de la maison de Savoie, arriva à Versailles parée de tous les agréments de la jeunesse et de la beauté. Figure extrêmement agréable, teint de lys et de roses, jolie taille, superbe chevelure blonde, gaie, vive, aimant passionnément le plaisir, bonne, douce, l'esprit qui suffit à une très jolie femme, telle était la princesse de Lamballe lorsque, le 17 janvier 1707, elle fut unie au fils du duc de Penthièvre, lequel, ayant reçu une excellente éducation mais peut-être trop sévère, ne commença à jouir de quelque liberté qu'à l'époque de son mariage. Sa jeune épouse en fut promptement négligée. Le prince de Lamballe se livra à tous les excès de la débauche à laquelle il était entraîné par le duc d'Orléans, alors duc de Chartres, lequel, devant épouser sa sœur, précipita ce prince dans l'abîme et ren- dit sa future épouse unique héritière de biens immenses. Le prince de Lamballe mourut à Louveciennes, aux envi- rons de Paris, le 6 mai 1768, des suites de sa mauvaise conduite et ne laissa pas d'enfant légitime. Il eût été bien difficile qu'une princesse jolie cumiuf un ange, veuve à vingt ans, maîtresse absolue de ses aclion.s et de ses volontés, exposée à tous les pièges d'une cour séduisante et galante, devenant plus parlicunèrernent lob- LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 469 jet de la séduction des plus aimables courtisans, il eût été, dis-je, presque impossible qu'elle ne livrât pas son cœur à de tendres sentiments. Les reproches à ce sujet seraient ici fort déplacés. Elle mérite plus qu'une autre l'indul- g^ence de la société. Rien n'a jamais pu la distraire des soins qu'elle a constamment rendus par devoir, par recon- naissance et par attachement à son vertueux et respec- table beau-père. La Reine, qui avait conçu pour M""^ de Lamballe la plus tendre affection, se l'attacha plus particu- lièrement en la nommant surintendante de sa maison, en 1775. Ce fut quelques années après que, sujette à des attaques de nerfs, elle devint plus sérieusement malade par des évanouissements périodiques, dont elle fut radica- lement guérie par le médecin Leyffert, attaché au duc d'Or- léans, aujourd'hui jacobin des plus forcenés, agent de son digne maître et qu'on soupçonne d'avoir contribué à faire massacrer cette infortunée princesse. M""" de Lamballe, ayant toujours conservé l'amitié de la Reine, redoubla de soins et de témoignages de l'attachement le plus tendre et le plus dévoué depuis le commencement des troubles. Elle passait au château des Tuileries tout le temps qu'elle n'était pas auprès du duc de Penlhièvre. Cependant elle ne fut pas dans le secret du départ du Roi et de la famille royale, le 20 juin 1791. Les embarras de l'évasion empêchèrent la Reine de la mettre du voyage. Depuis la veille elle était à Passy et ce ne fut que le lende- main matin qu'elle reçut un billet de la Reine qui l'enga- geait à partir. Elle ne se mit en route qu'à onze heures, étant alors bien convaincue de la réussite de la fuite de la famille royale. Elle arriva jusqu'à Dieppe, non sans courir de grands risques, et parvint à s'embarquer pour l'Angle- terre. Si elle eût mis à la voile un instant plus tard, elle eût été arrêtée et ramenée à Paris. M""" la princesse de Lam- balle fut reçue à Londres avec tous les témoignages d'in- térêt que sa personne et les circonstances pouvaient inspi- rer à une nation généreuse et hospitalière. Elle séjourna quelque temps à Londres, puis à Bath, et repassa la mer dans le courant de l'été. Elle vint à Bruxelles, à Aix-la- Chapelle et à Spa, où je la trouvai au mois de septembre. A la fin de cette môme année, l'acceptation de la consti- 470 JOURNAL d'émigration tution pouvait faire espérer à la Reine quelques moments (le paix et de tranquillité, elle parut désirer de ravoir auprès d'elle M"" la princesse de Lamballe, qui, jouissant d'un repos réel hors de France et en sentant toutes les dou- ceurs, n'écouta alors que son devoir et les sentiments qui l'attachaient à son auguste amie. Elle se détermina à ren- trer en France et partit d'Aix-la-Chapelle, non sans verser quelques larmes, ne pouvant cacher le funeste pressenti- ment du sort qui lui était réservé à Paris. A son arrivée, la Reine la lit loger au château des Tuile- ries et passait chez elle presque la journée entière. C'est là que se rassemblaient régulièrement tous les fidèles servi- teurs du Roi, parmi lesquels se trouvaient des gens moins purs, mais que l'on croyait devoir ménager. Ce furent ces fréquentes réunions, ces thés, qui donnèrent lieu à la ridi- cule dénonciation du comité autrichien. M""" de Lamballe fit cesser ces assemblées, mais l'accusation était déjà por- tée. Il s'ensuivit, à cette époque, l'arrestation du ministre Lessarl et toutes les menées des jacobins, qui inculpèrent M'"^ de Lamballe. Mais tout ce dont elle était menacée ne l'empêcha pas d'être, le 20 juin, auprès de la Reine. Elle semblait vouloir garantir de son cor[)s et le Dauphin et son amie. La nuit qui précéda l'aûreuse journée du iû août, elle la passa tout entière auprès de la Reine, qu'elle n'aban- donna pas un seul instant. Elle suivit la famille royale lorsqu'elle traversa le jardin des Tuileries pour se rendre à l'Assemblée et passa ainsi que nous l'avons vu, les trois nuits aux Feuillants. Elle accompagna la Reine au Temple et eut la permission d'y rester dans les premiers moments. Mais, le 19 au soir, les féroces municipaux vinrent l'arra- cher à la Reine, ainsi que la vertueuse M""^ de Tourztl et les femmes de chambre de Sa Majesté et de M""" Elisabeth qui étaient au Temple. Cette cruelle séparation fut affreuse pour M""* de Lamballe. On la traîna d'abord à la munici- palité avec ses malheureuses compagnes et on les condui- sit ensuite dans les prisons de l'hôtel de La Force. Après avoir passé 14 jours à attendre son sort, elle ne put douter de celui qui lui était réservé lorsque les mas- sacres commencèrent, le 2 septembre après midi ; elle eut la mort devant les yeux pendant toute cette horrible soirée. LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 471 L'ayant passée dans ces ang-oisses, elle essaya de prendre quelque repos pendant la nuit ; on peut jv^ger quel fut son sommeil et au mojndfe bruit quelles étaient ses ter- reurs. Mais le 3, à huit heures du matin, des scélérats de la garde nationale vinrent la chercher et la conduisirent brutalement devant le tribunal de sang, présidé par lei^ deux monstres Hébert et L'Huillier, établi par l'atroce Danton et par la commune. A plusieurs reprises, elle perdit l'usage de ses sens. On lui fit subir l'interroga- toire le plus absurde et le plus inique. On lui proposa de jurer la liberté, l'égalité, la haine du Roi, de la Reine et de la royauté. Elle répondit : « Je jurerai facilement les devfx premiers, je ne puis jurer le dernier : il n'est pas dans mon cœur. » Un assistant lui dit tout bas : « Jurez donc! si vous ne jurez pas, vous êtes morte. » E||e ne répondit rieii. Alors le président donna le signal de son supplice par les mots convenus : « Qu'on élargisse Madame. » On ouvrit le fatal guichet. A peine eût-elle passé le seuil de la porte, elle s'écria : « Je suis perdue ! » et reçut derrière la tête un coup de sabre qui fit jaillir son sang. Deux scélérats qui la soutenaient la firent marcher sur des cadavres. Elle s'évanouissait à chaque instant, mais lorsqu'elle eût entiè- rement perdu connaissance on l'acheva à coup^ de piques, sur un tas de corps morts. On la dépouilla de ses vête- ments et on l'exposa nue aux insultes de la populace. Il se passa alors des horreurs qu'on ne peut décrire. Son corps fut entièrement mutilé. On chargea un canon avec une de ses jambes. A midi, un monstre, qu'on assure être un certain Rotondo, maître d'italien à Pafis, scélérat aux gages du duc d'Orléans, lui coupa la tète, qu'on mit au bout d'une pique et que l'on promena dans les rues. Ces cannibales eurent la férocité de la porter à l'abbaye Saint-Antoine et de la présenter à M"'" de Beauvau, ci- devant abijesse de cette maison, où J^I'"" 4^- Lamballe av^ij passé les premières annéps de son veuvage et avait cop; tracté l'amitié la plus inviolable avec ]\|""' de Beauvau. De là, elle fut portée au '|'emple et les commissaires de la (ommune, Chardier et Guichard, ainsi que ^alloy, inspec- teur du Temple, chargés de la garde des augustes prison- niers, forcèrent le Roi 4^ se présenter à la fenêtre pour avoir 472 JOURNAL D^ÉMinRATlON la vue de cet horrible spectacle. La Reine et M"'* Elisabeth étaient évanouies. La tête de cette infortunée princesse fut ensuite portée à l'hôtel de Toulouse, où M*"" de Lamballe était adorée de tous les gens de la maison, et, enfin, on est venu au Palais-Royal, où la pique fut plantée sous les fenêtres du duc d'Orléans, lequel dînait en ce moment, vint froidement se mettre à la fenêtre pour examiner la tête de sa belle-sœur et retourna se mettre à table avec ses convives, dont était M"® de Buffon qui ne put cacher l'horreur qu'elle en ressentit. Telle fut la fin trag^ique de cette malheureuse princesse, dont la mort est générale- ment imputée à son beau-frère, le duc d'Orléans, qui avait toujours paru lui être très attaché. On compte qu'il a péri environ 160 personnes dans le massacre à l'hôtel de La Force. La liste de ces malheu- reux n'offre point de noms connus. Il s'y trouve le sieur de La Ghenaye, un des six chefs commandants de division de la garde nationale de Paris. C'était un honnête consti- tutionnel, attaché à La Fayette et à son parti. On assure qu'il y a eu beaucoup de personnes acquittées et relâchées à l'hôtel de La Force. Les plus connues sont : M"'" Thi- baut, première femme de chambre de la Reine, d'un dévouement prononcé. Elle avait été au Temple jusqu'au 19. M™* Navarre, sœur de Lalain, premier commis d'un des bureaux de la guerre, attachée à M™* Elisabeth, royaliste zélée, ainsi que son frère. M"* Saint-Brice, autre femme de chambre, attachée à M. le Dauphin. M*"" Bazire, autre femme de chambre de la Reine. M""* Tourteau de Septeuil, femme de M. de Septeuil, premier valet de chambre du I Roi et trésorier de la liste civile. Cette dame est d'une^ figure très intéressante. Elle fut acquittée pendant le mas- sacre, ramenée chez elle par les assassins et un ruban national, mis à sa porte, lui servit de sauvegarde. Mais on lui a volé tous ses diamants, ses bijoux et son mari a perdu un portefeuille de plus d'un million et au moins 700 milles livres de la caisse de la liste civile. M. de Cha- milly, premier valet de chambre du Roi, plus heun'ux que ses confrères Thierry et Champlost, massacrés à l'Abbaye. M. Hue, valet de chambre attaché au Dauphin. Un per- sonnage dont le nom est célèbre, le mari de la dame de LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 473 La Motte, se trouvant aussi prisonnier à l'hôtel de La Force, a été relâché ainsi qu'on peut le croire. Ce mau- vais sujet, attiré à Paris par les jacobins pour redemander la révision du procès du Collier, appeler la Reine en jugement et lui faire subir les horreurs d'une humiliante confrontation, s'était constitué prisonnier dans ces affreuses intentions. Enfin, deux dames également intéressantes, la mar- quise de Tourzel et Pauline de Tourzel, sa fille, ont eu le bonheur d'échapper aussi au massacre de l'hôtel de la Force. Le miracle de leur salut est une espèce de roman dont les détails m'ont été confirmés par un témoin irré- prochable et ami do M™* de Tourzel. Je vais en rendre compte à la suite de la note due aux vertus de cette dame respectable, La marquise de Tourzel est née en 1741. Elle est fille du feu duc d'Havre et de M"" de Montmorency- Tingry ; elle est veuve du marquis de Tourzel, fils aîné du marquis de Sourches, grand prévôt de France et lequel mourut, en 1786, à Fontainebleau des suites d'une chute de cheval à la chasse du Roi. La duchesse de Polignac, gou- vernante des Enfants de France, ayant pris le parti de s'éloigner de la cour et même de partir de France, au mois de juillet 1789, remit avant son départ la démission de sa place. A cette époque, les premières charges de la cour étaient encore intactes et celle de gouvernante des Enfants de France, regardée comme une des plus hono- rables, pouvait être encore l'objet des désirs des familles les plus distinguées. Mais cette fois, ce ne fut ni la faveur ni l'intrigue qui donnèrent cette place. M"* de Tourzel dut le choix de Leurs Majestés à son excellente réputation, à ses vertus et à une conduite constamment pure et irrépro- chable. Elle a bien justifié depuis la confiance de la Reine par ses soins pour les précieux dépôts dont elle était chargée et par son dévouement dans toutes les circons- tances orageuses où elle s'est trouvée. Elle accompagna la famille royale, le 21 juin 1791, et participa aux outrages sans nombre qui suivirent la funeste et malheureuse arres- tation du Roi à Varennes. Elle a partagé, pendant toute la Révolution, les malheurs et les prisons de l'infortunée famille de nos maîtres. Le 20 juin 1792, elle était auprès 474 JOURNAL u'ÉMIGflATIflN du Dauphin et de Madame et. ne les perdit pas un in9t£|,nf de vue dans l'affreuse nuit qui précéda l'horrible journée du 10 août. Elle resta constamment à son poste honorable et suivit la famille royale à l'Assemblée Nationale et aux Feuillants où elle passa les nuits suivantes et profita de la permission qui l^ii fut donnée d'entrer au Teniple avec ses augustes élèves. Pendant tout ce temps, quelles durent être ses inquiétudes sur son intéressante et charmante fille, Pauline de Tourzel, qui n'avait pu venir s'enfermer avec elle et dont elle ignorait le sort, ainsi que celui de son fils, qui eut le bonheur d'échappé^* aux î^iprestations et par conséquent aux massacres ! Cependant, la vertueuse gouvernante ne tarda pas à être dénoncée, et, le 19 août, on vint l'arracher à ses nobles fonctions. Elle q,uitta ses chers et intéressants pupilles avec la douleur d'une mhiçe qu'on sépare de ses enfants. Elle fût traînée à la municipalité, où elle subit dp longs et humiliants interrogatoires, et fut ensuite ^nfermée à l'hôtel de La Force. On avait en même temps arrêté sa fille. Pauline eut au moins la consolation d'être la com- pagne de sa mère dans sa prison. Elles attendaient triste- ment leur sort, et, lorsque les massacres commencèrent à l'hôtel de La Force, elles durent croire à leur dernière heure. Cependant, dans la matinée, Tronchon, membre de la nouvelle commune, porteur d'une longue barbe et d'une figure atroce, chargé de la commission de visiter les prisons, arriva dans la chambre où étaient détenues M'"* et M"" de Tourzel. Il ordonne à Pauline de le suivre et laissp sa mère seule, livrée à ses cruelles réflexions sur le sort de sa charmante fille qu'on vient de lui enlever. Tronchon, malgré les murmures des assassins qui voient échapper une de leurs victimes, conduit Pauline dans une maison écartée, où il l'enferme de nouveau di^^is une chambre, la quitte, revient au bout de deux htjures, lui apportant un grand pantalon pour la déguiser. Ce vêtement ne pouvajif. convenir, il sort encore et revient avec des bardes de sef' vante dont Pauline est revêtue. Alors, il lui demande où elle désire être conduite. Pauline indique une ancienne femme de chambre de sa mère, chez laquelle e\\e espère être très bien cachée. Tronchon l'y co^iduit et la quitte en 1 LES ^lASSAC^ES DE SEP'fEMBRE 475 lui recommandant expressément de n'en pas bouger sans son consentement. Pendant ce temps, les massacres s'exécutaient dans toutes les prisons. M""" de Tpur^el est traduite devant l'affreux tribunal, établi à Thôtei de La Force et lequel doit décider de son sort. Pendant son interrogatoire, un assistant lui dit tout bas de ne pas se troubler et que son salut en dépend. Elle répond à tout, avec douceur, no- blesse et fermeté. Elle avait à son doigt un anneau dans lequel était écrit : « Domine, salvum fac regem. » On s'en aperçoit, on lui propose de le fouler au pieds. Elle s'y refuse avec courage, en disant que si cet anneau déplaît elle va le soustraire à leur vue et le met froidement dans sa poche. Enfin, cette fois encore, l'empire de la vertu s'exerça sur ces barbares : M""" de Tourzel fut acquittée. A peine son innocence proclamée, elle se vit tout à coup enlevée par une bande de ces tueurs, mise dans un fiacre et conduite, selon ses désirs, à l'hôtel de Leyde, suivie par une trentaine 4^^ ces scélérats. Elle y trouva ses parents réunis, ses amis, ses serviteurs. Cette délivrance et ce retour imprévus donnèrent lieu à une scène si louchante que les brigands eux-mèfnes en furent émuç et attendris jusques aux larmes. On leur offrit de l'argent, mais ils le refusèrent et n'acceptèrent que quelques rafraîchisse- ments, en assurant qu'ils n'avaient fait que leur devoir. Une personne de la société s'adressant à l'un d'eux, mieux vêtu que les autres, d'une tournure moins atroce e|. parais- sant même avoir de la douceur, lui fit des reproches sur sa conduite. Alors ce jeune iiomme, remettant son cha- peau sur sa^ tète et rqp^-enant son caraplère farouche et sanguinaire dit qij'jl en avait tué dix-sept- et qu'il s'en retournait pour exécuter encore les ordres qu'on lui don- nerait. Pauline ayant trouvé le moyen d'instruire du lieu de sa retraite, on fut la chercher et oa la ramena ^ sa mère. Cependant Tronchon, revenant le soir et ne la trou- vant plus où il l'avait déposée, lit un vacarme épouvan- table et arriva furieux à l'hôtel de Leyde. 11 se laissa to^- cher par les grâces et par les pleurs de l'intéressante Pauline et consentit à la laisser avec sa mère, à condition qu'il ^a verrait tous les jour^ et, lorsque ses occfipations 476 JOURNAL D ÉMIGRATION I l'auraient empêché de venir, elle lui écrirait. Cela a été exécuté à la lettre et a duré plus de 15 jours, au bout desquels Tronclion, pour éviter les reproches que quelques murmures pouvaient lui faire craindre, vint chercher la mère et la fille et les conduisit hors de Paris, chez lui, à la campagne. Elles y sont restées cachées pendant quelque temps, puis il les fit conduire où elles parurent désirer se retirer. Ces détails sont de toute vérité et m'ont été fournis par M. de Nantouillet fils, qui était à l'iiôtel de Leyde quand ces dames y arrivèrent. Quant à M. le marquis de Tourzel fils, ayant trouvé le moyen de se cacher dans Paris, après son départ forcé des Feuillants où il avait passé la nuit du 10 au 11 août auprès de la famille royale, on peut penser quelles durent être ses inquiétudes lorsqu'il sut sa mère et sa sœur emprisonnées à l'hôtel de La Force et dans quelle pénible et cruelle situation il dut se trouver lorsque les massacres commencèrent ! Quel fut le soir l'excès de sa joie de se trouver réuni à ce qu'il a de plus cher ! M'"" de Tourzel a encore trois autres filles, toutes émig-rées à cette époque. L'aînée, M""" de Charost, est à Lausanne; les deux cadettes, épouses des deux cousins Saint-Aldeg-onde, sont dans le Brabant. Le cloître des Bernadins renfermait tous les forçais des- tinés aux galères. On compte qu'il y en avait 73. Ils furent tous égorgés. L'hôpital de La Salpêtrière contenait toutes les femmes de mauvaise vie, condamnées à une punition plus ou moins grave. Il y en eut 45 de massacrées, le 3 au matin. L'hôpital de Bicêtre fut le théâtre des plus grandes cruautés. Le carnage y dura huit jours. On évalue le nombre des malfaiteurs de tout genre, des misérables enfermés dans cette maison à six mille. Tout y fut mas- sacré. Les assasins y exercèrent des atrocités inouïes. Les sabres, les piques, les fusils ne suffisant pas à leur rage, ils employèrent le canon. On mettait dans une cour un certain nombre de ces malheureux et on tirait sur eux k mitraille. Le maire Pétion se transporta au bout de quel- ques jours à Bicêtre, pour engager les tueurs à cesser leur carnage. N'ayant pu les persuader et en ayant même été repoussé avec dureté, Pétion leur dit, en les quittant, LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 477 ces horribles paroles : « Eh bien ! mes enfants, achevez ! » Duhem, médecin de Lille et député de l'Assemblée, a déposé, depuis, que, le 3 septembre, étant à dîner à la mairie avec 50 personnes, il entra 15 des assassins des prisons encore tout dégouttants de sang. Pétion rassura les convives effrayés, en leur disant froidement : « Ce n'est « rien. » Il versa à boire à ces scélérats, dont un dit après avoir bu : « Actuellement, nous sommes en état d'en tuer « 60 de plus. » — « C'est bon, dit Pétion, faites comme « vous l'entendrez. » On ne peut évaluer au juste le nombre des victimes du 2 et du 3 septembre. On ignore le sort de beaucoup de personnes dont, depuis le 10 aoiit, on n'a pas entendu parler et qui peut-être auront péri secrètement depuis cette époque. On pense que M. de Fleurieu a été massacré'. Ceux qui ont pu échapper se sont cachés dans des recoins impénétrables. Il paraît que le baron de Vioménilest mort des suites de la blessure qu'il a reçue le 10 août. Le Roi perd un de ses plus braves et plus dévoués serviteurs et le militaire un de ses meilleurs officiers. Depuis ces jours de sang et d'horreur, Paris est dans une agitation qui ne peut se concevoir. Les jacobins y entretiennent la fermentation. La guillotine reste forcé- ment exposée dans le lieu des exécutions, malgré les repré- sentations du bourreau qui craint qu'elle ne se gâte au grand air. Cette machine infernale tire son nom de celui qui l'a inventée, du sieur Guillotin, médecin de Paris, que j'ai connu orateur d'une loge de francs-maçons, dite « Le Contrat Social », rue Coqueron. Guillotin est auteur d'une pétition fameuse des habitants de Paris, avant les assem- blées de la capitale, ce qui lui valut d'être député aux Etats Généraux. Il a été un des enragés du côté gauciie, mais s'est rendu célèbre à jamais par l'invention de la guillotine. Cependant les motions les plus horribles continuent à l'Assemblée contre les augustes prisonniers du Temple. On ignore absolument ce qui se passe dans l'intérieur de cette maison. Huit membres de la commune gardent à ^. « Non. Il vil t'n 17'Jd. » (Noie «le M. d'Espinchal). 478 ibURNÀL D'É!lli(îhÀ+tON vue la famille royale et en répondent sur leur tête. On sait qu'ils traitent le Roi de la manière la plus insultante, gardant leur chapeau sur la tête et l'appelant « Monsieur. » Parmi ces scélérats, se trouve le frère d'un des plus fidèles serviteurs de Sa Majesté et dont le dévouement égale la reconnaissance, Michel Cubières, frère cadet du loyal écuyer de la petite écurie, mon ancien camarade et mon àmi. Michel Cubières, après être revenu en France avec M""* de Beauharnais, qu'il avait accompagnée à Rome en 1789 et 1790, ce dont j'ai rendu compte dans le temps, s'est, depuis, entièrement voué au parti le plus atroce de la Révolution. Il est devenu le poète des jacobins et des sans- culottes, a été jugé de paix, orateur de sa section. II est aujourd'hui un des commissaires de la commune et de là municipalité auprès des prisonniers du Temple. 11 est venu faire le rapport le plus atroce sur ces augustes person- nages, sur son Roi, dont les bontés pour son frère l'ont fait vivre pendant 20 ans. Dans les massacres du 2 septembre, j'ai oublié de parler de celui du Grand Chatelet. On y tenait renfermés tous les fabricateurs ou distributeurs de faux assignats et il s'y en trouvait beaucoup de détenus injustement et sur de simples dénonciations. On compte qu'il en périt 214. Les cadavres de ces malheureux couvraient une partie du pont aii Change. Les détails en font frémir d'horreur. Enfin, en faisant la récapitulation de tout ce qui a péri dans ces horribles journées, en y comprenant ce qu'on a égorgé à riiôtel de La Force de malfaiteurs, de gens sus- pects, de vagabonds, dont il n'est pas question dans la liste des 164 victimes dont j'ai fait mention, on peut éva- J luer, sans exagération, à dix mille le nombre des malhcu^* reux massacrés. A la môme époque, il y eut des massacres de prêtres dans différentes villes du royaume et il se passa de nouvelles horreurs, les jours suivants, hors de Paris... Il me reste actuellement à parler du massacre des pri- sonniers de la haute cour nationale établie à Orléans. Deux de mes parents et voisins de terre, MM. de Montgon, offi- biers dans le régiment de Cambrésis, ayant eu le bonheur d'échapper à ce massacre, m'en ont donné depuis quelques détails à «ijouter à ceux que je me suis procuré d'ailleurs. LES MASSACRES DE SEPTEMBRE ïlé La haute coUi" nâtibimlë est un tribunal suprômo créé jkir rAssemblée Constituante poiir connaître des délits deà ministres et agents principaux du pouvoir exécutif et des crimes de lèse-nation qui attaquent la sûreté générale de l'Etat et dont le corps législatif se porte accusateur. Elle doit être composée d'un haut juré, formé par 24 membres, tirés au sort parmi les 166 citoyens inscrits sur le tableau que doit. dresser chaque nouvelle législature et dont deux élus par chacun des 83 départements du royaume dans les assemblées convoquées pour le renouvellement du corps législatif. Il y a quatre grands juges dirigeant Tinstruction et appliquant la loi. Deux membres de l'Assemblée Nationale doivent remplir les fonctions d'accusateurs, sous le titre de grands procurateurs de la Nation. Ce tribunal ne doit se rassembler que quand, le corps législatif a porté un décret d'accusation, ce qui a eu lieu le 12 novembre 1791 : le 21, il fut ordonné qu'elle serait installée à Orléans. Les quatre grands juges élus ont été : Etienne Albaret, du départe- ment de l'Aude, président ; J. Joseph Marquis, de la Meuse ; N. Creusé La Touche, de la Vienne ; Ch. Fr. Caillemer, de la Manche. Les deux grands pi-ocurateurs de la Natioti; élus par l'Assemblée Nationale, sont : Jean Philippe Garran de Coulon, député de Pa,ris, et N. Péricot, député des Bouches-du-Rhône. Depuis son installation, ce tribunal avait reçu un grand nombre de prisonniers, mais l'esprit s'était conservé assez bon dans la ville d'Orléans pour empêcher le jugement d'aucun des détenus, dont je rendrai compte successive- ment, et malgré les désirs du complaisant et cruel Garran de Coulon, que les jacobins sollicitaient de faire immoler quelques victimes, il n'y avait pas eu de condamné avant le 20 août. Plusieurs môme avaient été acquittés malgré Garran de Coulon. Cependant, les jacobins, à la tête desquels était Brissot, voulaient absolument voir tortiber les tôtes des grandes victimes qu'ils avaient envoyées à Orléans, telles que Lessarl et le duc de Brissac. Danton, ministre de la justice, reçut par un décret l'ordre d'en- voyer deux commissaires à Orléans poui' examiner l'état (ieS procédures et des prisons. Ces deux connnissaires furent choisis [)armi les scéléi'ats qui composaient la nou- 480 JOURNAL D ÉMIGRATION velle commune de Paris. Le plus marquant des deux fut Bourdon de La Crosnière. Dans le même temps, 200 Mar- seillais se mirent en marche pour Orléans, sous le prétexte d'aller garder les prisonniers dans la crainte qu'on ne les enlevât. Ceux qui les avaient fait partir parurent, pour la forme, leur défendre de continuer leur route, ce à quoi, comme on peut le croire, ils n'obéirent pas. L'Assemblée ordonna, par un décret, au pouvoir exécutif d'envoyer sur le champ à Orléans une force parisienne d'environ 1.200 hommes pour s'opposer au prétendu enlèvement des prisonniers et contenir les 200 Marseillais, avec lesquels on était si bien d'accord que le brigand Fournier, com- mandant du détachement de 1.200 hommes, se réunit à eux avant d'arriver à Orléans, où la haute cour martiale avait condamné à mort, le 26, un sieur du Léry, capitaine dans les fermes, accusé d'embauchement pour Coblentz. La troupe arrivant de Paris entra le 30 à Orléans et aussitôt les 200 Marseillais hrent exécuter le malheureux du Léry et demandèrent le supplice de Lessart et du duc de Brissac. Ils forcèrent la prison, volèrent l'argenterie du duc de Brissac, une grosse somme en assignats et tous ses pa- piers, et prirent également à chaque prisonnier tout ce qu'ils purent trouver. Ils excitèrent une grande fermenta- tion dans Orléans et, malgré un nouveau décret de l'As- semblée Nationale qui ordonnait de conduire les prison- niers à Saumur, les chefs de la troupe résolurent de les ramener à Paris. Le 4 au matin, on établit tous ces malheureux prison- niers sur des chariots découverts, à raison de 8 sur chaque voiture. Les deux frères de Montgon obtinrent d'être sur le même chariot que le duc de Brissac, qui avait désiré les avoir avec lui. Le convoi partit sous l'escorte d'en-, viron 1.500 hommes, commandés par Fournier, ayant pour second un cousin de Santerre, appelle Becare. Four- nier avait décoré le poitrail de son cheval de neuf croix de Saint-Louis, prises aux malheureux prisonniers. Arrivés le 6 à Etampes, de nouveaux ordres de l'Assemblée leur enjoignaient de ne pas aller plus loin. Mais les assassins et les Marseillais n'en tinrent aucun compte, et le cri « A Paris ! » prévalut sur les décrets de l'Assemblée et les LES MASSACRES DE SEPTEMBRE 484 ordres des ministres. Les commissaires se retirèrent, pro- mettant aux prisonniers de leur envoyer une force suffi- sante pour les protéger et faire respecter la loi. Fournier les fit séjourner le 7 à Etampes, sous la condition de les conduire à Versailles. Le 8, ils arrivèrent à Arpajon, où il s'était déjà rendu d'autres assassins de Paris, qui ne par- laient que de couper des têtes. Le duc de Brissac passa la nuit dans une écurie du château. Le 9 septembre, c'était un dimanche, on se remit en marche pour se rendre à Versailles. Sur la route, on vomis- sait mille imprécations contre ces infortunés et on leur annonçait la mort qui leur était destinée. Le convoi, arrivé à Versailles, fut conduit jusqu'à la grille de l'orangerie où il s'arrêta. La grille se trouva fermée. Fournier eut l'air de se donner du mouvement pour la faire rouvrir ; pendant ce temps une vingtaine de tueurs crièrent : « A bas les têtes ! » Le convoi revint au carrefour des quatre bornes, où il s'arrêta encore. L'escorte entière était sous les armes, mais ne fit pas la moindre tentative pour empêcher les tueurs d'égorger ce qui était dans la première et la dernière charrettes et successivement dans les autres. Il était trois heures après midi. Le massacre dura environ une heure. MM. de Montgon m'ont dit qu'il se fit de sang-froid et qu'on n'entendait pas le moindre bruit. Le bonheur voulut pour eux que la planche qui fermait le chariot s'étant détachée en route on y avait substitué une corde. Pendant qu'on massacrait devant eux le duc de Brissac et les autres qui se trouvaient sur la môme charrette, des gardes na- tionaux plus compatissants leur firent signe de se glisser entre la corde et les sauvèrent. On ne peut avoir vu la mort de plus près. Les détails qu'ils m'ont racontés de cet horri- ble massacre ne peuvent se concevoir. Ils furent obligés de se promener le soir déguisés avec les tueurs, de voir porter devant eux les têtes et les membres de leurs malheureux camarades. Ils restèrent sous la garde de leurs libérateurs, qui ne voulurent cependant les mettre entièrement en liberté que d'après un ordre de la municipalité de Paris. Dans le nombre de 53 prisonniers amenés à Versailles, il y en eut seulement 1 de sauvés. Les autres furent égorgés. 31 CHAPITRE XXI LA RETRAITE CONTINUE 12 AU 18 OCTOBRE. — Suite du séjour à Arlon. — Le temps continue à être affreux pendant notre séjour dans les villages où l'on a établi les débris de notre brigade, dont près de la moitié des gentilshommes est déjà partie. Il ne reste que ceux à qui les moyens manquent pour entre- prendre une route et aller s'établir soit en Suisse, soit en Allemagne. On fait espérer à ceux qui restent que le roi de Prusse doit se charger de faire fournir des rations de bouche et de fourrages dans la principauté de Litige aux compagnies et corps de l'armée des princes. En consé- quence, tous les arrangements se font pour leur route par les Ardennes, par des chemins différents et en plusieurs colonnes aux frais de l'empereur jusqu'à Malmédy. Je vois avec douleur partir mes camarades, surtout ceux avec lesquels je vivais. Plusieurs ont leurs femmes établies à Fribourg, en Suisse, et ils y retournent. J'ai le chagrin de ne pouvoir les suivre et aller aussi me réunir à mon épouse, qui a quitté Ghambéry pour s'établir prudemment à Lausanne. Mes faibles moyens ne me permettent pas de former, à cet égard, le moindre projet. Mes chevaux sont ruinés et hors d'état d'entreprendre une route aussi longue et aussi dispendieuse avec mes trois enfants. Je me décide donc à attendre les événements et à passer l'hiver avec mes camarades qui prennent le même parti que moi, et je me résous à subir la dure loi de la nécessité. Le devoir de père m'impose l'obligation de ne pas me séparer de mes enfants en cette pénible circonstance. Vivre tous ensemble et nous occuper mutuellement de notre existence sera notre LA RETRAITE CONTINUE 483 consolation cet hiver dans le lieu de notre retraite et dans le cantonnement qui nous sera assigné. Je partagerai avec eux ce qui me reste et toutes les ressources que je pourrai me procurer. Mais ce qui m'inquiète en ce moment, c'est la situation où doit se trouver mon épouse. Quoique je la croie à Lausanne, il y a longtemps que je n'ai reçu de ses nouvelles et ses moyens doivent être aussi faibles que les miens. Au commencement de l'été, pouvait-on pré- voir ce qui nous arrive ! Tout le monde a dû croire à la bonne volonté et à la loyauté des souverains, armés pour une cause qui leur est personnelle, et l'on avait droit de penser que, si on n'arrivait pas dans cette campagne jusqu'à Paris, au moins on passerait l'hiver eu France, après s'être emparé de quelques places fortes. Mais les personnes les plus prudentes, les plus circonspectes, les plus tardives à venir se réunir à nous sont comme les autres, prises au dépourvu. Tout le monde éprouve les mêmes peines, les mômes embarras, les mômes difficultés pour établir une correspondance dans l'intérieur. Cepen- dant, plusieurs gentilshommes, malgré toutes les disposi- tions sanguinaires des jacobins, malgré les terribles décrets de l'Assemblée, se sont déterminés à rentrer en France. 18 OCTOBRE. — Temps affreux et pluie tout le jour. Enfin, d'après les ordres arrivés à la brigade, nous devons partir aujourd'hui, ainsi que plusieurs autres corps, pour nous rendre en six jours de marche à Malmédy, où nous devons trouver de nouveaux ordres. Notre brigade, quoique réduite à moitié, a conservé trois maréchaux de camp. Le duc de Lorge, comme le plus ancien, en est le commandant. Le marquis de La Roche-Aymon et le marquis de Laqueuille sont avec nous. Nous sommes en route à six heures. Nous traversons Arlon et suivons la chaussée qui conduit à Luxembourg. Nous devions nous arrêter à Eich, sous les murs de cette ville. Mais les Autrichiens se trouvant occuper ces quartiers, on nous envoie à Mersch, à quatre lieues plus loin, ce qui, joint aux six que nous avons déjà faites, compose une journée des plus fatigantes, surtout pour nos équipages. Arrivés à Mersch, les gardes du corps occupant déjà ce gros village, on nous répartit dans des 484 JOURNAL D ÉMIGRATION villages aux environs, dont les abords sont impraticables et où nous ne sommes rendus qu'à la nuit close, par un temps horrible et la plus noire obscurité. Ma compagnie s'établit dans le village de Seltange. Nos hôtes nous reçoivent bien et, conformément aux ordres du commis- saire impérial, nous fournissent les rations ordinaires pour les cavaliers. Quelques hôtes même nourrissent de nos camarades. 19 OCTOBRE. — La pluie cesse et le temps paraît enfin vouloir se remettre. Notre destination est pour Ettelbriick, gros endroit, mais, ainsi que la veille, les gardes du corps ont la préférence et l'on nous répartit dans les villages voisins. Celui assigné à ma compagnie est Warken, où nous sommes tous parfaitement. Mes enfants sont logés avec moi chez le plus riche propriétaire de l'endroit et chacun de nous y a la jouissance d'un lit, ce à quoi depuis longtemps nous n'étions plus accoutumés et ce que mes enfants n'avaient pas vu depuis plus de trois mois, les gre- niers à foin étant leur habitation ordinaire. 20 OCTOBRE. — Le temps continue à être beau et les chemins passables, à l'exception de la traverse pour gagner les villages où l'on nous fait les distributions, aux environs d'Husingen. Aujourd'hui, je suis encore passable- ment logé, à l'odeur près, dans une petite fabrique de colle forte. 21 OCTOBRE. — Continuation du beau temps, mais che- mins détestables, pays affreux. Notre destination est pour Wampach, gros village. Nous y arrivons de bonne heure», mais nous y trouvons des ordres pour aller quatre lieues plus loin, à Saint-Vith. A un quart de lieue de cet endroit, nos fourriers reviennent nous porter l'ordre de retourner sur nos pas, pour nous rendre à Wampach, où nous arri- vons à la nuit, nos chevaux rendus de cette longue journée et par des chemins montueux et pénibles. Cet endroit ne dépendant pas de l'empereur, nous y éprouvons des diffi- cultés pour le logement et la fourniture des rations, et nous y passons une nuit désagréable. LA RETRAITE CONTINUE 485 22 ocTORRE. — Le temps moins beau que la veille. Nous nous remettons en route pour Saint- Vith par les chemins horribles que nous avons faits inutilement le jour précédent. Le pays est affreux. Nous sommes ici au milieu des Ar- dennes. Nous sommes à l'ordinaire répartis dans les vil- lages aux environs de Saint-Vith. Celui où je suis avec ma compagnie est horrible. Il s'appelle Roadt. La misère y paraît affreuse. Cependant, en ce moment, il s'y fait un commerce considérable de grives. Nous sommes tous couchés sur la paille dans des maisons d'une malpropreté dégoûtante. Mes enfants retrouvent leur logement habituel dans le grenier à foin. 23 OCTOBRE. — Le temps bien remis au beau, le matin. Le soir pluie à verse. Nous devons aujourd'hui arriver à Malmédy. Nous traversons un pays horrible et inculte. Des plaines de bruyère sans chemin tracé, mais remplies de profondes ornières, puis des côtes escarpées à descendre et à remonter. Point d'apparence de route. Enfin, après cinq heures de marche, nous descendons une longue et très pénible montagne et nous sommes aux portes de Malmédy. Les gardes du corps, qui devaient en être partis, y sont encore. Il y a de l'engorgement sur la route de Liège, occasionné par la colonne qui nous précédait et par celle qui arrive par la grande route de Marche, Notre bri- gade ne peut être logée à Malmédy et elle est obligée de gravir la montagne que nous venons de descendre pour chercher à se gîter à l'amiable et en payant, dans les vil- lages aux environs. Ici, les rations fournies par l'empereur cessent et nous devons ôtre à nos frais, jusqu'à ce que nous soyons sur le territoire de Liège, où il paraît que le roi de Prusse se charge de nous. Nous sommes ici chez le prince- abbé de Stavelot. Les magistrats de cette petite principauté ont taxé toutes les fournitures et les logements à des pri.x raisonnables. Mais je me détermine à rester à Malmédy, mes chevaux d'équipage étant excédés et hors d'état de remonter la montagne, et je me loge chez un officieux habi- tant qui compte bien y trouver son profit. Notre brigade doit y être établie le lendemain et y séjourner jusques au 27... 486 JOURNAL d'émigration 24 AU 27 OCTOBRE. — Séjour à MalniéJy. — Les jj^ardes du corps partant de Malmédy le 24, notre brigade y descend et est logée par billets, en payant une taxe modique pour le logement. La ville n'est occupée que par de gros bour- geois et des négociants généralement honnêtes et ser- viables. Il n'y a pas de noblesse dans le pays. Pendant la guerre de Sept-ans, mon père passa un quartier d'hiver à Malmédy, avec le régiment qu'il commandait. Je lui ai sou- vent entendu parler du prince-abbé et de ses longs repas, où il fallait boire force rasades de vin du Rhin. Pendant notre séjour à Malmédy, Monsieur arrive à Liège et, de concert avec le commissaire prussien et le prince-évêque, la distri- bution des cantonnements dans la principauté se fait sans nous. Les meilleurs sont donnés aux corps arrivés les premiers ou à ceux dont les chefs ont mis moins de négli- gence que les nôtres à cet égard. M. le comte d'Artois est resté en arrière, pendant quelques jours, pour attendre à Luxembourg le roi de Prusse, qui lui avait donné rendez- vous et qui l'invite ensuite à se rendre auprès de lui à Lon- gwy. M. le comte d'Artois passe le 2G à Spa, allant rejoindre Monsieur qui est établi dans une abbaye aux environs de Liège. 27 OCTOBRE. — Très beau temps. — D'après les ordres que nous recevons, la brigade part de Malmédy pour aller cou- cher moitié à Spa et moitié à Theux. Malgré quelques fortes montées ou descentes, le chemin est très beau de Malmédy à Spa, oii les quatre compagnies d'Auvergne se logent. Nous y sommes tous parfaitement logés par billets et nous y recevons des rations de bouche et de fourrages. Il s'est établi beaucoup de monde à Spa pour y passer l'hiver ; si rien n'en vient troubler la tranquillité en celte saison, les plus agréables logements y sont au meilleur marché et la vie n'y est nullement chère. J'y retrouve beaucoup de personnes de ma connaissance : le maréchal de Gastries et toute sa famille qui est très nombreuse, la princesse de Nassau, M'"''* de La Blache et d'Haraucourl, M"* de Soulanges, M""" d'Hector et beaucoup d'autres. On se réunit tous les soirs à la redoute, où il y a des banques de pharaon et de trente-et-un comme en été. C'est avec LA RETRAITE CONTINUE 487 douleur que j'y vois des Français jouer encore le plus gros jeu. Perdre des louis en cette circonstance c'est insulter des malheureux qui sont sans ressources. 28 ocTOBKE. — Le temps se remet à la pluie. — Nous quit- tons Spa et après avoir traversé Theux, que nous avions demandé à M. le comte d'Artois pour notre cantonnement d'hiver, nous arrivons k des villages sur la route de Liège, pour y passer la journée. Nous apprenons avec peine que notre cantonnement est assigné dans le pays le plus affreux de la principauté de Liège, à dix lieues de la ville et par de là Hasselt, dans la Campine. Le peu de soin de nos chefs est cause de ce désagrément et, tout étant distribué, il n'y aura pas moyen de faire changer le lieu de notre destination. En effet, dans ce moment de crise et d'em- barras, un cantonnement de ressource eût été pour nous une consolation, en pouvant établir une correspondance avec nos familles et tirer des fonds de l'intérieur. 29 OCTOBRE. — Mauvais temps, pluie tout le jour. — Nous nous acheminons pour arriver à Liège. Nous traver- sons dans son entier cette immense et malpropre ville. Elle est, en ce moment, remplie de débris de notre armée. Les émigrés cherchent à y faire ressource avec tous les effets qu'ils ont pu sauver du pillage des Prussiens. Les chevaux s'y vendent pour rien. Il y a à Liège un détache- ment d'Autrichiens qui y font la police la plus exacte et veil- lent à ce qu'il ne se forme pas d'attroupement, car l'esprit révolutionnaire s'y manifeste généralement parmi le peuple. Le régiment Royal-Allemand et les hussards de Saxe doivent y être employés pour le môme objet. La bri- gade est logée hors de la ville, dans le faubourg de Sainte- Valpurge, et nous y recevons l'étape comme des cava- liers pour ce que nous restons d'effectif en hommes et en chevaux. 30 ocTOBRK. — Pluie, mauvais temps. — Notre brigade se remet eu marche pour aller coucher aujourd'hui à Cor- tesen et le lendemain dans les villages de Solder, Houta- len et Helechteren, qui nous sont assignés dans la Gam- 488 JOURNAL d'émigration pine, pour nos cantonnements d'hiver. Le duc de Lorge commande la brigade et le marquis de La Roche-Aymon reste avec les compagnies d'Auvergne seul maréchal de camp, le marquis deLaqueuille allant rejoindre son épouse à Bruxelles. Pour moi, je séjourne deux jours dans le fau- bourg, chez l'honnête bourgeoise où je me suis trouvé logé en arrivant. Je garde avec moi un de mes enfants, Alexis, et les deux autres suivent la troupe. L'objet de ce petit séjour est autant pour me reposer que pour aller voir nos princes avec M. de Laqueuille et tâcher d'obtenir par eux un changement de destination. Nous nous rendons à cet effet en voiture de remise à l'abbaye du Val Saint-Lam- bert, à trois lieues de Liège, où sont établis Monsieur, M. le comte d'Artois et ses enfants, avec très peu de monde et le service le plus exigu. Les princes nous reçoi- vent à merveille, trouvent qu'il est de toute justice d'avoir égard à nos réclamations et nous font à cet égard les plus belles phrases du monde. M. le comte d'Artois prend la peine d'écrire à ce sujet au commissaire du prince de Liège, recommande cette affaire à M. de Chalup, toujours en fonction de maréchal général des logis de la cavalerie. Mais revenus à la ville, il n'y a moyen de rien obtenir. On nous accorde seulement quelques villages de plus, Husdem et Berringen, afin que nous puissions être moins mal, ayant le choix sur une plus grande quantité de loge- ments. 31 OCTOBRE. — Je séjourne encore aujourd'hui dans mon faubourg, sans paraître à la ville et cherchant à prendre un repos dont l'esprit à autant besoin que le corps. J'écris, à tout hasard, quelques lettres en France pour y établir, s'il est possible, une correspondance. Novembre 1792. — V novembre. — Beau temps tout le jour. — Je me remets en route avec mon équipage et mon fils Alexis, que j'avais gardé avec moi, et je m'ache- mine vers les endroits où notre brigade doit être établie. Nous traversons la ville de Tongres, où est cantonnée une partie de la gendarmerie, qui s'y trouve parfaitement. Nous nous arrêtons pour dîner à Cortesen, dans un mauvais LA RETRAITE CONTINUE 489 cabaret où je commence à me mettre à boire de la biëre, pour laquelle j'avais eu jusqu'ici une répugnance que je croyais invincible. Mais il faut se décider à vaincre toutes celles que l'on pourrait avoir, en pensant que ce ne peut être qu'à force de privations que je pourrai faire subsister mes trois enfants, avec lesquels je dois partager tous mes moyens. Nous arrivons de bonne heure à Hasselt, jolie petite ville, la plus considérable de la principauté après Liège. C'est le principal cantonnement des gardes du corps. On a réuni dans cet endroit et dans les environs ce qui reste des quatre compagnies, dont le nombre se monte encore de 8 à 900. Il y a encore beaucoup d'officiers, quoi- qu'il en soit parti une grande quantité. Le duc de Guiche ayant quitté le corps, le comte de Monspey, maréchal de camp, en est resté commandant : il a fait la route avec la troupe, ne Ta pas quittée un seul instant et est établi à Hasselt. 2 NOVKMBRE. — J'ai couché à Hasselt pour y attendre des nouvelles de mon fils qui, ayant suivi ma compagnie, doit me rendre compte de la manière dont je suis établi dans les villages de la Campine. Le détail qu'il vient me faire du cantonnement que le sort à donné à ma compa- gnie et particulièrement de mon logement me décide à séjourner à Hasselt, jusqu'à ce que je puisse changer de village d'après l'augmentation que nous avons obtenue. Ma compagnie se trouve en ce moment à trois lieues plus loin de Hasselt, dans un endroit appelé Helechteren. On qualifie de village, dans la Campine, une certaine quantité de maisons éparses dans une étendue de terrain de plus d'une lieue de bruyères et de marais. Toutes ces maisons sont distantes l'une de l'autre d'un quart de lieue, plus ou moins. D'après les arrangements pris pour la fourniture des rations de bouche ou de fourrages, on loge dans chaque maison seulement un cavalier avec son cheval. Le propriétaire se charge de nourrir l'homme et le cheval, moyennant 25 sols de Liège, ce qui revient à 30 sols de France, qui lui seront payés par le roi de Prusse. Au moyen de cela, il faut vivre avec son hôte, riche ou pauvre, et de quelque condition qu'il soit, coucher sur de 490 JOURNAL d'émigration la paille ou dans un lit, selon qu'on est logé. Le logement qui m'est destiné à Helechteren est une chambre à plu- sieurs lits dans une auberge de voituriers et qu'il faudra partager avec les rouliers qui passent. Étant un des chefs, on peut juger de la manière dont sont établis mes cama- rades. Mes enfants seraient séparément chacun à une demi- lieue de moi, chez des paysans avec lesquels ils doivent manger. Je me décide donc, en attendant un changement, à envoyer mes chevaux et gens d'écurie au village et je loue un petit appartement à Hasselt. J'y fais également venir mes enfants, qui se nourrissent, ainsi que moi, à bon marché, la vie étant très peu chère dans ces cantons. Par ce moyen je profite pour mes chevaux des rations de four- rages et mes gens sont nourris chez leurs hôtes. 2 AU 9 NOVEMBRE. — Séjour à Hasselt jusque au 9. — Tous les corps d'émigrés se trouvent actuellement répartis dans la principauté de Liège et il n'y a pas de si petit endroit où il n'y en ait d'établis et partout les rations sont à peu près fournies de la môme manière pour le compte du roi de Prusse, pour un mois seulement, après lequel nous ignorons si on se chargera encore de nous. Pendant mon séjour à Hasselt, notre brigade profilant des villages qu'on nous a accordés en augmentation pour nos canton- nements, les dispositions se font en conséquence. Le duc de Lorge reste établi à Solder et dans les villages voisins et aux environs de l'abbaye de Herkemod, avec ses quatre compagnies d'officiers. Le second escadron d'Auvergne reste à Houtalen et Helechteren, et le premier escadron, dont est ma compagnie, s'établit à Beeringen et Husden. Je vais un jour à Beeringen coucher, pour voir si je pour- rais m'y loger avec mes enfants, mais je n'y vois que peu de ressource et je préfère le village d'Husden, où mou logement se fait dans la maison la plus apparente du lieu, chez un médecin, où je suis personnellement assez bien, mais mon domestique, mes enfants, mes chevaux, tous dans le voisinage séparément. 9 NOVEMBRE. — Le tcmps a été constamment beau depuis près de quinze jours. — D'après mon nouvel arrangement je LA RETRAITE CONTINUE i%i pars d'Hasselt avec mes enfants pour m'établir au village de Heusden, à trois lieues de la ville, au milieu de la Cam- pine, loin de deux lieues de la grande route, chez mon médecin Van Paschen, avec lequel je me détermine à man- ger pour profiter de ma ration. II faut se résoudre à faire mauvaise cliëre, au milieu du ménage le plus triste, ne parlant que le hollandais et n'entendant ni allemand ni français. Le médecin, sans cesse occupé par les paysans qui vien- nent le consulter ou par les terreurs paniques que lui cau- sent les mauvaises nouvelles du Brabant, se disant aristo- crate, mais mourant de peur et craignant les patriotes du pays autant que les nôtres; sa triste et lugubre épouse, d'une figure à faire reculer une procession et partageant toutes les frayeurs du docteur ; une jeune fille de treize ans, donnant la douce espérance de ressembler en tous points à Madame sa mère ; un vieux prêtre, frère de la dame, toujours en prière, n'ayant pas de bénéfice à perdre et par conséquent moins peureux que le reste de la famille, mais cependant priant le ciel que rien ne le dérange de l'agréable jouissance de sa retraite : voilà le tableau fidèle de la société enjouée avec laquelle je suis destiné à pas- ser l'hiver si le roi de Prusse ou l'empereur veulent bien continuer à nous faire fournir des rations ou si les événe- ments ne nous forcent pas à une nouvelle retraite. Toute la brigade lient environ quatre à cinq lieues de pays. On ne peut penser à se visiter dans la vilaine saison, dans cette affreuse plaine de bruyères, coupée par des marais et des étangs et qu'il doit être très imprudent de traverser en hiver par le mauvais temps, les pluies ou les neiges. Je garde cependant mon petit logement à Hasselt pour le reste du mois. 9 AU 18 NOVEMBRE. — Séjour à Heusden... 19 NOVEMBRE. — Vilain temps, pluie à verse toute la soi- rée.— Enfin, il arrive ce matin à Hasselt un ordre du maré- chal de Broglie, au nom des princes, adressé à M. de Mons- pey, pour nous le faire passer sur le champ dans nos cantonnements. Cet ordre, qui regarde également les 492 JOURNAL d'émigration gardes du corps, porte injonction à M. de Monspey, ainsi qu'à la brig-ade du Colonel-Général, de partir, aujourd'hui 19, pour se rendre à Maeseyck, en deux jours et y passer la Meuse. Ces ordres, qui devaient arriver la veille, ne parviennent à Hasselt qu'à midi. Je les fais passer sur le champ, par M. Aubier, à nos deux maréchaux de camp, le duc de Lorge et le marquis de La Roche-Aymon. Quant à moi, voulant veiller à mes équipages et ma présence ne pouvant être nécessaire dans cette bagarre, je reste à Has- selt jusqu'au lendemain pour partir avec les gardes du Roi qui n'ont pu, vu leur dispersion et l'éloignement de leurs cantonnements, exécuter l'ordre de partir aujour- d'hui. Quant à notre brigade, quoique l'ordre ne parvienne que très tard dans nos villages et à la nuit, nos ponctuels généraux ont sur-le-champ ordonné le rassemblement de tous nos détachements épars à quatre lieues à la ronde, ce qui n'a pu être effectué qu'à onze heures du soir. Ils se sont mis en marche par le temps le plus affreux et la nuit la plus noire, à travers les bruyères de la Campine, sans apparence de chemin, au risque de s'égarer et môme, tant l'obscurité est grande, de ne pouvoir se suivre réciproque- ment. Les bagages ayant toutes les peines possibles à se tirer des embarras de cette nuit horrible, ils ont ainsi marché jusqu'au jour, se sont arrêtés à un village pour prendre un peu de repos et ont continué leur roule, se diri- geant sur Maeseyck, pour y passer la Meuse le jour sui- vant, d'après l'ordre des princes. D'après ces ordres précipités, on doit juger que les patriotes s'avancent sur Liège. Ils ont encore forcé les autrichiens à se retirer après un combat opiniâtre qui a eu lieu le 17, auprès de Tirlemont. Les princes ont pensé à mettre promptcment toute la noblesse à l'abri d'être enle- vée, puisque les généraux autrichiens n'ont ni la volonté, ni la permission de l'employer en cette circonstance cri- tique ainsi qu'on les en a sollicités. Tous les corps d'émi- grés répandus dans la principauté de Liège ont reçu les mômes ordres. La gendarmerie part de Tongres pour pas- ser la Meuse à Visé. Les corps d'officiers d'infanterie can- tonnés ici, aux environs, à Herck, etc., se portent sur Malmédy et Spa. Personne ne sait ce qu'on va devenir. On LA RETRAITE CONTINUE 493 se flatte que le roi de Prusse, ayant commencé à se cliar- g'er de nous, continuera, en nous établissant dans le pays de Clèves. Mais cela ne paraît guère probable, quand on sait la manière dont nous avons été établis dans la princi- pauté de Liège. Le roi de Prusse a répété ce qu'il prétend lui être dû en indemnité par l'état de Liège depuis la der- nière révolution de ce petit pays et il a demandé, pour a-compte et en déduction de ce qu'il réclame, l'entretien des corps émigrés pendant un mois. Comme le voilà échu, il est à présumer que le traitement n'aura plus lieu, surtout dans ses possessions du duché de Clèves. 20 NOVEMBRE. — Tcmps assez beau, — Je pars ce matin d'Hasselt, en môme temps que les gardes du corps qui quittent avec regret un cantonnement où ils étaient par- faitement établis. Il y en avait, en effet, 400 de logés dans cette ville, nourris chez leurs hôtes et, dans ce nombre, très peu qui fussent mal. Hasselt est d'ailleurs un endroit de ressource, vu son commerce, et il eût été facile d'y assurer ses correspondances et d'y avoir même du crédit. Je ne fais aujourd'hui que trois lieues, mes chevaux de voiture étant tellement ruinés qu'il est de toute impossibilité d'en faire davantage. Je profite dans un village du logement d'un officier des gardes du corps qui n'y paraît pas, et que le fourrier a rhonnêteté de me donner. Au moyen de cela, je suis très bien. Mes trois enfants ne sont pas avec moi; ils suivent la troupe et ma compagnie, que je ne sais où je retrouverai. 21 NOVEMBRE. — Vilain temps, pluie tout le jour. — Au- jourd'hui, ma journée est seulement de quatre lieues. Je m'arrête au village de Noer-Octeren, chez le bailli du lieu, pour lequel je m'étais muni d'un mot de recommandation. Quoique les gardes du corps se trouvent en grand nombre dans ce petit endroit, il a l'honnêteté de me loger chez lui et, pour mon argent, je passe encore une bonne nuit. 22 NOVEMBRE. — Vilain temps, humide et froid, peu de pluie. — Je me remets en route pour Maeseyck, pour y passer la Meuse, espérant y retrouver mes enfants et savoir 494 JOURNAL d'émigration OÙ est la brigade. En arrivant à Maeseyck, on trouve à droite une belle résidence du prince de Liège, qu'il habite quelquefois l'été. La ville de Maeseyck est assez grande, assez jolie et près de la Meuse que l'on passe en bac, ce qui est long et incommode pour une troupe. J'y trouve un de mes camarades, qui m'apprend que nos compagnies sont depuis la veille, à notre destination provisoire, dans le vil- lage de Braunsrad, pays de Juliers, à une lieue avant la petite ville de Heinsberg. Mes chevaux n'étant pas en état de m'y conduire dans la journée, je passe cependant la Meuse et je me décide à n'aller que jusqu'à Susteren, petite ville où il y a une abbaye de dames. Mais les che- mins sont très mauvais pour y arriver. Après avoir passé la Meuse, on est fort embarrassé, on n'aperçoit ni route, ni habitation. En descendant à l'auberge de Susteren, je trouve le marquis d'Havrincourt partant avec sa famille pour la Hollande. Un obligeant habitant du lieu, venant voir les arrivants pour apprendre des nouvelles, m'instruit aussi de tout ce qui le concerne ainsi que de ce qui a rapport à Susteren. Il m'apprend qu'il s'appelle Folleville, qu'il est gentilhomme français, établi depuis longtemps dans le pays où son père s'était avancé dans le service. Il a une nombreuse famille ; une de ses QUes est comme dame de compagnie auprès de la princesse de Bouillon, une autre auprès de l'abbcsse de Susteren, princesse de Hesse-Rothenbourg, sœur du land- grave que j'ai beaucoup connu à Paria, avec lequel j'étais fort lié et avec qui j'ai toujours entretenu une correspon- dance. Le hasard me faisant avoir sur moi une lettre du prince de Hesse, je l'envoie à sa sœur, qui me fait sur-le- champ engager à aller à l'abbaye. M. de Folleville a la complaisance de m'y conduire après dîner, après m'avoir fait faire une visite à sa nombreuse famille, dont une de ses filles est fort jolie. Je suis parfaitement reçu de la prin- cesse et j'y passe toute la soirée. Elle me fait obligeamment les propositions les plus honnêtes. Elle a une sœurchanoi- nesse ainsi qu'elle à Thorn, à trois lieues d'ici, et c'est là qu'elles font leur résidence ordinaire. Elle me propose d'y aller passer l'hiver et de m'y loger seul, n'ayant pas de place pour y avoir en même temps mes trois fils. Je l'au- LA RETRAITE CONTINUE 495 rais accepté, malgré cet inconvénient auquel j'aurais trouvé un remëde, mais les progrès des vainqueurs républicains dans le pays doivent en faire craindre l'envahissement ou au moins des incursions toujours trl'S dangereuses pour nous. Il est à craindre que ces princesses ne passent pas tranquillement leur hiver à Thorn, ni même à Susteren, car la Meuse n'arrêtera pas les restaurateurs de la liberté de tout le genre humain. Je serais cependant resté quel- ques jours à Susteren si j'avais su la manière dont la bri- gade est cantonnée dans ses villages. 23 NOVEMBRE. — Je me remets en route, par un assez beau temps, pour rejoindre mes enfants, qui doivent être inquiets de moi. Mais avant de quitter mon auberge, je reçois une visite assez singulière d'un M. de Rodt, gentil- homme du pays, que j'avais rencontré la veille. Il me parle de notre Révolution en assez bons termes, mais en même temps il me conte qu'il était commandant des patriotes brabançons à Ruremonde pendant les derniers troubles, qu'il lui est encore dû une somme assez considérable, qu'il voudrait trouver les moyens de l'avoir et qu'en ce moment on lui fait dans cettre province les offres les plus pres- santes pour revenir prendre son commandement. Je juge que ce Monsieur est un franc patriote qui pourrait bien aller se remettre dans la nouvelle révolution, si nos patriotes joignent ceux du pays. J'ai su depuis que cela est justement arrivé. Presque en sortant de Susteren, on est pour quelques heures sur le territoire hollandais. Le pays, en cet endroit, est aussi inculte que de l'autre côté de la Meuse et res- semble à la Campine Liégeoise. Au milieu de ces bruyères qui me paraissent très giboyeuses, je rencontre des chas- seurs. Un d'eux m'aborde en me pailant très bon français. C'est en effet un gentilhomme languedocien, au service de la Hollande depuis 40 ans et jouissant de sa retraite de major dans une petite ville voisine, où il est établi avec une femme qu'il a prise dans le pays. Il avait un frère garde du corps, dont il n'a pas entendu parler depuis long- temps et qui, peut-être, est à deux lieues d'ici, sans se dou- ter d'être aussi près l'un de l'autre. 496 JOURNAL d'émigration Les chemins sont horribles, surtout aux abords des vil- lages. Après avoir traversé une espèce de petite ville, encore dépendante de la Hollande, et avoir manqué plu- sieurs fois de voir verser et briser ma voiture ou au moins de l'embourber, je rencontre enfin mes trois enfants venant au-devant de moi. Ils me conduisent dans le hameau où, depuis deux jours, est établi le reste de ma compagnie. Je ne sais où loger. Il faut se résoudre à passer la nuit sur la paille, dans la chaumière où sont logés mes enfants, dans la chambre unique d'un misérable paysan. Je n'ai encore rien vu de si dégoûtant et de si malpropre. Tous nos camarades sont établis à peu près de même dans les hameaux d'alentour. On nous a jetés dans le pays de Juliers sans ordre, sans que le pays ait été prévenu et sans aucune réquisition au gouvernement. Les pauvres habitants nous reçoivent cependant après quelques diffi- cultés. Mais il n'y a aucune ressource pour vivre, pas môme de cheminée pour faire sa cuisine, si toutefois il était possible de trouver quelque chose à acheter. Les fourrages, que l'on nous fait payer fort cher, manquent absolument aujourd'hui. Il n'est encore parvenu aucun ordre à la brigade, ni des princes, ni du maréchal do. Hro- glie, ni de l'état-major. On ne peut être dans une situation plus critique. Il est inconcevable d'abandonner ainsi une troupe de gentilshommes, mais il faut bien croire que nous ne sommes pas les seuls dans cette triste position. Les patriotes se sont probablement encore avancés sur Liège, dont tout le inonde sera parti précipitamment et avec confusion; enfin, on ignore ici absolument ce qui se passe. Pour surcroît d'infortune, mon fils aîné s'aperçoit qu'on, vient de lui voler un porte-manteau. Outre ses effets qui se trouvent perdus, il perd encore sa bourse qu'il avait eu l'imprudence d'y laisser. Je lui avais laissé de l'argent pour lui et ses frères en partant de Husden, ce qui, joint avec celui qu'il avait à lui, forme une somme assez forte pour nous faire vivre tous pendant plus d'un mois. C'est une perte réelle en cette circonstance. Mon fils, qui en sent toute la conséquence, en est au moins aussi chagrin que moi. Au surplus, ce sera une des moindres contrariétés à LA RETRAITE CONTINUE 497 rappeler à notre mémoire, si jamais un. jour de bonheur peut encore luire pour nous. 24 NOVEMBRE. — Bcau temps, petite gelée. — J'ai passé une nuit si désagréable, j'ai l'esprit si fatigué, je suis si contrarié de me trouver dans un réduit où tout annonce la misère que je pars le matin à cheval avec un de mes enfants, pour aller à une lieue, à la petite ville d'Heins- herg, chercher, s'il est possible, un autre gîte pour la nuit prochaine. Les gardes du Roi y sont tous établis, ce qui rend la chose plus difficile. Avant d'arriver à Heinsberg, j'aperçois, sur la gauche, une superbe ferme, de beaux bâtiments, un gros établissement. C'est une maison appar- tenant aux dames de l'abbaye de Heinsberg. Je me hasarde à y demander l'hospitalité. La bonne fermière, à qui je m'adresse, est une jeune veuve, qui est touchée de ma situation et consent à me recevoir avec mes trois enfants, mes chevaux, mes gens et tout mon équipage que j'envoie chercher sur-le-cliamp. Mes chevaux se trouvent alors dans une excellente écurie, fournis abondamment de tout ce qui leur est nécessaire et à un prix très raisonnable. Quant à nous, nous sommes établis dans un grand et beau salon, oii mange et se tient la bonne fermière avec laquelle nous dînons fort bien. Cette salle n'a d'autre inconvénient que d'être trop chaude. Le soir, j'y établis mon coucher avec Picard, la fermière nous fournissant du linge superbe, des couvertures, des lits de plume, tout ce (jue nous pouvons désirer pour passer conmiodément une excellente nuit. Mes trois enfants sont établis dans une très jolie ciiambre, sans feu à la vérité, mais à leur âge on s'en passe aisément. Enfin, nous nous trouvons tous aussi bien aujourd'hui que nous étions mal le jour précédent. 25 AU 30 NOVEMBRE. — Séjour à Heinsberg. Beau temps. — Je passe ces cinq jours fort tranquillement à la ferme du Pré d'Heinsberg. Au moyen d'une lettre très polie que j'écris à l'abbesse pour avoir son agrément pour y rester, nous sommes recommandés à la bonne fermière qui n'avait pas besoin d'être prévenue pour nous traiter de son mieux. Nous y sonnnes à bon mai-ché, mangeant avec elle et son 32 498 JOURNAL d'émigration frère, gros bourgeois, qui l'aide dans la direction d'une des plus belles fermes que j'aie jamais vues. Le désir que ces bonnes gens ont de nous garder les engage à me donner pour moi seul la jouissance d'une jolie chambre et toutes les commodités que je pourrai désirer. Le prévôt des dames nous donne à dîner et nous comble de politesses. Mais les événements nous empêchent de former aucun projet, de penser à prolonger ici notre séjour. Les Autri- chiens se sont retirés sur Liège et dans tous les environs et les patriotes les suivent de près. Ils sont entrés, le 20, dans Louvain. La grande route pavée de Bruxelles leur fournit les moyens de faire arriver leur grosse artillerie, qui est parfaitement servie. Ils se servent d'ailleurs de procédés qu'on avait négligés jusqu'ici de mettre en usage. Jamais une pièce ne se trouve embarrassée. On dit que chaque cavalier a des anneaux et un faux poitrail attachés à la selle et que, lorsqu'on a besoin de dégager une grosse pièce dans de mauvais pas, on met dessus une compagnie entière de cavalerie, si cela est nécessaire. Les chevaux, par ce moyen, tirent sans se fatiguer et la troupe marche d'au- tant. Les patriotes ont avec eux un excellent officier de génie, colonel qu'ils ont fait maréchal de camp en 1791. C'est M. d'Arçon, connu par son projet des batteries flottantes au siège de Gibraltar. Il a embrassé le parti de la Révolu- tion dans les commencements. On assure qu'il s'est proposé depuis aux princes et qu'il a désiré venir à Goblentz, mais qu'ayant éprouvé des refus à cet égard il s'est décidé à se vouer aux jacobins. Je ne puis affirmer que ce point soit positif, quoiqu'on se plaise à l'attester pour augmenter les torts de nos princes. Quoi qu'il en soit, M. d'Arçon est de la plus grande utilité aux patriotes et il jouit de la confiance du général Dumouriez. Le général Beaulieu fait, dit-on, sa retraite sur Huy pour se rapprocher de Namur qui ne tardera pas à être attaqué. Clerfayt se relire sur Hervé, ayant été forcé d'évacuer la ville de Liège, où les républicains sont entrés le 28. Des personnes qui les ont vus arriver à Liège disent qu'ils y sont entrés dans le plus grand désordre et que cette foule innombrable de soldats et de nationaux de LA RETRAITE CONTINUE 499 toutes couleurs ressemblait à l'irruption d'une horde de barbares. Le duc de Chartres, sous le nouveau nom de général Égalité, est un de leurs chefs sous Dumouriez. Pendant que tous ces événements se passent à huit et dix lieues de nous et que depuis huit jours nous entendons de vraies canonnades, la brigade ne reçoit ni ordre ni avis de qui que ce soit. M. de Monspey, que je vois tous les jours à Heinsberg, n'en reçoit pas davantage pour ses gardes du Roi. Cependant, le bruit se répand que, le mois étant écoulé, le roi de Prusse ne compte plus se charger des émigrés et que le baron de Schônfeld, qui était son commissaire pour cette partie, a déjà quitté Liège depuis plusieurs jours. Nous apprenons, par les cantonnements voisins et par des arrivants, que les princes sont forcés par les puissances de licencier tous les corps d'émigrés, même les gardes du Roi; qu'il faut que chacun prenne son parti et tâche de pourvoir à sa sûreté personnelle. Dès le 23, les princes ont chargé M. le maréchal de Broglie d'adresser à tous les corps une lettre circulaire pour annoncer cette affligeante obligation. On parle de cette lettre et personne n'est envoyé pour la signifier à la brigade, ni aux gardes. Enfin, le 28, elle finit par devenir publique, sans qu'aucun oflicier de l'état-major ait été spécialement chargé de nous la communiquer. On ne peut nier que cette conduite ne soit très extraordinaire vis-à-vis des corps de noblesse. Voici cette lettre qui annonce notre licenciement : « Messieurs, depuis l'origine de nos malheurs, aucune « situation ne nous a plus douloureusement affectés que « celle où nous nous trouvons. Les puissances, dont nous « ne devons oublier ni les bienfaits ni les efforts en faveur « de notre cause, exigent, pour le moment présent, notre « séparation et notre désarmement. Ce n'est pas au corps « entier de la noblesse, ce n'est pas à des troupes fidèles, « ce n'est pas à des Français enlin qui ont tout sacrifié à « l'honneur, à leur attachement pour la Religion, à leur « amour pour leur Roi, que nous forons l'injustice de re- « commander le courage dans l'adversité. Le nôtre ne « succombe pas sous le poids du malheur. Rien n'ébran- É^^lera notre lidélité aux principes sacrés dont nous avons 500 JOURNAL D EMIGRATION « entrepris la défense. Rien n'affaiblira jamais les senti- « ments qui nous unissent à vous, et, si nous nous éloi- « gnons pour quelque temps, ce ne sera que pour solliciter « de nouveaux moyens de nous rendre utiles au Roi et à « la Patrie. Nous emploierons tout pour y parvenir. Les « agents que nous laisserons dans les ditlerents Etats où « vous vous serez retirés nous rendront un compte fidële « de votre situation, vous instruiront de l'effet de nos « démarches et vous remettront les secours que nous a pourrons obtenir. Votre patience et votre courage fini- « ront par vaincre tous les obstacles et l'estime du monde « entier sera la récompense d'une conduite noble et sou- « tenue. Quant à nous, Messieurs, dévoués à travailler « sans relâche pour préparer cet heureux moment, tous « nos soins auront pour but de vous procurer un sort digne « de vo? sacrifices. Notre unique ambition sera toujours « de vivre pour vous ou de mourir avec vous. « A Liège, le 23 novembre 1792. « Louis-Stanislas-Xavier, « Charles-Philippe. » On peut aisément penser dans quelle consternation nous a plongés cette lettre désespérante. L'effet en a été le même dans tous les endroits où Ton a fait réfugier tous les corps dans les premiers moments de cette retraite précipitée. On peut juger du désespoir qu'elle produit par le tableau déchirant que nous avons sous les yeux, et particulièrement au milieu des gardes du corps, qui, pour la plupart, n'ont en ce moment d'autre ressource que le cheval qui leur u été fourni parles princes, ainsi que leur armement et équi- pement qu'on leur abandonne. Mais quel parti en tirer dans ces malheureux villages où il n'y a que de pauvres paysans pour acheteurs? Aussi, nous voyons vendre ces chevaux un louis ou deux. Les nôtres, que nous avons payés qua- rante et cinquante louis, se donnent pour cinq et six louis au plus. Le sort des gentilshommes servant à pied est encore plus affreux . Il ne leur reste aucune espèce de moyens de faire ressource. La crainte d'être pris par hs patriotes et d'être par eux impitoyablement livrés aux LA RETRAITE CONTINUE SOI bourreaux les oblig-e de fuir; mais où aller? On a vu des vieux militaires, des chevaliers de Saint-Louis se cacher dans des grang-es, chez des paysans et y gagner leur nour- riture en servant aux travaux de la ferme et battant le blé. On raconte que deux frëres, servant l'un dans l'armée des princes, l'autre dans celle de Bourbon, se retrouvant sur le pont de Liège et ne se voyant aucun moyen de subsister, se sont embrassés et se sont précipités dans la Meuse. Enfin, le désespoir est général. Nos princes et tous les émigrés français qui étaient à Liège en sont promptement partis aux approches de l'en- nemi et ont fui vers Aix-la-Chapelle, Maestricht, Dussel- dorf et la Hollande. Chacun pense à pourvoir à sa sûreté. Il paraît que les patriotes pensent à passer la Meuse sur plusieurs points. Une colonne, venant par Ruremonde et Maeseyck, envelopperait tout ce qui serait resté dans le duché de Juliers. La Hollande étant jusqu'à présent neutre, il s'est réfugié à Maestricht, dans ce premier moment, dix mille émigrés brabançons, liégeois et français. On y a porté toutes les richesses des églises de Liège et des envi- rons et les meubles les plus précieux des plus riches habi- tants du pays, qui n'ont pas eu le temps de les transporter jusqu'en Hollande. M. le duc de Bourbon, arrivé il y a quelques jours à Liège avec sa division, a la douleur d'y voir le licenciement. Il part avec son fils pour Juliers et passe le Rhin à Dus- seldorf, pour se rendre, par l'Allemagne, dans le Brisgau, auprès de M. le prince de Condé. 11 n'a que très peu de monde avec lui et s'esl vu dans la dure nécessité de réformer de ses anciens et fidèles valets ^ Monsieur et M. le comte d'Artois, allant à Dusseldorf, ne devaient que traverser Aix-la-Chapelle sans s'y arrêter, mais Monsieur a cédé aux sollicitations de M. le comte d'Artois, qui a désiré y rester jusqu'au lendemain, y retrouvant sa société habituelle. Celte complaisance a pensé devenir très funeste aux deux princes, car, au moment de se mettre en roule, ils ont été arrêtés pour dettes, sur la réquisition d'un marciiand de chevaux qui a fourni les remontes pour les gardes du corps. 1. Les citations de M. de Champtlour s'arrêtent ici. 502 JOURNAL d'Émigration Heureusement, il manquait, quelques formalités sur l'expi- ration des termes pris pour les payements. Les magistrats d'Aix-la-Chapelle se sont parfaitement conduits à cet égard et ont laissé lever l'arrêt qui n'a duré que quelques heures. Il en a coûté quelques louis à celui qui l'avait signifié et qui l'avait retiré. Cette affaire aurait pu devenir extrême- ment sérieuse et commençait à exciter la plus grande fer- mentation parmi les gentilshommes français en ce moment très nombreux à Aix et qui parlaient hautement de s'op- poser par la force à l'arrestation de nos princes, qui, après quelques heures d'inquiétude, ont pris tranquillement la roule de Dusseldorf. Le roi de Prusse est allé de Coblenlz sur Francfort avec quelques troupes pour arrêter les brigandages du général Cusline, qui a commis des indignités dans ses dernières incursions. On en jugera par le trait suivant. Le prince de Nassau-Weilbourg, désirant éviter le pillage de ses possessions, a cru acheter sa tranquillité en payant à Cus- tine une contribution de cent mille écus. Les patriotes, Gustine à leur tête, ayant pénétré jusques auprès de Weil- bourg, le prince s'est empressé de recevoir le général patriote, qui avait annoncé sa visite, l'a magnifiquement traité dans son château où, pour lui faire honneur, il a cru devoir étaler toute sa magnificence et son riche mobi- lier aux yeux de l'avide jacobin. En sortant de table, Cus- tine a cherché querelle au prince sur sa garde qu'il s'est plaint de voir armée. Il a fait venir d'une demi-lieue un détachement aposté avec intention et a fait démeubler tout le château. Il s'est emparé des chevaux et des voitures du prince et s'en est servi pour emporter sur des chariots tout ce qu'il a pu piller, vaisselle d'argent et meubles les plus précieux. Il paraît décidé que le roi de Prusse restera tout l'hiver à son armée et ne retournera pas à Berlin. Il sent appa- remment la nécessité de réparer la honte qu'a pu lui occa- sionner la retraite humiliante de son cousin, le duc de Brunswick. Le landgrave de Hesse-Cassel reste aussi à la tête de ses troupes. La campagne se prolongera tout l'hi- ver, de ce côté comme du nôtre. 1 LA RETRAITE CONTINUE 503 30 NOVEMBRE. — Beau temps, froid. — Les nouvelles devenant cliaque jour de plus en plus alarmantes, les pa- triotes se montrant de tous côtés en force et les autrichiens ne se sentant pas en état de les arrêter et craignant de ne pouvoir les empêcher d'arriver jusqu'à Aix-la-Chapelle, notre position pouvant devenir d'un moment à l'autre très inquiétante, je me décide, ainsi que tout ce qui se trouve dans les environs, à m'éloigner encore et à me rapprocher du Rhin, pour le passer s'il est nécessaire. Je quitte avec regret mon petit établissement à la ferme du Pré d'Heins- berg. La bonne fermière nous voit partir les larmes aux yeux, nous témoigne tout l'intérêt possible et nous montre combien elle est fâchée de ne pas nous garder. Je me remets donc encore une fois en route, en me dirigeant sur Linnich, sans passer par Juliers. Le beau temps nous fait trouver moins laids des chemins que les pluies doivent rendre impraticables. Ce n'est qu'à Linnich et après avoir passé un assez beau pont sur la Roer que nous trouvons une grande route. Nous nous arrêtons à Gewenich, où nous avons le bonheur de trouver une petite auberge, dans laquelle nous obtenons une petite chambre, où nous nous établissons sur de la paille, mes trois enfants, le fidèle Picard et moi. L'auberge se remplit dans la soirée de Fran- çais émigrés, se retirant comme nous, les uns à cheval, le plus grand nombre à pied, tous le désespoir dans l'âme de cette malheureuse fin de campagne et surtout de notre licenciement. CHAPITRE XXII LA DISPERSION Décembre 1792. — 1*' décembre. — Beau temps, g^elée. — En sortant de Gewenicli, nous suivons un mauvais cliemin jusqu'à Fuiih, où nous retrouvons enfin la grande route de Juliers à Nuys. Le chemin est couvert do voitures, do cavaliers, d'(^migranls de toute espace et surtout de gen- tilshommes français à pied. Tout ce qui s'était établi ou réfugié à Liège et à Aix-La-Chapello en est parti précipi- tamment depuis les progrès des patriotes. A chaque pas, Je rencontre des personnes de ma connaissance. 11 faut avoir eu sous les yeux le tableau de cette désolation générale pour s'en faire une idée. Une quantité de familles fran- çaises n'ont pu emporter leurs effets et ont été forcées de les abandonner au pillage des patriotes, car déjà Dumou- riez a ordonné dans le Bra|)ant la déclaration de tous les effets appartenant aux émigrés français et môme de ceux des habitants du pays qui ont prudemment pris le parti de s'éloigner de leurs foyers. Tout le monde se dirige en ce moment sur Dusseldorf, pour, de là, gagner la Hollande et l'Angleterre ou s'enfon-" cer dans l'Allemagne, si toutefois on veut nous y rece- voir. On sait que le roi de Prusse et l'électeur de Cologne, évoque de Munster, on fait défendre le séjour des Français en Westphalie. Peut-on se conduire d'une manière plus inique et plus barbare avec des gentilshommes fidèles à leur roi et à leur religion? Nous éprouvons les plus grandes difficultés à trouver à nous gîter pour la nuit. Je m'arrête à un petit cabaret sur la route, à une lieue avant d'arriver à Nuvs, et nous nous LA DISPERSION 505 y tîlahlissons la nuit sur de la paille qu'il faut payer plus cher que le meilleur lit. Tous les villag'es voisins et les plus mauvais cabarets sont remplis. Nos princes sont arri- vés à Dusseldorf, mais ont eu toutes les peines à s'y loger. La ville est tellement pleine d'étrangers qu'il est question de ne plus recevoir de Français. 2 DRCKMERE. — Bcau tcmps, gelée. — J'arrive de très bonne heure a Nuys. Je m'y arrête pour aller au chapitre faire une petite visite à la chanoinesse de Kerpen, que j'ai beaucoup vue à Coblentz, et prendre ses conseils sur le lieu de ma retraite. J'aurais fort désiré rester à Nuys, mais outre que la ville est déjà pleine et que l'on ne permet plus d'y séjourner, cet endroit pourrait bien n'être pas sûr en hiver et on pourrait y craindre les incursions des partis patriotes. Jl m'eût été très agréable de m'établir dans une ville et près d'un chapitre dont j'avais beaucoup entendu parler à mon père et dans lequel il se trouve encore des dames qui se rap- pellent l'avoir connu pendant la guerre de Sept-ans. M*"" de Kerpen me conseille un autre chapitre, situé de l'autre côté du Rhin, «-i une lieue de Dusseldorf, à Gerresheim. Elle a mêmela complaisance de me donner une lettre de recom- mandation pour une chanoinesse, la baronne de Dordt. Je sors donc de Nuys pour me rendre au bord du Rhin et y passer le bac. Il a fallu attendre trois heures, tant l'af- fluence des passagers était grande. On ne s'en fait pas d'idée et rien n'est plus affligeant que la vue de tant de malheureux. On oublie ses infortunes en voyant celle des autres. Après avoir passé le Rhin, je fais la rencontre de M. de Sérionne que j'avais retrouvé à Pise avec M°" de Miremont, laquelle est établie en ce moment à Dusseldorf. Il me met au fait de ce qui se passe dans celte ville qui est si remplie de français, de brabançons, de liégeois, qu'il est impossible de trouver à s'y loger, sauf à des prix exorbitants et au-dessus de mes moyens. Tout ce que me dit M. de Sérionne à cet égard me décide à ne pas même entrer dans la ville et à en faire extérieurement le tour pour gagner le village et le chapitre de Gerresheim. J'y arrive trop tard pour porter ma lettre à M™^ de Dordt; je ne puis même trouver à me loger dans l'endroit où je me flattais d'arriver 506 JOURNAL D ÉMIGRATION des premiers et où il y a déjà des familles françaises éta- blies. Ne trouvant pas de place pour me gîter la nuit dans un cabaret, je me rappelle ma ferme d'Heinsberg et j'en cherche une aux environs. En effet, un bon et honnête fer- mier du voisinage nous recueille tous chez lui. Sa femme a grand soin de nous, nous fournit tout ce qu'il faut pour faire notre petite cuisine et nous donne pour notre cou- cher force couvertures et draps, aussi beaux et aussi lins que j'aie vus nulle part. 3 ET 4 DÉCEMBRE. — Nous passous trois nuits à cette ferme, près du château Roland. Pendant ce temps, je viens à Gerresheim, où je suis parfaitement reçu de la chanoi- nesse de Dordt, qui a la bonté de s'occuper à nous trouver un logement dans le village, ce qui ne laisse pas d'être difficile dans le premier moment. Enfin, je fais mon arran- gement chez le chirurgien-barbier du lieu, qui nous loge et doit nous nourrir, à un prix raisonnable si nous sommes bien. 5 AU 31 DÉCEMBRE. — Séjour à Gerresheim. — Nous voici donc établis dans le village de Gerresheim avec mes trois enfants, assez mal logés et fort mal nourris, mais, au moins, jouissant d'un peu de tranquillité, dont l'esprit a autant besoin que le corps après tant de contrariétés, de fatigues, de peines et de déplacements. On doit être en sûreté de l'autre côté du Rhin et il y a lieu de croire que les patriotes n'en tenteront pas le passage en cette saison J'espérais me trouver presque seul dans un village éloigné de la route, et je ne suis pas peu surpris d'y trouver éta- blis beaucoup de mes compatriotes, dont le nombre aug- mente même journellement. Les fermes des environs, toutes les habitations de paysans du voisinage se rem- plissent d'émigrés, la ville de Dusseldorf étant tellement pleine qu'on ne trouve plus à s'y loger. Je trouve à Ger- resheim M. le marquis de Pérusse d'Escars, lieutenant général, M. le vicomte de Chateigner et M. de La Salle- Lezardière, maréchaux de camp, M. et M""" de Chateigner, M. et M""* de Moélien, bretons, le vicomte de Rochechouart, le commandeur de Ginestous, le comte Hector de Mon- LA DISPERSION 507 teynard, M. de Belbœuf, avocat général de Rouen et ex- député du côté droit, avec son frère, établis dans les envi- rons, MM. d'Astanicres, de Chafïoy et beaucoup d'autres, au nombre de plus de loO. Mais ma surprise aug^mente de découvrir, chez le curé du lieu, l'archevôque de Narbonne, avec sa nièce. M'"'' la comtesse de Rooth, et l'abbé Henri Dillon. C'est avec regret que je les vois partir au bout de huit jours pour la Hollande et probablement pour l'Angle- terre, où l'archevêque doit trouver, chez des proches pa- rents, des ressources nécessaires dans le besoin oii il paraît être en ce moment. Quelle triste position pour ce prélat, évoque depuis près de 40 ans et depuis 30 à la tète des états de Languedoc, comme archevêque de Narbonne, jouissant en France de la plus grande existence et ayant environ 400 mille livres de revenu! Ses principes sont purs et pro- noncés. Sa conversation est extrêmement intéressante, surtout en ce moment, étant très au fait de tout ce qui a rapport à nos affaires, surtout, dans ces derniers moments ayant été à la suite de Tarmée jusqu'à Verdun. Mais il me paraît profondément affecté de la conduite de son neveu, le comte Arthur Dillon, qu'il a élevé, auquel il a servi de père, qu'il a accablé de soins et de bienfaits, le faisant, par son crédit, participer aux grâces de la cour. L'archevêque est animé d'une juste colère en voyant ce neveu un des géné- raux de la République, aux ordres de Dumouriez, et ayant été instruit positivement que ce scélérat, sachant son oncle dans Verdun, avait fait des tentatives pour y pénétrer et enlever son bienfaiteur. On ne voit que trahison, ingrati- tude et crimes de toute espèce, parmi ceux dont on avait droit d'attendre fidéhté, reconnaissance et hoimeur. Si la vie que nous menons à Gerresheim est triste, elle est du moins conforme à notre position. Peut-on penser à se réjouir quand, à ses peines personnelles, on ajoute celles de tant de malheureux et surtout quand on pense à l'affreuse situation de son Roi et de toute sa famille! Le chapitre nous fournit cependant un peu de ressources pour la société. Nous recevons les plus grandes honnêtetés de l'abbesse et des cinq chanoinesses qui sont ici. Nous trouvons chez ces dames des sentiments conformes aux nôtres et tous les témoignages de l'intérêt et de la sensibilité sur nos mal- 508 JOURNAL d'émigration heurs. On se rassemble tous les soirs chez la bonne et respectable abbesse. On y fait des parties de commerce à très bon marché. Cette réunion journalière entretient pour mes enfants le goût de la bonne compap:nie, sans me donner les inquiétudes que j'aurais immanquablement eues en habitant Dusseldorf et en les laissant au milieu d'une troupe déjeunes gens et d'étourdis que les circonstances ne ren- dent pas plus sages ni plus circonspects. Ce sont toutes ces raisons qui m'ont déterminé, autant que l'économie, à fuir le grand monde que je recherchais tant autrefois. Cependant je regarde comme un devoir d'aller un jour voir nos princes à Dusseldorf, avant qu'ils en partent. Ils sont plus malheureux encore que nous, surtout s'ils sont sensibles comme je me plais à le croire. Ils ont à suppor- ter ridée de voir leur frère infortuné, leur souverain, prêt à succomber peut-être sous le fer des bourreaux. Leur existence doit leur paraître pénible et ils ne pourraient en soutenir le fardeau s'ils ne se trouvaient pas une cons- cience pure et sans reproche et leur honneur intact. Mais ce qui doit être déchirant pour eux, c'est d'avoir sous leurs yeux l'affligeant tableau de l'affreuse situation de tant de braves et loyaux gentilshommes : riches et pauvres, jeunes et vieux, ont lié leur cause et la leur, se sont attachés à eux comme h leurs véritables et légitimes chefs pendant la captivité du Rôi, ont tout sacrifié à l'honneur et à leur devoir. Qu'il est affreux pour ces princes de ne pouvoir en ce moment adoucir leur misère et leur infortune ! Je vais donc à Dusseldorf le 12. Je me rends sur-le-champ chez M. le comte d'Artois, que je trouve déjà sorti, ainsi que Monsieur, chacun pour des visites d'habitude dont il eût été plus décent de se dispenser en cette circonstance et de • n'en point rendre journellement témoins trois ou quatre mille gentilshommes, très disposés à en murmurer. Je passe une demi-heure chez les jeunes princes et j'en sors le cœur gros d'avoir vu leur établissement et celui de leur père, dans une maison écartée, qu'on a eu beaucoup de peine à obtenir (ju'on leur loue. Chaque jour môme, la Régence les fait engager sortir de Dusseldorf et est-il im- possible d'avoir moins d'égards pour eux. J'accompagne un moment les jeunes princes à la promenade dans la ville LA DISPERSION 509 et je ne puis dire à quel point je suis peiné du peu de res- pect, du pou de déférence qu'on leur témoigne en les voyant passer. Ce sont les petits-fils de Louis XIV, les héritiers présomptifs du premier trône de l'Europe. 0 for- tune ! 0 revers ! Cependant, soyons de bonne foi : s'il se trouve sur leur passage quelques descendants de ceux que que Louis XIV fit ruiner dans les affreux ravages du Pala- tinat, en 1693, ne sont-ils pas autorisés à croire à une justice divine et peut-on leur savoir mauvais gré d'éprou- ver une secrète joie en voyant les petits-fils du destruc- teur de leurs fortunes, de Tauleur des anciennes calamités de leur patrie, réduits à chercher un asile chez ceux-là mêmes qui furent traités à cette époque avec une cruauté et une barbarie dont il y a peu d'exemples dans Thistoire moderne ? Je vais un moment voir M. et M™* de La Guiche, établis pour un mois à Dusseldorfet projetant de passer en Angle- terre. La Guiche me fait part de l'intention qu'il a de ren- trer en France pour tâcher de sauver quelques débris de sa fortune. Il compte se servir de faux passeports et de cer- tificats de résidence pour pouvoir arriver àParis et il espère, en sacrifiant une partie de sa fortune, sauver l'autre. Tous les raisonnements que je fais pour le dissuader d'un projet si périlleux et si peu sage sont inutiles: il me paraît décidé. Je m'en reviens à Gerresheim dîner, sans fain; d'autre visite, malgré l'énorme quantité de gens de ma connaissance établis en famille en ce moment à Dusseldorf. . . La difficulté de me défaire de mes clievaux me décide à envoyer mon fils aînéàCoblentz pour tâcher de les vendre. Il ne revient qu'au bout de dix jours, n'ayant pu tirer (\{Hi 2S louis de ce qui m'avait coûté près de 150. Mais il me rapporte iieureusement une malle que j'avais laissée avant la campagne à Coblentz. J'avais depuis écrit de Liège pour qu'on la fît passer dans nos cantonnements. L'envoi en avait été fait, mais, par bonheur, mon fils l'a retrouvée à Cologne par une erreur de la douane, qui a envoyé à Liège une autre malle que la mienne et laquelle doit être tombée entre les mains des patriotes. Grâce aux soins de M"'" de Dordt, à ([ui M'"" de Kerpen m'avait recommandé à Gerresheim, je trouve un autre 540 JOURNAL D ÉMIGRATION logement très commode chez un chanoine. Le fidèle Picard, dont la volonté ne se ralentit pas, se charge de notre petit ordinaire. Nous faisons, avec la plus grande économie, -très bonne chère et nous finissons par être aussi bien que la circonstance peut le permettre. Ce qui m'inquiète en ce moment, c'est de ne pas recevoir de nouvelles de mon épouse. Il y a quatre mois qu'il ne m'est parvenu de lettres d'elle. Notre retraite et nos déplacements ont entièrement dérangé toute espèce de correspondance . Son embarras doit être aussi grand que le mien et j'éprouve un chagrin bien réel de ne pouvoir y apporter remède... La ville de Dusseldorf s'est tellement remplie d'émigrés que la Régence renouvelle chaque jour les ordres d'en sor- tir. L'électeur de Bavière ayant gardé la neutralité, on espère y être à l'abri des patriotes, mais le gouvernement du pays a peur que le séjour des princes et de quelques per- sonnages assez marquants n'attire la colère et le ressenti- ment des républicains. En conséquence, la Régence solli- cite vivement, et même peu honnêtement, le départ de nos princes, en les engageant à choisir un autre établissement que Dusseldorf, où môme il ne sont pas en sûreté. On témoigne également le désir de voir l'éloignement du maré- chal de Broglie et du baron de Breteuil. Mais tout cela se borne au départ de nos princes, qui vont chercher en Westphalie un endroit sûr, oii ils puissent former un éta- blissement où ils ne soient pas inquiétés par leurs créan- ciers. Il paraît que la ville de Hamm leur a été indiquée par le roi de Prusse ou celle de Lippstadt. Enfin, le 16 de ce mois, les princes sont partis de Dussel- dorf pour se rendre à leur destination. Ils se sont arrêtés à Hamm. Par une de ces bizarreries du sort, le hasard a amené le même jour à l'auberge où ils sont descendus les quatre prisonniers de Wesel, que le roi de Prusse a jugé à propos de faire transférer à Magdebourg, La Fayette, Alexandre Lameth, Bureau dePuzy et LaTour-Maubourg. On assure, mais je ne puis le garantir, que La Fayette avait trouvé le moyen de s'évader de sa prison de Wesel, son domestique s'étant mis à sa place ; que, celte super- cherie promptement découverte, La Fayette a été retrouvé dans la' ville et resserré de nouveau. Comme on peut le LA DISPERSION 51t croire, il n'y a pas eu de communication à Hamm de ces prisonniers avec les émigrés de la suite des princes, à l'exception du seul comte Charles de Damas, dont la loyauté est bien connue et qui en a demandé l'agrément aux princes. Je lui ai souvent entendu dire que s'il retrouvait La Fayette, dont il ne pouvait excuser la conduite, il ne pourrait s'empêcher de lui témoigner sa reconnaissance, croyant lui devoir la vie après son arrestation avec le Roi k Varennes. La Fayette ne pouvait guère refuser son assis- tance au frère de la charmante M"" de Simiane, avec laquelle le général national vivait dans la liaison la plus intime depuis son retour d'Amérique. Damas a donc passé une couple d'heures avec ces fameux révolutionnaires dont le rôle est heureusement fini... Cependant l'Angloterre qui, dans les commencements, a sûrement beaucoup contribué à exciter les troubles qui déchirent la France, paraît actuellement avoir horreur du caractère qu'a pris la Révolution. Depuis la rentrée du parlement, la majeure partie de la nation anglaise témoigne hautement sa juste indignation des traitements atroces qu'éprouve le roi de France. Charles Fox a beau vouloir faire l'apologie de la Révolution française, il se trouve peu de gens de son opinion et il finit par être honteux des prin- cipes qu'il a avancés. Londres est rempli de jacobins tra- vaillant à propager leur affreux système. Mais le pouvoir extraordinaire que le parlement accorde au roi en cette circonstance leur fait craindre d'être arrêtés. La plus grande partie se détermine à rentrer en France. Tous les constitu- tionnels qui se sont réfugiés en Angleterre depuis le 10 aoiît ont beau afficher les regrets de leur conduite révolution- naire, ils sont mal vus des honnêtes gens. On nous mande au contraire que tous les émigrés royalistes qui y sont ont été reçus avec toute la cordialité et la sensibilité possibles. On leur prodigue, ainsi qu'aux prêtres, tous les secours nécessaires pour vivre. On adoucit, autant que l'on peut, la misère des plus nécessiteux. Des sommes considérables sont données par le gouvernement aux gentilshommes bretons et normands réfugiés à Jersey. Enfin, il est impos- sible de se montrer plus généreux envers la noblesse fran- çaise et le clergé que les Anglais le sont en ce moment. 512 • JOURNAL D ÉMIGRATION L'ambassadeur républicain Chauveliu ne peut parvenir à avoir audience et tout annonce la guerre avec la France. Le petit Chauvelin est partout traité avec le mépris qu'il mé- rite, et on s'attend, d'un moment à l'autre, à le voir expulse' , ainsi que la marquise de Goigny, par les conseils de laquelle il semble se laisser conduire. Cette dame, dont je n'ai point parlé juscju'en ce moment, mérite bien cependant une note particulière pour sa conduite depuis le commencement de la Révolution. La marquise de Coigny, née en 17.., est depuis 1775 épouse du fils unique du duc de Coigny, maréchal de camp, ayant fait la campagne avec les princes. Elle est sœur aînée de la princesse de Rolian-Montbazon et fille du feu marquis de Conflans, lieutenant général, mort en 1789, et de M"" Portail. Elle est petite, ronde, sans tournure et sans grâce, mais d'une figure agréable. La voie enrouée, elle joint à beaucoup d'esprit naturel un grand fonds d'assu- rance et est très fréquemment impertinente. C'était une de nos plus galantes dames de la cour, donnant le ton à la belle jeunesse de ce pays, et se chargeant de mettre à la mode les plus agréables, rassemblant chez elle, dans les commencements de la Révolution, tous ces petits législa- teurs échappés du collège, royalistes ou démocrates, mais donnant toutes préférences aux révolutionnaires constitu- tionnels. Cependant quelques insolences lui attirèrent l'animadversion des sans-culottes qui, la rencontrant dans le jardin des Tuileries, portèrent sur elle, à ce que l'on assure, leurs mains indiscrètes et la fustigèrent légère- ment. Elle fut, à ce sujet, tympanisée dans tous les jour- naux et feuilles aristocratiques. Après s'être, pendant deux ans, montrée très populaire dans Paris, aux tribunes de l'Assemblée, dans les endroits publics, au champ de Mars pour l'édification de l'autel de la Patrie, et enfin partoul où il fallait donner des preuves de civisme, elle a cru devoir s'enfuir en Angleterre, à la suite de sa petite cour constitu- tionnelle, et arriva à Londres où elle a entrepris l'éducation politique et galante du jacobin Chauvelin. Mais le gouver- nement, trouvant qu'elle se mêle de trop de choses, lui a fait donner depuis peu, à ce que l'on assure, quelques avis salutaires. Elle a été au moment d'être obligée de sortir de l'Angleterre et n'y est restée que sur le cautionnement de LA DISPERSION B13 quelques personnes en place. Depuis ce temps on dit qu'elle se conduit avec plus de mesure et que, prudemment, elle a abandonné la partie politique... Janvier 4793. — Du l" au 31. ^ — Lorsque je suis sorti de France le 17 juillet 1789, j'étais certainement bien éloi- gné de prévoir qu'après trois ans et demi d'expatriation, je serais aujourd'hui retiré, avec mes trois enfants, dans un petit village d'Allemagne, ayant pour compagnons d'in- fortune, de misère, la plus grande partie des gentils- hommes et des plus riches propriétaires du royaume. Mais est-il permis de penser à ses malheurs quand on voit ceux dont est accablée la famille royale et la situation affreuse où se trouve notre Roi, pour qui nous avons inutilement sacrifié notre existence entière dans l'espérance de sauver ses jours et de le rétablir sur le trône de ses pères? Toutes les nouvelles de Paris s'accordent à nous annoncer que la mort du Roi est inévitable et que le parti du duc d'Orléans presse le jugement. Une partie de l'Assemblée, moins atroce que le reste, a beau demander un appel au peuple, ce moyen, qui pourrait faire gagner du temps, sera certaine- ment écarté. Le roi d'Espagne témoignant le juste intérêt qu'il doit prendre au chef de sa maison, la Convention ne fait nulle attention à la dépêche de son chargé d'affaires et passe à l'ordre du jour, qui ramène les discussions sur fe procès de Louis XVI. Enlin, après avoir laissé pendant plusieurs jours un libre cours à toutes les déclamations atroces des membres de l'Assemblée contre le Roi, contre la tyrannie et contre les souverains, la Convention déclare, le 7, à l'unanimité, que la discussion sur le procès du Roi est fermée. Elle ordonne l'impression des différents dis- cours et opinions et l'ajournement pour le jugement est remis à huitaine. Beaucoup de personnes, désirant servir le Roi, en don- nant les preuves des insignes faussetés de beaucoup d'in- culpations portées dans l'acte d'accusation, ont envoyé des paquets à la Convention et aux difïérents comités; ces pièces importantes ont été soustraites. De ce nombre sont celles qu'a envoyées M. Bertrnnd de Mollovillf. réfugié à Londres. La conduite d« M. Aubier, mon compatriote, et 38 5)14 JOURNAL d'émigration son dévouement en cette occasion méritent d'être connus. Il est en ce moment retiré à Dusseldorf. Ayant été pendant deux ans auprès du Roi, sans s'éloigner un instant, il a espéré que son témoignage sur beaucoup de faits pourrait être utile au Roi. En conséquence, il a fait demander un passeport à Dumouriez pour se rendre à cet effet à Paris, malgré les risques qu'il pourrait y avoir pour lui, étant émigré et ayant fait la campagne. Dumouriez a refusé le passeport. Dans le même temps, M. Aubier se hasarda d'écrire à M. de Maloslierbes pour offrir ses services. Il en a reçu une réponse, qu'il m'a montrée, par laquelle on le remerciait de son dévouement et on l'engageait à ne pas venir à Paris. M. Aubier voulant cependant faire parvenir des pièces qu'il croyait pouvoir être utiles au Roi, les a envoyées par son fils tiu sieur de ïliinville, chargé des affaires de la République, en en tirant reçu que j'ai vu, conçu à peu près en ces termes : « J'ai reçu du citoyen « Aubier des pièces qu'il prétend pouvoir servir à la « justification de Louis Capet. » D'autres personnes ont écrit des mémoires en faveur du Roi. Il s'en répand beau- coup à Paris. Lally a offert aussi de venir défendre le Roi, a fait paraître un très beau plaidoyer, mais oii les principes qu'il professe depuis quatre ans et qui ont pré- paré la perte de celui qu'il veut aujourd'hui défendre 86 retrouvent encore. Enfin, jusqu'à Necker qui écrit aussi en ce moment en faveur de Louis XVI. Cet intérêt est insultant pour un monarque dont les vertus n'ont pas besoin de Necker pour apologiste. Cet instant est si affreux pour tout Français accoutumé à respecter et à aimer son Roi que je ne me sens pas la force de sortir de mon village, ni d'aller à Dusseldorf qù tous mes compatriotes n'ont pas également la conduite et la contenance que paraît exiger cette pénible circonstance. Je me contente de passer, le soir, quelques heures dans la société que nous procure le chapitre, composé de sept cha- noinesses. Dans tout autre temps, je me plaindrais de la monotonie de cette froide réunion de dames, parmi les- quelles il ne s'en trouve aucune assez jolie pour réjouir la vue et réveiller rimagination. Une seule cependant, qui vient de revenir de chez ses parents, la baronne d'Eix, peut LA DISPERSIOW 515 attirer les regards de ceux qui sont assez légers pour faire distraction avec la douleur générale. Quelquefois, je vais au château Roland, à une demi-lieue de Gerresheim, faire visite aux D"" Roberts, deux demoiselles âgées, extrême- ment aimables et honnêtes, ayant avec elles trois frères ecclésiastiques, do qui nous recevons journellement des marques d'intérêt et toutes sortes de prévenances. Le baron de Breteuil, établi à Dusseldorf avec toute sa famille, vient d'en partir soûl pour l'Angleterre. On présume qu'il va tenter quelques démarches pour tâcher de garantir le Roi du sort dont il est menacé. L'électeur de Cologne, ayant cru prudent de s'éloigner de Bonn depuis le voisinage de l'armée patriote, est allé s'établir avec l'archiduchesse Christine à Munster, dont il est prince-évêque. 11 en a refusé impitoyablement le séjour aux émigrés et en a même renvoyé quelques-uns de la manière la plus dure. On assure qu'il a dernièrement donné un bal dans cette ville et que l'archiduchesse y a assisté. Si cela est vrai, quelle affligeante idée ils nous donnent de leurs sentiments, en étouffant ainsi la voix de la nature et de l'humanité, pendant que la Reine de France, leur sœur, est sous le couteau des assassins, et le Roi, leur beau-frère, prêt à succomber sous le fer des bour- reaux ! Par un décret de la commune de Paris, la fête des rois est supprimée et remplacée par celle des sans-culottes. On croit rêver quand on entend sérieusement de pareilles choses... Nous n'avons eu que très peu de. détails sur la division aux ordres do M. le prince de Condé, les communications ayant été longtemps interceptées, par l'invasion des patriotes dans l'éloctorat de Mayence, dans la ville de Francfort et par leurs incursions dans le pays, qui avaient porté la ter- 1 suivant avec intérêt la glorieuse épopée à laquelle ses doux fils étaient associés, mais sans cesser de rester toujours fidèle à ses principes royalistes. En 1812, il devint maire do Massiac. Puis, au retour du Roi, en 1814, on le réintégra dans son grade de maréchal de camp, avec l'ancienneté du 1"" janvier 1793. Tou- tefois, il ne reprit pas de service actif et mourut à Massiac, le 26 janvier 1823. E. H. 4. Canton de Barrâmes, dans les Basses-Alpes. i TABLE DES NOMS DE PERSONNES Abancourt (d'), 384. 383, 395. Acciardi (chevalier), i05. Acton (Joseph), 90. Adélaïde (M"»), voy. Mesdames, 190, 193, 195, 196, 323 à 323, 327. Affry (comte d'). 139, 238, 377, 465. Agincourt (Seroux d'), 81. Agoult (comte Antoine d'), 7, 345. Agoult (vicomte d), 65. Agoult (M- d'), 206. Agucsseau (M^'d), 183. Aiguillon (duc d'), 66, 407. Aiguillon (Armand de Wignerod, duc d), 149. Albani (prince), 49. Albani (princesse), 50. Albaret (Etienne), 479. Albert de Rions (d'), 314, 321. Albertas (d'), 460. Alemandi (M"»), 191. Alexandre, 379. Alleraans, voy. Dulatl. Allemant, 466. AUon ville (baron d"), 391. Alionville (chevalier d'). 378, 391. Allonville (comte Armand d'), 391. Amable (saint), 323. Amblemont (d'). 321. Ambly (vicomte d'). 333, 334. Ambrugeac (marquis d'), 429. Amécourt, voy. Lefèvrc. Amédée, voy. Victor-Amédée. Andlau (baron d'). 226. Aadogna (marquise d'. née de Ca- raglio), 186. Angevillers (comte d), 221. Angleterre (roi d') (voy. Georges III), 43, 148, 163, 435. 519. Angoulôme (Louis-Antoine, duc d'), 17, 23. 25, 70. 142, 162, 177, 405, 424, 440. Anspach-Bayreuth (Charles- Alexan- dre, margrave d'), 91. Aoste (duc d'), 56. 156. Aoste (duchesse d'), 178, 187, 188. Âpchier (marquis d'), 290. Apchon (comte d'), 205, 212. Arçon (d"), 271, 498. Areraberg (duc d'), 210. Argouges (comtesse d'), 204. Annaillé (M"» d'). 400. Amas (M»» d'), 205. Arnaud, 311. Arras (évêque de la ville d'), 251, 285, 308. Artois (Charles-Philii)pe, comte d'). 9 à 12, li à 47, 23 à 28, 31, 32. 34, 35, 37, 39, 44 à 47, 52, 53, 55, 37, 59. 61, 62. 64, 65, 67. 69, 117, 137, 138,140 à, U6. 152, 153, 157. 162, 163, 165, 169. 171 à 175, 177, 178, 182. 189, 191. 193, 194. 197. 199, 210, 212, 213, 220. 2îl. 228, 230, 232 à 234. 241, 245 à 247. 249 à 231, 254 à 258, 260 à 262, 265 à 270, 272, 275. 281, 282, 285. 286. 299, 304, 303, 315, 322, 328. 332, 334, 336. 341, 346, 350. 353. 354. 356, 368, 374, 382. 405, 413 à 416. 434. 440, 451, 452, 486, 488, 500, 501, 508, 525. 526, 527. Artois(Marie-ThérèsedeSavoie, com- tessed), 52,53,57.137.138.140.146. 172, 173. 175. 177. 178. 197. 233,405 532 TABLE DES NOMS DE PERSONNES Astanières (d'), 507. Astorg (comte d'), 10. Asturie (prince des), voy. Charles IV. Attila, 4i5, Attilly (d'), 145. Aubier, 374, 378. 386 à 388, 392 à 394, 396à402, 404, 408,492,513,514. Aubusson (comte d'), 260. Audouin (Xavier), 461. Aufridius, 100. Augeard, 420. Auger (comte d'), 110, 111. Auguste (prince Auguste d'Angle- terre), 123. Auguste m, 272. Aumont(ducd'), 3,5, 230. Aurillac (baron d'), 371. Auteuil (d*), 21. Auteuil (chevalier d'), 14, 15, 235. Autichamp (Charles d'), 392. Autichamp (comte d'), 392. Autichamp (marquis d'), 19, 21, 24, 29, 49, 138, 16y, 171, 175, 212, 223, 235, 290, 392, 440. Autichamp (marquise d'), 7, 19, 21, 29, 176. Autriche (empereur d') (voy. Léo- pold. François, Hongrie)', 31, 171, 173, 351, 358, 359, 373, 406, 452, 482, 484, 485, 491. 516, 518, 527. Autun (évêque d"), voy. Talleyrand. Avaray (comte d"). 238, 259. 286, 340. Ayen (duc d'), voy. Noailles, 229, 289, 347. Aymar (d'), 321. Azara (Joseph-Nicolas, chevalier d'), 74. Bachmann. 377, 381, 387. 466. Bade (margrave de), 232. Bade (prince héréditaire de), 232. Badens (marquis de), 163, 205. Badens (marquise de), 205. Bailly (Jean-Sylvain), 16, 143. Balbi (Ànne-Jacobée de Caumont La Force, comtesse de), 246, 251, 257. 260, 261, 278. 2S5, 307. 318, 331, 341, 342, 451. Balbo (M"), 187. Balincourt (marquise de, née de Po- li gnac). 138. Balivière (abbé de), 35, 101, 102, 110, 111. Ballainvilliers (de), 290, 343. Ballainvilliers (M»»» de), 373. Bampfylde (Milady),49. 107, 108. Barbaroux (Charles), 376, 379. Barentin (de), '^3, 241. Barentin (Charles - Louis - François de), 28. Barentin (M»» de), 213. Bareuth (margrave de), 91, 131. Barnave (Antoine -Pierre- Joseph - Marie). 14, 160, 207, 209, 240, 279. Baronnat (M»« de), 206. Barruel (Augustin), 403. Barwick, 336, 356, 413, 440. 441 . Basenelli (M"»), 123. Bassenheim (comte de), 307. Bataglia (M""), 123. Bavière (duc de), 30. Bavière (électeur de), 510. Bazire (M°"), 472. Beaucourt (de), 243, 518. Beaudeau. 271. Beaugeard, 397, 400. Beauharnais (marquis de), 3. Beauharnais (Alexandre, vicomte de), 237, 407. Beauharnais (Fanny, comtesse de), 103, 478. Beaujon, 279. Beaulieu (J.-P., baron de), 339, 498. Beaumarchais (P.-Auguste Garon de), 456, 465. Beaumets, 407. Beaumont (comtesse de, née de Montmorin), 160, 461. Beaune (vicomte de), 164, 347, 363, 364, 445, 448. Beausset (abbé de), 161. Beausset (chevalier de). 161. Beauvau (Charles-Juste, prince de), 142. Beauvau (M»» de), 471. Becare, 480. Belair (de), 383. Belbœuf (de), 507. Bellegarde (de). 356, 412, 432. Bellegarde (marquis de), 347. Bellentani, 59. Belmonte, voy. Pignatelli. Belmonte (princesse), 85,91,104. Bel«unce (chevalier de), 15, 34, 176 1. An mot « empereur ». TABLE DES NOMS DE PERSONNES S33 Belsunce (Henry de), 34, 176. Bérenger, 64. Bérenger, (comte de), 260, 331. Bérenger (M»*), 76. Bernard (Samuel), 279. Bernardi. 2i)9. Bernini (Giovanni-Lorenzo. dit le cavalier Bernin), 181. Bernis (François-Joachim de Pierres de), 74, 75, 110, 310. Berry (Charles-Ferdinand, duc de), 17, 23, 25, 70, 142, 162, 177. 405, 424, 440. Berthier, 144. Berthier (Louis-Benigne-François), 144, 160. Bertin (M°"), 71. Bertrand de Molleville (Antoine- François, marquis de), 513. Besenval (Pierre- Victor, baron de), 12, 311, 3! 2, 466. Besse (M"* de), 206. Béthisy (chevalier de), 44. Beurnonville (P. Riel de), 427. Bigot de Sainte-Croix, 3, 295 à 299. 301, 303, 307, 316, 321. Billaud-Varenne (J. -Nicolas), 379. Biron (Armand de), 407. Bissy (comte de), 279. Bissy (comtesse de, née Teyssier), 279. Blacons (marquis de), 7, 348. Blondel (chevalier), 519. Blondin, 44. Boisgelin (abbé de), 460. Boisgclin (chevalier de), 291 . Boisgelin (vicomte de), 148. Boisseuil (comte de). 196. Boissieu (de), 377, 380. Bombellcs (Marc-Mario, marquis de), 118, 121, 123, 220, 241. Bonibelles (marquise de, née Mac- kau). 118, 135. Bonjour, 393. Bonnay (marquis de), 238, 280. Bonneval (abbé de). 63, 145. Bontems, 279. Bordeaux, 316. Bordier, 159. Borghèse (prince), 75, 76. Borghèse (princesse), 76. Borie, 379. Bosquillon. 462. Bosredon (de). 205. 216. Bosredon (famille do), 274. Bosredon (comte de), 138, 213. Botterel (comte de), 519. Bouchage (du). 385, 395. Bougainville (L.-Antoine de). 270. Bouille (Fr. -Claude-Amour, marquis de), 237, 239, 240, 241, 255, 260, 285, 288, 306, 340, 350, 351, 397. Bouille (Louis-Joseph-Amour de), 288. Bouillon (princesse de), 183, 494. Boula de Nanteuil, 218. Boula de Nanteuil (M"», née Lenoir), 218. Boulets (M""» des), 64, 70, 76, 107, 108, 109, 118. Boullainvilliers (comte de), 27, BouUogne (M-*), 157. Bourbon (maison de), 23, 58, 84, 152, 182, 199, 252, 305, 317, 325, 376. Bourbon (abbé de), 44. Bourbon (Louis-Henri-Joseph, duc de), 15, 16, 27, 28. 39, 138, 176. 236, 285, 313, 357, 360, 363, 391, 405, 406, 436, 448. 501. Bourbon-Busset (comtesse de). 57. Bourcet (de), 169. Bourdon (Léonard, dit de La Cros- nière), 379, 394, 480. Bourgogne (duchesse de), 154. Bourmont (de). 183. Bouthillier (de), 290. Bouvrac (comte de), 3. Bouyon, 393. Bouzols (marquis de), 347, 363. Boyer (François), VIIL Brachet (M-* de), 236. Brancas (famille de), 275. Brancas (duchesse de), 26, 220, 236. Braschi, voy. Pie VI. Braschi (duc), 77. Braschi (duchesse). 77. Brassac (de), 464. Brauner (de), 121, 123. Brawn (M-«), 76. Bréhant (marquise de), 417, 418. Brendel, 224. Breteuil (Louis-Auguste Le Tonne- lier, baron de;, 10, 26, 71, 118, 164, 171, 220, 231, 236, 241. 274, 275, 293, 359, 413, 416, 417, 449, 510.515. 529. Breuilpont(de), 357. Brézë (Henri-Evrard, marquis de Dreux-Brézé). 397. S34 TABLE DES NOMS DE PERSONNES Eriges (comte de), 378, 381, 386, 397. Brillonet, 171. Brionne (comtesse de), 34, 52, 68. Brissac (duc de), 150, 368, i,2i, 461, 479 à. 4Si. Brissot(J.-Pierre), 376, 403. 453, 461, 479. Broglie (laaiille de), 875. Broglie (M°" de), 160. Broglie (prince de), 279. Broglie (princesse de), 279. Broglie (prince Victor de), 522. Broglie (Victor-François, duc de), H, 13, 16. m, 243, 245, 251, 255, 256, 266, 268, 274, 285, 289, 329, 337, 339, 340, 342, 348 à 330, 352, 365, 414, 428, 432, 439, 440. 446, 447, 449, 491, 496. 499, 510, 526, 527, 529. Broves (vicomte de), 392. Bruslart, voy. Genlig. Brunswick (prince héréditaire puis duc de), 91 . 123, 315, 328, 348, 350, 351, 356, 358, 359, 367, 369, 372, 374, 375, 412, 413, 418, 423, 426, 428 à 431, 433 à 435, 437, 452. 456, 503. Buffon (M-»» de), 472. Buob, 462. Bureau de Puzy, 406, 407, 510. Burke (Edmond), 256. Busca, 74. Busselot, 293. Bussy (de), 145, 295, 357. Bussy (M-'de), 206. Cacciapiati (marquis), 49. Cadignan, 258. Cagliostro, 210, 211, 226. Cagliostro (M-«), 211. Cagnette (M»»), 34. Caillemer (Cli.-Fr.), 479. Calon, 396, 399, 401, Calonue (de), 357. Galonné (Charles-Alexandre de), 163, 164, 170, 173, 212, 220, 221, 245, 246, 231, 235, 272, 278. 284, 285, 290, 291, 314, 31b. 318, 341, 344, 354. 359. 363, 367, 411, 413, 414. Caltanisetta (comtesse), 105. Carabiano (marquis de), 54. 186. Cambiaino (marquise de). 180. Gamin (M"«), 187. Campinados, voy, Théroign*. Camus, 14. Canillac (comte 4e), i, 413. Canova, 81. CapelIo(M'i«), 54. Caqueray (M"* de), 64. Garaglio, 180. Caraglio (marquise de), 185, 186. Garaman (comte de). 141. 370, 371, 409, 419, 438, 439, 440, 444, 443, 448. Gardo (comte de), 308. Carignan (prince de), 53, 68, 69. Carignan (princesse de), 52. 60, 68, 69, 156. 168, 173, 180,181. Carignan (prince de), 60, 468. Carignan (princesse do, née Chr.- Hen. de Uesse-Rheinfels). 60, 468. Cari, 404., Carlos (don, Charles 111, roi d'Es- pagne), 95. Garneville (de), 367, 518. Carra, 403. Carra (M"*), 187. Garrotto (M- Del), 187. Casaccio, 117. Casalès, 281. Cassano (duchesse do), 8b, «3. «8, 99, 103. Gassel (comtesse, née Leutrum), 6. Cassiny (M"« de, née de Pezay), 242. Casteja (de), 391. Castel Delfino (M»« de), 187. Gastelberg (doj, 388. Caslcllane (M"* de, uée de Jaroac), 158. Castellane-Saumerv (comtesse de), 188. Casteinau (baron de), 138, 290. Gastion (M»» de), 187. Castries (famille de), 273. Caatries (duc de), 165. Castries (Charles-Eugônc-Gabriel de la Croix, marquis de), 161, 183, 231, at52, 285, 290, 306, 326, 330, 411, 412, 416, 486,527. Catherine 11, voy. Russie, 271, 274, 304, 340, 517. Calholica (princesse), 86, 107, 110. Caumont de Seyslres (do), 144. Caumont La Force (familc de), 276. Cavacepi, 81. Cavour (marquise de). 180, 187. Cayla (comte do). 9, 21, 29, 39, 43, 49. TABLE DE8 NOMS DE PERSONNES &35 Caylus (duc de), 1(42, 361, 371. Gaylus (duchesse de), 260, 331. Gaze (M. et M»- de), lo9. Gazolte (J.), 464. Cazotte (M'io), 464. Celesini, 179. Cerisier, 402. Cernay (M"» de), 20o. Ghabert(de), 321. Ghablais (duc de), 54, 56, 58. Giiablais (duchesse de), 54, 56, 58, 178. Ghabot, voy. Rohan. ChaboL (François), 456. Chabot (vicomte de), 400, 402. Ghabrillant (comte de), 238, 258, 286. ChalTaut (du), 171. Ghaffoy (de), 507. Chalabre (baron de), 205. Ghalons (chevalier de), 371. Ghalup (comte de), U'i, 488. Ghalus (comte de), 323. Chambner (baron de), 58. Ghambora (mar(|uis de), 519. Gharabray (marquis de), 163. Ghamilly (de). 397, 472. Champcenetz (chevalier de), iùô. Ghampcenetz (M»» de), 76, 88, 119. Champllour (do), VU, 269, 408, 412, 418, 4.54, 501. Champion, 385, 395. Champlost (baron de), 397, 462, 472. Ghantorenne (de), 462. Chapelier, 14. Ghapt, voy. Rastignac. Ghardier, 471. Gharlemagne, 29. Charles (arciiiducl, 37.'). Charles I", 401. Charles IV. 95. Charles Vil, 62. Chamailles (M-"» de), 76, 20ti. Chamois, 403, 462. Charost (M»» de, néo de Tourzcl), 476. Chartres (duciit-sse de) surnom, 36. Chartres (Louis-l'hilippe, duc de), 19, 337, 338, 499. Cbateauneui-Rundon (nian|uis de), 291, 407. Chateignier (de), 352, 506. Chateignier (M»* de), 506. Chateigiiior (vicoaitc de;, 506. Chatelet (duc de), 277. ChalelluB (conite de), 199. Chatellus (comtesse de), 196. Ghatillon (duc de), 463. Chaulet, 466. Ghaumette (Pierre-Gaspard). 379. Chauvelin (Bernard-François, mar- quis dp), 512, 519. Chauvigny (comte de), 165. Chazerat (de), 446, Chefl'ontaines (marquis de), 519. Chénier (André do), 403. Cherisey (M°"> de), 373. Ghevreux (dom), 458. Choderlos de La Clos, 3. Choiseul (famille de), 275. Ghoiseul (baron do), 52, S5, 57, 141, 163, 330. Ghoiseul (comte de), 21, 29, 49. Choiseul (duc de), 64, 105, 239, 247, 277, 287, 378, 391, 397. Ghoiseul|(Etienne-François, duc de), 89, 149, 150, Choiseul (duchesse de, néa de Stain- ville),233. Choiseul (Hippolyte, comte de), 57. Choiseul-Praslin (de), 57, Choisy (de), 174, 175. Gliomel, 53. Ghousy (de), 210. Ghousy (M"» de), 76, 805, 210. Christin, 212. Christine (Marie-Christine, archidu- chesse), 23, 26, 275, 288, 321, 3B9, 449, 515. Clairon (Claire-Joséphine Léris de La Tude), 91. Clarac (marquis de), 145, 160, 436. Clavière (litienne), 396. Clément de Sainte- Palaye, 462. Clerfavt (comte de), 'Abl, 36'J, 372, 418,'42.{, 426 à 428. 434, 438, 4&2, 498. Clermont d'Amboisc (marquis de), 378, 391. Clermont-Gaiterande (marquis >)e)» 378. Clermont-Mont-Saint-Jean (marquis de), 163. Clermont-Tonuerre (comte de), 3, 4. Clery, 521. Clootz (J.-B., dit Anacharsis), 400. Coétlogon (marquise de), 57, 138. Goigny (famille de), 275. Goiguy (chevalier de), 2Ii2. Goigny (comte de), 164, 252. 519. Cuigny (duc de), 258, 512. 536 TABLE DES NOMS DE PERSONNES Coigny (marqnis de), 89, 188. Coigny (marquise de, née de Con- flans), 512. Coigny (M" de), 147. Coibert-Maulévrier (comte de), 31. Coligny (M"» de), 270. Collegno (marquise), 187. Collenot d'Angreraont (Louis-David), 454. Collier de La Marlière, 258. Collin, 379. Gollinet de Labaud, 329. Collot d'Herbois (Jean-Marie). 379, 454. Cologne (électeur de) (voy. Maximi- lien), 31, 317, 504, 515. Colonne (connétable), 77. Colonne (M"), 77. Coltellini (M"«), 92. Condé (famille de), 17, 21, 368. Condé (Louis-Joseph de Bonrbon, prince de). II, 9, 11, 14, 15. 17 à 21, 23, 25 à 31, 34. 37, 39, 42, 48, 49, 55, 60. 64, 65, 69, 70, 137, 138, 141, 142, 145, 152, 153, 163, 164, 168, 169, 171, 173 à 177. 182, 183, 188 à 190, 194, 211, 218, 223 à 225, 228, 234 à 236, 241, 244 à 246. 257. 2«6, 276, 278, 285, 293. 295. 298. 300, 301, 305, 306, 313, 316, 318, 319. 332. 348, 350, 351, 354, 356, 357, 360 à 362, 391. 432, 468. 501, 515 à 517, 527, 529. Condé (princesse de, née Rohan- Soubise), 153. Condé (Louise-Adélaïde de Bourbon, princesse de). 15, 19, 21, 24. 29, 50, 153 à 155, 176, 183, 189, 244, 306, 362, 516. Condorcet (M.-J.-Ant -Nie. Caritat^ marquis de), 3, 289, 380, 396, 400,' 403. Conflans (marquis de), 512. Contarini, 133. Contarini (M"»), 123. Contai (M»»), 216, 326. Conti (Louis -François -Joseph de Bourbon, prince de), 26, 27, 142, 20K 257. Conti (princesse de), 182, 204. Conty (chevalier de), 18, 235. Conzié (de), 145. Coquereraont (M»» de), 222. Corbara (duchesse), 77. Corbière (de), 432, 449. Comaro, 133. Cornaro (M-«). 123. Correr (M»»), 123, 128. Coscia (duc de), 85. 86, 91. Cossé (famille de), 275. Cossé (comte de), 285, 286, 368. Goulon (M»»), 209. Courson (M»« de), 204. Courtivron (M»» de), 64, 206. Couttard, 396. Covet, voy. Marignane. Grammer, 214. Craon (famille de), 275. Craon (princesse de), 243. Crassier (de). 407. Craven (Elisabeth), 91. Cravetle (M" de), 187. Crawford, 237. Crescentini, 76. Creusé La Touche, 479. Crevischi (M""), 54. Criminil, voy. Le Merchier. Cristin, 314. Crouy (famille de), 275. Crussol (famille de), 275. Crussol (bailli de), 157, 308. Crussol (duchesse de, née de Chatil- lon), 463. Crussol dAraboise (marquis de), 352. Cubières (de), 397, 478. Cubiùres (Michel, chevalier de. dit DoraUCubières), 105, 478. Curchot, voy. Necker. Cusani (comtesse), 50. Cusline (Adam-Philippe, comte de), 407. 447, 502. Damas (famille de), 223. Damas (baron de). 330. Damas (Alexandre, comte de), 223, 224, 235. Damas (Charles, comte de), 239, 247, 276, 277,286. 511. Damas (comtesse de), 235. Dammartin (comte de), 69. Damont, 80. Dampierre (marquis de), 239, 431. Dampierre (marquise de), 431. Danielucci (M"»), 123. Danton (Georges-Jacques), 379. 395, 400, 403. 454 à 456, 4.b9. 460. 467. 471. 479. Dauphin (M. le), voy. Louis. TABLE DES NOMS DE PERSONNES 537 Dauphine (M— la), 272. Davia (M-"). 92, 95, 98. David, 8.S, 86. David (J.-L), 80. Davout (Louis-Nicolas), 530. Delaubrière (M'»«), 206. Del Borgo (marquis), 182. Del BorKo (marquise), 58, 180, 186. Deluc, 45. Denon (Dominique-Vivant), H9, Dentice (prince), 104. 106. Deriem, 394. Descorches de Sainte-Croix (mar- quis), 26. Désilles. 160. Desmoulins (Camille), 379. Desnos (abbé), 417. Deux-Ponts (Max, prince de), 153,236. Deux-1'onts (princesse de), 236. Diesbach (de), 460. Dietrich, 305. Dietrichstein, voy. Kinsky. Dillon, 336, 356. Dillon (Arthur, comte), 407, 507. Dillon (Edouard, comte), 35, 175. Dillon (Henri), 507. Dionis du Séjour (Achille- Pierre), 4. Dorât, voy. Cubières. Doria, 12o. Doria (princesse), 77, 156. Dordt (baronne de), 505, 506, 50'J. Douet. 204. Drouet. 239. Du Barry (comte, dit Roué), 147, 148, 149. 370. Du Barry (Guillaume, comte), 148, 370. Du Barry (Marie-Jeanne Vaubernier, comtesse), 146 à 152. 461. Du Barry (vicomte), 147. Du Barry (vicomtesse), 150. Dubois de La Mathonic, 378. Dufreisse-Duchey, 280. 281. 371. Dugazon (M»", née Louise-Rosalie Lefèvre), 311. Duhem, 477. Dulau (J.-M). 457. Dulau d'Allemans, 346. Duminique (baron). 273, 296, 297, 307, 317. Dumouriez (Charles-François), 42?, 426, 427, 429, 430. 433, 435, 436, 440, 452. 498. 499, 504. 507,514, 520. Duplessis-Mauduit, 292 . Duport (Adrien), 3, 4, 5, 160, 207, 209. 407. Duport du Tertre (Louis-François), 237. Duras (M"» de). 10. Durfort (famille de), 275. Durfort (comtesse Etienne de), 252. Durfort (Louis, comte de), 70. Durfort (comtesse Louis de). 70. Durfort-Léobard, 289. Durget, 280. Durosoy, 402, 454. E E... (des), 37. Ecquevilly (marquis d), 17. Edgeworth de Firmont (Henri-Es- sex), 521, 523. Egmont (comte d'), 105. Eix (baronne d'), 514. Elisabeth de France (Philippine-Ma- rie-Hélène), 118, 154, 165, 233. 287, 380, 384, 397, 398, 418, 454, 470, 472, 520, 521. Elisée, 412. Elliot (George-Auguste). 28. Ellieot (M»'), 76. Enghien ( Louis-Antoine-Henri de FJourbon. duc d). 15, 20, 28. 42. 182, 212. 234, 235. 357. Eprémesnil (J. J. Duval d'), 3, 375. Erizzo (M-). 123. Eriach (baron d), 34, 183. Ern (M""»), 76. Ernest. 460. Escars (famille d') (voy. aussi Pé- russe). 275. Escars (baron d'), 290. Escars (comte d'), 229. Escars (François, comte d'), 157, 173. 175, 255, 353. Escars (comtesse François d"), 204. Escars (marquis d').',145, 169, 174. Escayrac (marquis d'), 160. Espagne (reine d'), 251. Espagne (roi d'). 513. Espinchal (comte d), I, 31, 486,524. 528. Espinchal (comtesse d', née de Cha- vagnac), I. Espinchal • (Louise-Gabrielle de Gau- 1. Au mot « Espinchal » on au mot «. ma femme ». 538 TABLE UE8 NOMS UE PERSONNES court, comtesse d'), II, 10, H, 24. 25, 34, 35, 52, 71, 114, 137, 140, 141 , 155. 174, 177, 199, 2H, 212, 214, 319, 320, 342, 482, 483, 510. Espinchal (AIe.tis d'), 320, 342, 349, 453, 488, 529. Espinchal (Hippolyte d'), V, VIII, 319, 320, 334, 349, 446, 529. Espinchal* (Louis-Henri d), VI, 114, 123, 126 à 128, 130, 134 à 137, 174, 177, 180, 181, 199, 203, 206. 212, 214, 225, 234, 249, 307, 320, 349. 419, 446 à 450, 496, 497, 509, 529. Estaing (Charles-Hector, comte d'), 65, 66, 238. Esterhazy (comte d'), 252, 255, 290. Esterhazy (duc d'), 23, 24. Esterhazy (prince d'), 357. Estourmel (marquis d), 307. 308. Estrées (Louis-COsar Letejlier, comte d'), 254. Eligny (chevalier d'). 392. Eugène (prince), 68. Eymar (d"), 225. Fabre d'Eglanttoe (l'h.-François-Na- zaire), 379. Falotto (M"») de), 187. Falkenstein (comte de) (voy. Jo- seph II), 69. Fargues(de), 458. Fargues (comte de), 138. Fargues (M"» de), 276. Faucigny-Lucinge (comte de), 163. Félicité (princtss)e, 56, 178. Féncloa (marquis de), 35. Ferdinand (archiduc), 49, 56, 133. Ferdinand IV (voy. Naples), 95. 96, 97. Ferolita (princesse), 86. 107. Ferrand, 3, 141, 243. Ferrére (M"»), 187. Fersen (comte de), 237, 278. Figaro, 44, 45. 46, 71, H 5. Fissartde Rouvre (de), 136. Filz-James (commandeur de), 336. Fitz-James (duc de), 336. Fitz-James (duchesse de), 382. Flachslanden (baron de). 285. Flesselles (Jacques de), 12. Fleuiieu (do), 477. Fleury (M"»), 272. Fleury (famille de), 875. Fleury (duchesse de), née de Coi- gny), 165. Fleury (vicomte de), 361. Floirac (abbé de), 320. Floirac (marquis de), 320. Foissy, 159. Folleville. 494. Fontaines (des), 46^. Fontana, 111. Fontette (de), 99. Fosse-Landry (comtesse de), 463. Fougières (comte de), 233. Fougières (comtesse de, ntie de Vau.x),233, 234. Fougy (M"» de), 159, 307. 431. Foullon (Joseph-François), 160 Fouquet (M" de), 373, 412. Fournier. 376, 379, 480, 481. Fo\ (Charles-Jacques). 511. Franck, 244. Franclieu (cliovalior de). 40a. François (archiduc, puis empereur d'Autriche), 316, 317, 331. François I", 62. Frédéric II (Le Grand), 208, 315, 355, 436. Frédéric-Guillaume II, 267. ÎIO. 339. Freiden (baronne de), 248. Fresia (M"°), 187. Freteau, 407. Fron, H3. Fron (M"), 124, 131. Frondeville (de), 519. Fumel (comte de), 370. Fumel (mari|uis de), 259. Funck Brentttjio, U. Gabriac (M"»» de). 243. Gall, 87. Galles (priuco de), 315. Gallilct (baron de), 339. Gand (famille), 275. liarat (Dominique-Joseph). 521. Garran de Coulon (Jean-Philippe), 479. Garrin (M»«), 187. Gatlinara (marquise), 187. Gelb (de), 231. Genevois (duc de), 56. 1 . .\u mot « mon fils ». 1 TABLE DES NOMS DE PERSONNES 539 Genlis (AJézis Rruslart, marquis de Sillery, comte de), 33. Genlis (Félicité-Stéphanie Ducrest de Saint- Aubin, marquise de Sillery. comtesse de). 19, 337. 338. Genlis (marquis de), 427. Gensonné (Armand), 3SÏS, Gentil, 397. George III, 519. Georgi (M"»), 114. Geraci (princesscj, 8a. Gerduck, 336. Gesner (Salomon), iii. Gherardini (marquis de), 53, 58, 140. Gherardini (marquise dej, 53, 59, 63. 155. Giainboni, 64. Gibbes (M"«). 76. Ginestous (de), 506. Ginestous (M°"> de). 243. Ginestous (marquis de), 3S2. Ginestous (mar(iuise de). 382. Ginguené (P.-L.;, 403. Giustiniani, 133. Giusliniani (M"»;, 123, 124, 126, 131. Glandevès (de), 64. Glocosicr (duc de), 148. Gluck (Christophe), 184. Gobet, 198. Godschod, 432. Goguelat (François, baron de), 397, 400. Gontaut (manjuise de) . 203. Gonti«r-l5iran, 280. Gorsaigne (marquis de), 186. Gorsas, 403. Gourbillon (M-), 239, 259, 331. Gouvion, 234. Gra d"), 486. Harcourt (famille d), 273. Hargicourt (marquis d'), 370. Hargicourt (marquise d", née de Fu- rael. 370, 371. Ilarnoncourt (d'), 406. Ilarl (lîmma), 88, 89. Ilarville (d), 407. llarville (M»» d'), 147. Haussonville, 465, Ilautefort (comte Louis d'), 286, 341. Ilautefort (comtesse Louis d', net de La Grandville), 243. Ilauteville (d"), 200. Havre (famille d'),275. Havre (duc d'), 231, 290, 473. Havre (duchesse d', née do Montmo- rency-Tingry), 473. Havrincourt (marquis d'), 4M. Hébert. 380, 458. Hébert ( Jacquea-René), 379, 468, 471. Hébrard, 329. Hector (comte), 280, 321. Hector (M™» d"), 486. Helmstatt (comte d'), 70. Helmstatt (Louis, comte d). 243. Hénin (prince d'), 17. 141. 142, 157, 286. Hénin (princesse d'), 183. Henri IV, 62. 63, 67. 195, 207, 268. 281,. 342. Hérault do SéchelJes (Marie-Jean). 165, 166. Herba (marquise). Su. 540 TABLE DES NOMS DE PERSONNES Hermigny (d'), 404. Hervilly (marquis d'), 378, 383, 386, 389, 397, 400. Herwey (lord), 45. Hesse (Charles, prince de), 277. Hesse (landgrave de), 248. Hesse-Cassel (landgrave de), 503. Hesse -Darmstadt (landgrave de), 319. Hesse-Rheinfels (princesses de), 60. Hesse-Rothenbourg (landgrave de), 277, 494. Hesse-Rothenbourg (princesse de), 494. Hohenlohe (princes de), 319, 357, 369,372. 411, 426 à 428, 452. Hongrie (roi de) (voy. Autriche), 317, 337, 339, 351. Hue, 472. Huguenin, 379, 381,394. Hugues-Capet, 523. Hunolstein (baronne d'), 373. Irlaud de Baroges, 353. Isenbourg (prince d'), 243, 244. Jaci (prince), 103, 104, 109. Janviile (M. et M»* de), 225. Jarente (abbé de), 198. Jarnac (de). 158. Jaucourt (François, comte de), 279, 285, 456. 465. Jaucourt (marquis de), 246, 251, 278, 308. Joinville (de), lit. Joly, 384, 385, 395. Joseph II, 49, 58, 69, 235, 317. Jouneau, 464, Jourgniac de Saint-Méard, 403, 464. Juigné (marquis de), 353. Julie (M"»), 311. Kellermann vPf&QÇO>s-Christophe), 224. 426. 428, 433. Kermadec (de), 322. Kerpen (baron de), 273. Kerpen (baronne de), 307. Kerpen (chanoinesse de), 505, 509. Kinsky (de), 315. Rinsky (comtesse de, née Dielrichs. tein), 30, 135, 136. Kutz (M"»), 76. La Baume (M»» de) , 206. Labdan (abbé), 235. La Bélinaye (comte de), 130. La Billarderie (de), 221. La Blache (M«" de), 486. La Borde (Jean-Benjamin de), 33. Laborde (de), 315. Laborde de Meréville (de), 315, 316. Laboulaye (de), 204. La Bourdonnaye (vicomte de), 26. La Briflfe (M- de), 220. La Carte (marquis de), 47, 48. La Chambre (M— de), 187. La Chapelle (de), 465. La Chapelle (comte de), 166, 167, 174, 289, 343. La Châtre (comte de), 278, 279, 286. 339, 519. La Châtre (comtesse de. née Bon- tems), 279. La Châtre (M- de), 147, 160. La Châtre (vicomte de), 353. La Chenaye (de), 472. La Cisterna (princesse de), 180, 187. Laclos (P.-Ambr. Choderlos de). 380. La Colombo, 234. La Côte (marquis de), 221. La Coudray (chevalier de), 353. La Fare (marquis de), 63. 145. La Fayette (Gilbert Motier, marquis de). 2, 12, 16, 22, 53, 63, 66, 143, 192, 193, 195, 205, 233, 234, 237, 241, 247, 277, 313, 328, 338, 347. 363, 378, 400, 405 à 407, 413, 472, 510, 511. La Ferronière (marquis de), 141. La Ferronnays (marquis de), 34. La Ferté Senneterre (comte de), 47. La Force (duc de), 318. La Galaisière (de), 160. Lage (M- de), 285. Lageard (de), 381. La Grandiùre (de), 321. La Grandville (de), 101, 107, 110, 135. La Grandville (M»» de), 243. La GuiciiP (marquis de), 101, 102, 107, 110, 115, 135. 416, 509. TABLE DES NOMS DE PERSONNES U\ La Guiche (marffuise de). 76, 97, 107, 109, 115, 135. 183. 509. Laizer (comtesse de), 212. Lalain, 472. Lalande (de), 72. Lally-Tollendal (comte de), 3, 4, 183, 456, 463, 514. La Marche, voy. Conti. La Marche (de). 519. La Marck d'Arenberg (Auguste, comte de), 209, 210. La Marlière, voy. Collier. La Massaye (comtesse de), 204. Lamballe (Louis de Bourbon- Pen- thièvre, prince de), 468. Lamballe (Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princessede), 77, 262. 263, 380, 382, 397, 454, 468 k 472. Lambertini (princesse), 77. Lambertye (marquis de), 352, 353. Lambertye (Amélie), comtesse de). 19, 21, "29, 176. Lambesc (Charles-Eugène de Lor- raine, duc d'Elbeuf, prince de), 10, 270. Lamcth (Alexandre de), 160, 165, 207, 209, 217, 279, 407, 510. Lameth (Charles de), 14,165, 207, 279. La Minière (de), 465. Lamoignon (de), 318. Lamoignon (de), 463. La Motte (comte de), 473. La Motte de Valois (Jeanne de Luz de Saint-Rémi, comtesse de), 473. Lange (M"»), voy. Du Barry. Langeac (comte de), 1, 2. Langhans (veuve), 34. Lanjamet (de), 233. Lantivy (marquis de), 171. 174. 181. Lanza (comtesse de). 180. Lanza (marquise de), 186, 187. Laon (évoque de la ville de), 282. La Porte (de), 321. La Porte (de), 454. La Porte (chevalier de), 441. La Porte (M»» de), 206. Laqueuille (marquis de), 2, 285. 290, 370, 371, 413. 448, 483, 488, 492. La Rianderie (de), 357. La Roche-Aymon (de). 324. La Roche-Aymon (marquis do), 370, 382, 448, 483, 488. La Roche-Aymon (marquise de), 382. La Rochefoucauld (famille de), 158, 275, 400. La Rochefoucauld (duc de). 3, 4, 400. La Rochefoucauld-Bayers (Fr.-J. de), 458. La Rochefoucauld-Bayers (P.-L. de), 458. La Rochelambert (M»» de), 19, 176. La Itousière !(marquis de), 2, 61, 62, 138, 290, 333, 343. La Rousière (M»» de), 138. La Rozière (de), 251, 289. La Salle (de), 65, 117. La Salle (marquis de), 232. La Salle Lezardière (de), 352. 506. La Sarre (chevalier de), 26, 142. La Saussaie (de), 34. Lascasas (de), 120. Las Ca.ses (M-«de), 263. La Serre (chevalier de), 397, 398, 400. La Touche, 407. La Tour d'Auvergne (famille de), 27b. La Tour d'Auvergne (comte de), 164, 183. La Tour d'Auvergne (comtesse de). 205. La Tour Maubourg (de), 240, 407, 510. La Tour Maubourg (chevalier de), 289. La Trémoille (famille de), 275. La Trémoille (chevalier de), 162, 321. La Trémoille (duc de), 145, 162. La Trémoille (duchesse de), 162. Lattier (M. et M»» de), 236. Launay (chevalier de), 27. Launay ( Bernard - René Jourdan . marquis de), 12, 27. Laurent. 44. 45. Laval (Achille de), 63. 123. Laval (duc de), 63, 123, 130. Laval (duchesse de), 518. Laval (vicomte de) (voy. Montmo- rency), 157. La Valdiggi (comte de), 191. La Valdiggi (comtesse de), 187. Lavalor (Jean-Gaspard). 213, 214. La Vauguyon (duc de), 10. La Vauguyon (duchesse de), 331 . La Verpill'ière (de), 214, 222. La Vieuville (de), 459. Lebel, 148, 149. Lebrun (Pierre-Henri-Marie Tonda, dit Lebrun-Tondu). 395, 396. 542 TABLE DE8 NOMS DK PERSONNES Lebrun (M»* Klisabeth Vigëe-), II, III, IV. V, 80, 81. Lecouteulx de Ganteleu (Jeau-Bar- tiiéleioy), 530. Lefèvre d'Amécourt, 221. Le Merchier de Criminil, 239, 259. Le Monnier (M"). 208. Lenfant, 4d0. Lenoir (Jeaû-Charlea-Pierre) , 146, 213, 218. Léon (prince de), 462, 175. 397. Léopold II, 174, 184, 199, 213. 224, 230, 241, 267, 288, 293, 294, 399, 304, 314, 316, 317, 334, 335. L'Epée (de), 465. Lepellelier do Morfonlaine, 146, 197. LepellctierdeSaint-Fargoau (Michel), 5, 407. Lepi'i (marquise Vittoria), 77. Le Roux, 23, 117. Le Roux, 379, 38b. Le Roux de La Ville, 383, 395. Léry (du), 480. Lessart (Antoine de Valdec de), 470, 479, 480. Leuti-um, voy. Cassel. Le Vasscur, 398. Lo Veneur, 407. Lévis (duc de), 258, 286. Leyffert, 469. L'Hôpital (comtesse de), 141. L'Huillier, 379, 394, 468, 471. Liancourt (duc de), 7. 139, 407. Liancourt (duchosao de), 222. Ligne (prince de). 419, 488. 494. Ligny (comtesse de), 204. Limon, 359, Litta (comtesse Max), 47, 48, 50, 53, Loniénie (le Brienno (Etienne-Char- les de), 111, 141,198. Longuève (Henri de), 280. Lorge (duc de), 280, 346, 347, 356, 360, 361, 369, 370, 448. 483, 488, 490. 492. Lorge (duchesse de). 57. Louis' (Dauphin de France). 143. 221, 524. Louis-Charles' (dauphin do France), 10, 240, 380, 385, 386, 391, 396, 47Û. 473, 474, 520, 521, 526. Louis-Joseph' (dauphin de France), 378. Louis IX, lo2, 583. Louis XII, 62. Louis XIV, 11, 14, 62, 69, 195, 402, 509. Louis XV, 17, 33, 146 à 150, 154, 196, 325. 413, 524. Louis XVI% I, 7, il à 17, 21 à 23, 25, 26. 31, 4B. 63, 65 à 67. 80, 112, 142, 143, 145, 146, 152, 155, 1.^8, 164, 167, 169. 171, 182, 192, 193, 195. 196, 207. 209, 210, 217, 220, 221, 227, 228, 231 à 233, 237 à 2*3, 247, 250 à 252, 254 à 258, 260, 266, 267. 269. 272 à 274. 270 k 280, 282, 284, 286. 289, 292, 293 à 300. 302, 312, 313. 317. 320, 324, 328. 333. 337, 339, 341. 344, 346, 348, 349, 351, 355. 356. 358, 359. 368, 372 à 378, 380 à 387. 389 à 402. 408, 413, 416 ù 418. 420, 422. 430, 431, 435, 436, 4.'i6, 458, 461 à 463, 467 à 473, 477, 478, 500. 507, 608, 511. 513 à 515, 517, 519 à 528. Louise (princesse), voy. Gondé. Louvet(J.-B.), 403. Louvois (M»» de), 220. Lubersac (de), 458. Lubormiska (princesse Alexandre), 10, 11. Luckner (Nicolas), 300, 306, 313, 444, Lusignan (de), 407. Lusignem (comte de). 205. Lusigneni (comtesse de), 205. Lusignem (marquis de), 3, 4, 66, 205, 467. Luxembourg (comte de), 346. Luxembourg (duc de), 284, 353. Luxembourg (prince de), ié'i. Luynes (duc de), 158. .Macarthy-Levignac (de), 274. Maclu'co (comte de), 361. Mackau (de). 383. Mackau(M«* de), 118, 382. Macneiuara (de). 292. Mahony (M. et M»» de), 236. Maillard, 357. Maillard (Stanislas-Marie), 469. 466. Maillardor (de). 377. BM, 466. Maillardor (de), 466. 1. Au mot <( M. lu Dauphin ». 2. Au mot « Louis XVI » ou an mot n Roi ». TABLE DE* NOMS DE PERSONNES Ui Maillé (famille de), 275. Maillé (duc de), 382, 391, 481. Maillé (duchesse de. née Fitz-James), 382. Maillé (vicomte de), 391. 461. Maillebois (de) . 242. Maillebois (comte de), 254. Maillebois (J.-B. -François Dosmarets marquis de), 254, 255, 292. MaiUy (J. -Auguste, comte de), 378, 383, 387. Mailly-Nesle (famille de), 275. Maiily-Neale (Louis de), 270. Mainlier (clievalier de), 235. Malodanl (do), 239. 277, 28'.». Malesherlje.'; iChiétien-Guiliaume La- moignon de), 514. Male.spina (marquise), 86. Mallet du Pan (Jacques), 333, 403. Malouet (l'ierre-Viclor), 333, 391. Mandat (Galiot de), 376, 377, 379, 381, 384. Mandelot (comtesse de), 183. Mansi (comtesse de), 30. Manuel (L.-l'icrre), 379, 395, 402, 403, 454, 456, 462. Maral (Jean-Paul), 379, 403. Marcellangoa (de), 145. Marchesi. 77. Marguerie (de), 464. Marie, 26, 138,142. Marie-Antoinette d'Autriche ' (reine de France), 11, 14. ii, 24. 26, 32, 66, 67, 81, 84, 145, 146. 149. 150, 164, 167, 171. 188. 200. 219. 220. 224. 226 k 228, 231. 233, 247, 251, 252. 259, 263, 274, 277, 287. 293. 295, 299, 313, 317, 334, 335, 339, 358, 359, 374, 380, 382 à. 386, 398. 396 à 402, 413, 416 à 418. 454, 463, 464, 406 à 473, 515, 520, 521, 527. Marie-Caroline d'Autriche (reine de Naplcs), 95. Marie-Thérèse d'Autriche (impéra- trice), 95. Marie-Thérèse-Charlotte de France *, 240, 380, 384, 397. 398, 399, 474, 520, 521. Marignane (de Covet, marquis de), 207. Marini (M-), 123. Marmande (de), 35S. Marquis (J. -Joseph), 479. Marsanne (comte de), S45, 371. Marsico-Nuovo, voy. Pignatelli. Martanges (de), 428, 432, 433, 449, 4o3. Martin, 7, 280. Mascon (comte de), 2. Masson (Frédéric), VIII, 529. .Matignon (de), 44. Matignon (M°" de, née de Breteuilj, 26, 71,220, 236. Maulévrier, voy. Colbert. Maupeou (Roné-Nicolas-Gharles-Aa- gustin de). 149. Maurepas (Jean- Frédéric Phélip- peaux, comte do), 242, 243. Maurichedi (M"«), 179. Mauricnne (comte de), 56. Mauroy (vicomte de), 265. Maury (abbé), 5, 66, 209, 281. Maussabré (de), 461. Mausslon (M. et M"» de), 159. Max (comtesse), voy. Litta. Maximilien, 81. Maximilien ( Maximilien- François- Xavier (électeur de Cologne), 31, 32. Mayence (électeur de), 189, 228, 235, 236, 246, 265, 294, 296, 297, 300, 332, 359. Médavy (M. et M»» de), 205. Meintier (de), 21. Melissano (princesse). 85. Menafoglio (M""), 187. Menageot, 80. Menars (M»" de), 307. Meiiou (Jacques-François de), 377, 381, 407. Mercier (M"«). 64. Mercy (M"" de), 206. Morlet, 395. Merlin, 401. Mesdames (M"« Adélaïde et M»» Vic- toire) (voy. ces mots), 192 à 199, 323 à 328, 466. Messey (comte de), 236. McurlcolTre, 83, 93. Michel-Ange, 112. Migieu (comtesse de), 197. Migieu (M»» de), 64. 76. Milfsi (M-) 47, 48. Mioinandre (de), 66, 289. 1. Au mot « Marie-Antoinette » ou au mot « Reine ». 2. Au mot a Madamv Royale » ou « Madame ». 5U TABLE DES NOMS DE PERSONNES Mirabeau ( André - Boniface - Louis Riquetti, vicomte de, dit Mira- beau-Tonneau), 66, 163. 168, 226, 228 à 231, 252, 305, 319, 357, 432. Mirabeau (Gabriel-Honoré Hiquetti, comte de), 14, 38, 207 à 210, 228, 229, 370. Mirabeau (Victor Riquetti, marquis de), 207. Mirabeau {vicomtesse de) 228, 231. Miran (marquis de), 140, 194, 249, 252, 289, 308, 370, 525, 526. Miran (marquise de, née de Selle), 141. Miremont (M»* de), 505. Mirepoix (marquis de), 4, 5, 63, 284. Mirepoix (marquise de, née de Mont- boissier), 284. Mocenigo (M-), 123, 128. Mocenigo (Lauretta), 126. Modène (duc de), 204, 308. Moelien (M. et M»» de), 506. Moié de Champlatreux. 463. Monaco (princesse de), 19, 21, 29, 17e. Monaco (princesse Joseph de, née de Stainvilie), 29, 188, 233. Monceau (du), 147. Mondragon (de), 392, 397. Monge (Gaspard), 396. Monjoie, 402. Monmoni (comte de), 127. Monneron (Aug), 465. Monrose, 37. Mons (comte de), 144. Monspey (comte de). 489, 491, 492. Monspey (marquis de), 253, 499. Montagnani, 81. Montagu (marquis de), 347. 363. Montaignac (marquis de), 26, 142. Montansier (Marguerite Brunet, dite M"«), 393. Montauroux (de), 144. Montant (M"» de), 285. Montaut (M»» de). 285, 307. MontbaiTcy (de), 260. Montboissier (famille de). 275. Montboissier (comte de), 283, 284, 336, 415. Montboissier (comtesse de, née de Rochechouart), 284. Montboissier-Canillac (vicomte de), 269. 309. Montbarrey (de), 242. Montbel (comtesse de), 57. Montchal (M. et M-), 205. Montchal (vicomte de), 17. Montcrivello (comtesse de), 187. Montesquieu (baron de), 267. Montesquiou-Fezensac (Anne-Pierre, marquis de), 3, 4, 5, 139, 218, 258, 267, 407, 447. Montesson (MM. de), 28. Montesson (comte de), 138. Montesson (M">« de), 138, 213, 243. Monteynard (de), 254. Monteynard (comte de), 164. Monteynard (Hector, comte de), 506. 507. Montferrat (duc de), 56. Montfort (M- de), 187. Montgon (de), 478. 480, 481. Montholon (de), 326. Monticello (comtesse de), voy. Roero. Montléart (comtesse de). 260, 307, 331. Montlosier ( François - Dominique Reynaud de), 238, 332. 333, 371. Montmorency (famille de). 275. Montmorency (baron de), 220. Montmorency (baronne de, née Mati- gnon), 26, 220, 236. Montmorency (cardinal de), 318, 525. Montmorency (Mathieu -Jean- Féli- cité, vicomte de), 137, 158, 407. Montmorency-Laval (de), 157, Montmorin (marquis de), 466. Montmorin (marquis de), 287. 386, 460. 466, 467. Montmorin - Saint- Hérem (Armand- Marc, comte de), 23, 67, 160, 460, 467. Montpellier (évêque de la ville de), 519. Montpensier (duc de), 337, 338. Montsauge (M- de), 252. Monville (de), 147. Mora, 81. Morel, 329. Morel (M«), 34. Moreri (L.), 528. Moreton (comte de), 286. Mortagne (M-* de), 243. Mortemart (famille de). 275. Mortemart (duc de), 242. Morlem&rt (duchesse de), 241 à 243. Mortemart (marquis de), 242. Mounier (Jean-Joseph). 160. TABI-K DES NOMS DK PEHSONNKS 545 Moustier (de), 239, 277, 289. Moustier (chevalier de), 417. Moustier (comte de), 417, 418. Moustier (marquise de), 432. Murât (M"«de), 242. Wuratti (M"«). 123. Myons (de), 19, 61. N Naillac (baron de), 119. Naillac (baronne de), 119. Nantes (évèquo de la ville de), 625. Nanteuil, voy. Boula. Nanteuil (comte de), 69. Nantouillet (de), 3'J7, 416. Naplea (roi de) (voy. Ferdinand IV), 69, 83, 84, 89 à «H, 96, 97, 'J8, 102, 103. Naples (reine de) (voy. Marie-Caro- line), 69, 84. 90, 'Jl, 97. 98, 103. Narbonne (Louis, comte dei , 11*0, 193, 196. 216, 304, 32:) à 328. Narbonne (comte, jmis duc dei, 323, 325. Narbonne (duchesse de), 196, 328 è, 325. Narbonne (vicomte de). 324. Narbonne (archevêque de la ville do). 507. Nassau (prince de), 270. Nassau (princesse de), 486. Nassau-Siugen (prince de), 269 à 272, 285, 304. Nassau-Sicfîcn (princesse de, née Saufïusco), 271, 272. Nassau-Wcilbourg (prince de), 502. Navarre (M"«, n(?e Lalain), 472. Necker (Jacques), 6, 7, 9, 10, 11, 12, 13, 16, 26, 38, 142, 160, 161, 183, 208, 209, 215, 216, 21'.), 242. 257, 283, 296, 327, .345, 461, 514. Necker (M»«, née Suzanne Curcliod de La Nasse), 215, 216. Noëlle (M"» de), 159. Nesle (marquis de), 44. Neuwied (prince de), 896. Nicolay (Aimar-Charlés-Marie de), 3, 4. Nieul (de), 321. Niocel (de), 329. Niwenheim (duchesse de), 88. 136. Niwenheia: (M"« do), 76. Noailles (famille do), 67. 253, 275. Noailles (marquis de), 258, 286. Noailles (Paul de, duc d'Âyen), 248, 253, 265. Noailles (vicomte de), 38. 210, 347, 363, 407. Nolhac (Pierre de), IL Nouant (comte de), 166. Nord (comte et comtease du), 69. Nouetle, 243. Odeiico, 58, 63. Oels (comte d') (voy. Henri de Prusse), 69. 0 Gredy (M""), 76. Oppede(d"), 99. Oraison (chevalier d'), 145. Oraison (comte d'), 144. Orléans (Louis-Joseph-Philippe, duc d'), 3, 4, 12, 14, 19, 35, 53, 61, 66. 67. 70. 145, 15'J. 209, 313, 3J5, 338, 380. 468, 469, 471, 472, al3, 519. 522. Orméa(M»»d'), 187, Ornacieur (d'), 206. Osselin, 379. Ossun (M»' d'), 151. Oxenstiern (comte), 288, 309. 332. P... (M"), 37. Pacchetti, 81. Paisiollo (Giovanni), 85, 92, 95, 97, 98, 106, 109. 156. l'ajot (M-^). 159. Palarin (marquis de), 159. Palatin (électeur), 353, 302. Palatine (éloctrico), 6. Palloy, 459, 471. Pamiers (évèque de la ville de), 2*20. Pamparato (M"»), 187. Panetiers (comte de), 183,371. l'ange (de), 403. Panis, 379, 454, 459, 465. Papai'ava (M»*), 123. i'aris (archevêque de la ville de). 198, 204.212, 213. Paroy (marquis de), 243. Paaet (M"" de) , 187. Pollftier, 213. Peltier (J.-Gabriel), 403 Penthièvre ( Louis -Jean -.Marie de Bourbon, (duc de), 27, 468, 469. Perceval (de). 465. 3S 546 TABLK l)KS NOMS DK PKRSONNKS Péricot, 479. Périgny (Suppeau de), 144. Périgord (famille de), (voy. Talley- rand), 275. Périgord (comte Archambault de), 29, 33, 162. Périgord (comtesse Archambault de), 29. Périgord (comte Boson de). 162, 261. 262,318. Péroné (comtesse de), 187. Perron (chevalier de), 203, 447. Pérusse d'Escars (marquis de), 352, .506. Peruzzi(M"), 123. Pestalozzi (de), 346. Pétion (Jérôme), 240, 335, 375, 376, 37y, 380, 395, 400, 402, 403, 465, 476, 477. Petit Gautier, 403. Petiti (M"»»), 187. Pezay (Alexandre-Frédéric-Jacques Masson, marquis de), 242, 243. Pezay (marquise de), 242, 243. Pliffer (François-Louis de), 39 à 42, 45, 46. Pharamond, 523. Philippe (don),L'25. [Mcard, 25, 43, 46, 71, 115, 203, 361. 442, 446, 450, 497,503,510. Pickler, 81. Pie VI* (J.-Ang. Braschi), 40, 73, 76 à 78, 110 à 113, 198, 210, 310. Piémont (prince de), 55, 56, 62, 140, lo.ï, 193, 194,199, 201. Piémont (Glotilde, princesse de). 53, 62, 140, 154. 153, 170, 178, 185, 186, 187, 193, 194, 199. Pignatelli (comtes Francesco et Jo- seph), 91. Pignatelli (prince Belmonte), 91. Pignatelli (prince Marsico-Nuovo), 58, 70. Pio, 79. Pisani, 392. Pisani (M-), 123. Piubès (M-), 187. Poissy, 37. Poix (prince de), 8, 289, 378, 381, 386. 397, 400. Polastron (Marie-Louise d'Esparbès, comtesse de), 62, 76, 285. 307, 341, 451. Polastron (vicomtesse de). 35. Poiignac (famille de), 11, 17, 34, 35, 68, 118. 119, 130, 133. Poiignac (Armand de), 35, 119. 130, 136. Poiignac (comte Charles de;. 145, 139. Poiignac (comtesse Diane de) . 35, 71, 76, 136. Poiignac (duc de), 35. 63, 80. 1.36, 290, 316. Poiignac (duchesse de). 5. 9, 10, 11. 12. 14, 17, 34. 35. 37, 62, 63, 76, 136, 213, 473. Poiignac (marquis de), 17, 25, 138. 356. Poiignac (vicomt(> de), 136. Pologne (primat de), 91. Pons (de), 61. Pons (comte de), 361, Pons de La Grange (M"* de), 138. Pont (de), 158, 159. Pont de Virson (de), 159. Pontfiau, 464. Pontécoulant (de), 289. Pontgibaud (de), 446. Poutgibaud (chevalier de More de), 234. Pontgibaud (comte de More de), 234. Pontlabbé (baron de), 378, 462. Popoli (duchesse de), 83. Portail (M"»), 512. Potemkin (prince). 304. Potri, 82. Pouilly (baron de), 373, 433. Pouilly (baronne de), 373. Poulpry (M»» de), 235. Praslin, voy. Ghoiseul. Préville (P.-L. Dubus, dit), 403, 462. Prioreau, 146, 282. Probst (Marianne), 33, 38. Provence ( Louis - Stanislas - Xavier, comte de)', 232, 238, 239, 246, 249 à 252, 255 à 261, 266 à 269, 273, 276, 278, 283, 283, 286, 294. 302. 307, 308. 314, 315, 318, 330 à 332, 336, 338, 339, 341, 342, 350, 334, 356, 364, 372, 408, 414. 416, 417, 440, 430, 451, 486, 488, 500, 501, 508. 525 à 527. 1. Au mot « Pie » ou au mot « Pape ». 2. Au mot (( Monsieur ». TABLli 1)KS NOMS UE PERSONNES u: Provence (comtesse de) «, 232, 238, 239, 240, 241) à 251, 259, 260, 277. 285, 320, 330 à 332. 340, 3o6. Prusse (prince de), 200, 431. Prusse (prince Henri de), 69. Prusse (prince royal de), 351, 354, 367, 431. Prusse (roi de) (voy. Frédéric), 199,, 208, 265 à 267. 298, 299, 304. 310, 315, 339. 340. 341, 348, 351, 354 à 356, 358, 359, 302, 365 à 368, 372, 374, 405, 406, 411 à 413, 416, 417, 427, 429, 431, 433, 434, 436, 443, 450, 453, 482, 485, 486, 489 à 491, 493, 499, 502, 504, 510, 517. Pué (marquise de), 187. Puget (chevalier du), 10. Puget (comtesse du), 373. Pujol (de), 222. Puységur (chevalier de), 35, 186, 286. Puységur (comte de), 378, 383. R Rabaud de Saint-Etienne, 14. Racine (Jean;, 38. Rafaelli, 81. Kaimond (M»«), 311. Ranson (M"»*), 147. Raousset (comte de), 144. Raphaël (Sanzio), 111. Rastignac (Cbapt de), 460, 465. Rathsambausen (baron de), 226. Ravenel (chevalier de), 27, 204. Raynal (Guillaume -Tbouars-Fran- i.'ois). 214. Rebourguil (chevalier de), 34. Reding (de). 460. Régis de Valfont, 459. Regnaud (Michel-Louis-Etienne) ,403. Reids (baron de). 30. Reims (archevêque do la ville de), 252, 282, 525. Rembrandt, 119. Renier, 124. Rennes (évoque de la ville de), 525. Repaire (du), 66, 289. Retz (comte de), 269, 361. Retz (vicomte de), 361. Réveillon, 145. Reez, 282. Reynaud de Montlosier, voy. Mont- losier. Rhombius, I. Ribaudi, 168. Ricaldone (marquise de), 187. Riccé (comte de), 3, 4, 205. Riccé (comtesse de), 205. Riccé (M"« de), 205. Richelieu (famille de), 275. Richelieu (duc de), 235. Richelieu (Louis-François-Armand de Vignerod du Plessis duc de), 147, 235. Rieux (famille de), 275. Rivarol (Antoine, comte de), 405. Rivière (de), 136. Robert, 403. Roberts (M»"), 515. Robespierre (Maximilien), 379, 455. Robien (M"» de), 229. Rochambeau (J.-R. -Donatien de Vi- meuse de), 139, 300, 337. Rochebrune (baron de), 371. Uochechouart (vicomte de), 506. Rochechouart (marquis de), 3, 4. Rochefort, voy. Rohan. Rochefort d'Ailly(de), 373, 413. Rocbemore (M«" do, 307. Roches (comtesse des), 204. Rochet, 385. Rochetaillé (de), 205. Rociietaillé (M"" de), 205. Rodl (de), 495. Rœderer (P.-Louis), 376, 379., 380, 384. Roero de Monticello (comtesse), 54, 180, 186, 206. Rohan (famille de), 275. Rohan (Camille, prince de), 52. Rohan (Charles, comte de), 439. Rohan (Louis, prince de), 357. Rohan (Louis-René-Edouard, prince de), 211, 222, 224 à, 228, 231, 232, 301, 305, 357. Rohan-Chabot (vicomte de), 397, 461, Rohan-Montbazon (princesse de, née de Gonflans), 512. Rohan-Rochefort (Charles de), 225. Rohan-Rochefort (prince de), 225. Rohan-Rocheforl (princesse de), 222. Roi, 280. Roland, 243. Roland de la Platriùre (Jean-Marie), 396, 455, 465. 1. Au mot « Madame ». UH TABLE DBS N0M8 DE PERSONNES Roll (baron de), 290. Roll (chevalier de). 35, 438, 175,310. RomainvlUierB, 462. Romanzow (comte de). 274, 309, 331, 518. Romeuf, 237. Ronçay (M" de), 1». Rondanini (marquise), 77. Rooth (comtesse de), 507. Rosctnberg (comtesge de), liS. Rospigliosi (princesse), 77, Rotondo, 471. Rougé (marquise de, née de Morte- mart), 236, 242, 243. Rousseau, 465. Rousseau (Jean-Jacques), 38, 326. Housay (comte de), 436. Roux (Jacques), 321. Rôyou (Thomaa-Mufle), 402. Rutïmo (M»* de), 187. Rultiière (de). 377, 407. Rulhière (GlaUde-Canoman de), 377. Rully (de), 42». Russie (grand dOc de), 04. Russie (impératrice de) (voy. Co- tlierine), 270 à 272, 274, 288, 300, 309. B Saint-Aldcgonde (de), 470. Saint-Blancard (de), 400. Saint-Brico (M""), 472. Saint-Clair (de), 336. Saint-Fargeau, voy. LepoUetier. Saiut-Genualn (Claude-Louis, comtt de), 90,349. Saint-Maixent (de), 218. Saint-Maur (comte de), 69. Baini-Mauris (prince de), B58, 960, 2G1, 327. Sainl-Mauris (princesse de), 261, Sûinl-Méard, voy. Jourgni&o. Saint Oiner (évoque de), 340. Balnt'Pons (évoque de), 20b. Sainl-Rouian (de), 243. Saint-iSébastieu (M»* de), 187. Saint-Seyne (de), 183. Sainte-Croix, voy. Bigot. Sainte-Croix, voy. Descorches. Sainte-Croix, 38b, 395. Sainte-Croit: (de), 881. Saint-Foy, 148. Salos (comte de), 187. Salis, 389. Salis (baron de), 88, 89, 90, 104. Salis de Lizers (de), 466. Salm (prince de), 29, 295. Salm (Emmanuel , prince de), 183. Salm-Kyrbûurg (Maurice, prince de), 295, 357. Salm-Kyrbourg (Frédéric , prince de), 357. Salmatoris (M"« de), 187. Salmours (M"" de), 187. Salvert, 397. Sambuca (marquise de la), 105. San Fermo (comte de), 58. Sangusco (princesse), voy. Nassau. San Marsano (marquise de), l86. Sanson, 465. Santa-Groce (princesse), 74, 77. Sanlerre (Claude), 379, 395, 404. 459, 480, 521 à 523. Sapioba, 272. Sardaigne (roi de) (voy. Victor- Anjédée), 27. 37. 52, 55 à 60, 6i, 0.), 08, 70, 137, 138, 152, 156, 161 à 163, 169 à 173, 178, 190, 194, 196, 197, 199 à 201, 203, 206, 259, 330, 331, 405, 468. Sarmiente, 79. Sarningham (chevalier de), 68. Sarobert (chevalier de), 21, 235. Sartine (de), S. Sartine (Gabriel de), 242. Sassenay ( Bernard , marquis de ) . 148. Saussure (Hor.-Benedict de), 45. Savlnes, 198. Savoie (maison de), 68. Savonières (marquis de), 10, 07. Saxe (électeur de), 267. Saxe (Clément- Vencealas, prince de), 272. Saxe (maison de). 273. Saxe (princesse Cunégondu de), 24i). Save (prince Xavier de), 28b, 414. Saxe-Taschen ( Albeit-CharleB-Fran- rois-Xavier, duc de), 26. Saxe-Weimar (duc de), 431. Saxe-Weimar (duchesse de), 91. Schônau (M'f de), 519, Schônfeld (de), 340, 341, 499. Scroffa (M-), 123. Ségui- (famille de), 310, Ségur (Josepb-AIexactdre, vicomte de), 311, 312, 326, 403. Ségur (L.-rhil., comte de), 310. Ségur (Phil.-ll. marquis de). 311. TABLE DES NOAIS DE PERSONNER .Hy Selle (M»» de). 141. Sémonville (marquis de), 3, 4. 138, 330. Sennevoy (marqais de), 23, 20.5. Sennevoy (M">« de), 205. Septeuil (Tourteau de). 397. 472. Septeuil (M"»» Tourteau de), ili. Serbelloni (comtesse), 50, Serbelloni (duchesse), .^0. Serego (M""). 123. Sérent (comte de), 17, ^tt, à7, 142. Sérent (Armand^Louis, marquis de). 57. 138. Sérent- Walhs (oomte de), .S. 164. Sergent. 376, 379, 465. Serilly (de), 392. StJrionno (de), 505. Servan (Joseph), 396, 455. Scymandi (M""), 215. Seyssel (de), 269. Sicaril (Roch-Arabroise-Cucurron) , 46:i. Sieyès (Emmanuel-Joseph), 14, 158, 380. Siilerv (marquis de) (voy. Genlis), 380^ 407. Sillery (marquise de) (voy. Genlis). 1*7. Simianc (comte de), 377. Simiane (comtesse de, née de Damas), 277, 511. Solminiac. .^94. Sombrouil (de), 463. Somhreuil (M"» de), 463. Sonvillo (de). 71. 138. Sonvillo (M"» de), 71. 138, 139, 205. Sorel (Agnès). 448, Soucy (de). 383. Soucy (M"» de). 382. Souillac (dcK 321. Souillac (vicomte de), 519. Boulanges (de), 321. SonlangOB (M»* de), 486. à'ourches (nianiuis de), 473. Souza (Rodrigue comte de), 58, 168, 181, 186. Souza (comtesse de. née do Garaglio). 58, 69, 108. 186. Souza (comtesse de, née do Mont- boissier), 309. Spire (év»5que de la ville de), 23tl. Staël-FIolHto.in (baron de), 216. Stafil'ltoLstcin ( Anne- Louise -Ger- maine Necker, baronne de), 216, 217. 327, 328. Stainville (M« de), 233. Stavelot (prince-abbé de), 3251, 485. Stigliano (prince), 98. Suard (J.-B. -Antoine), 403. Suède (roi de) (vov. Gustave III), 64, 69, 98, 216, 233. 260, 262,271, 288, 300, 306. 329, 332, 340. Suleau, 313, 314, 393, 394. Sulivan (M"-»), 237. Suncini (comtesse), 50. Suppeau, voy. Périgny. Surgères (comte de), 3. Sylva (princesse), 59. Taboureau, 242. Talleyrand (baron de), 101. 103, 390. Talleyrand (baronne de), 101. Talleyrand- Pédgord (Charles-Mau- rice de) ', ;J3, 162, rJ9, 208, 210, 217, 261. 318, 327. Tallien (J.-Lambart). 379. Talma (François-Joseph), 311, Talmont (princesse do), 204. Tarbé (L. Hardouin). 161. Tarente (prince de), 175. 382. TarenLe (princesse de, duchesse de La Tremoille, née de Ghatillon), 382, 454, 463. Target, 14. Toissonnet (Terrats de), 169, 174, 276. Ternay (marquis do), 353. Terrais do Teissoanet, voy. Teisson- net. Tessé (comte de), Tessé (comtesse de, née de Noaillos), 160, 218, 219. 253, 277. Teyssier, 279. Théroigne de Méricourt (Anne-Jo- sephe Terwagno. dite Théroigne, dite M"" Caiapinados), 217, iii, 334. 335, 393. Thiano (princesse), 77. Thibaut (M»»), 472. Thiboutot (marquis do), âû4, 358. Thierry, 397, 462. 472. Thinville (de), 514. Thoméoni )M"«), 92. llH. Tiepoio, 1.33. 1. .\u mot (( évèque d'Autun ». 550 TABLE DES NOMS OE PERSONNES Tilly (Albert, comte de). 524. Tisseuil (M- de), 243. Toscane (Grand duc de), 70, 90. Tourdonnet (comte de), 218. Tournon (comte de), 150. Tournon (M»* de), 187. Tours (archevêque de la ville de). 525. Tourteau de Septeuil, voy. Scpteuil. Tourzel (marquis de), 382, 386. 397, 398, 476. Tourzel (marquis de), 473. Tourzel (marquise de, née d'Havre), 240, 382, 397, 454, 470, 473 à 476. Tourzel (Pauline de), 382, 398, 473 à 476. Toustain de Viray (comte de), 369 à 371. Trêves (électeur de) (voy. Sa.xe), 228, 236, 272, 273, 276 à 278, 280 à 283. 285. 287, 289, 294, 296, 297, 299 à 302,306, 307, 316, 317. Trévor. .58, 168,181. Trévor (M»»), 168. Tronchon, 394, 474 à 476. Trudaine. 403. Turenno (Henri de la Tour d'Au- vergne, vicomte de), 232. Turler, 388 à 390. Turpin (comte de), 164, 218. Uls (des), 66. Uzès (famille d' 275. Valence (de), 213, 407. Valence (M- de), 213. Valet de Villiers, 443, 448. Valins (M-» de), 206. Valory (de), 239, 277, 289. Valperga (M™*), 187. Van-Paschen, 491. Varicourt (de), 66. Vasi, 82. Vassan (M"« de), 207. Vassé (marquise de). 138. 243. Vassé (vidame de), 138. Vaubecourt (marquis de), 236. Vaubernier, voy. Du Barry. Vaudreuil (comte de), 17, 63, 130, 136. 285, 308. Vaudreuil (comtesse de), 136. Vaudreuil (mai'quis do), 145. Vaudreuil (vicomte de), 35. Vaudreuil (vicomtesse de), 35, 63, 76. Vaugiraud (de), 462. Vaux (Noël de Jourda, comte de), 233. Vaux (vicomte de), 145. Venier (M»«), 123. Vérac (comte de), 57. Vérac (comtesse de), 146. Vérac (marquis de), 221. Verdonnet (M»« de), 206. Vcrgennes (famille de), 344. Vergennes (comte de), 249, 287,289, 294 à 296. Vergennes (comtesse de), 344. Vorgnette (vicomte de), 347. Vergniaud (P.-Victorin), 386, 395. Verlhamont (chevalier de), 371. Vermenon (M"» de), 215. Vermont (abbé de), 205. Verne (du), 35, 117. Vernet (M''« du), 127. Verolengo (comte de), 54. Vorolengo (marquise de). 186. Vorolengo (M"« 6 TABLE DE» CHAPITRES CHAPITRK X LA SAVOIE ET LA SUISSE Départ de Turin. — Ch.imbéry. — Les émigrés. — La ville. — Mirabeau. — Le comte de La Marck. — Cagliostro. — Projet de départ. — Aix-les-bains, — Lausanne. — Les émigrés convoqués en Allemagne. — Départ de Chambéry. — Un combat naval à Zurich en 1783. — Lavater. — Goppet. — Necker. — M™" Necker. — M"»" de Staël. — Lenoir. — M""» de Nanteuil. — M">° de Tessé. — Soleure. — M. de Breteuil. — Autres émigrés. — Bâle. CHAPITRE X[ SUR LA ROUTE DE COBLENTZ Fribourg. — Ettenheim. — Le cardinal de Rohan. — Mira- beau-Tonneau. — Sa légion. — Départ de la famille royale. — Offenbourg. — Carlsruhe. — Incertitude sur le Roi. — Worms. — Manheim. — Varennes. — Heidelberg, — M. de Pezay. — Offenbach. — Secte de Franck. — Séjour à Worms. — Les émi- grés. — Mayence. — Les eaux de Schwalbach 223 CHAPITRE XII COBLENTZ Arrivée à Coblentz. — Les émigrés. — Les pirinces, — La légion de Mirabeau. — Les gardes du corps. — M. de Maille- bois. — Départ du comte d'Artois. — Les Auvergnats. — Mon- sieur. — Madame. — Nouvelles arrivées. — Mauvais accueil. — Spa. — La vie h Spr.. — Retour à Coblentz. — Retour du comte d'Artois. — Déclaration de l'empereur et du roi de Prusse. — Règlement pour les compagnies de gentilshommes. — Compa- gnies d'Auvergne. -^ I^e prince de Nassau. -^ L'Électeur de Saxe. — Formation des compagnies. — L'impératrice de Russie. CHAPITRE Xin L'ÉMIGRATION AUGMENTE Nouveaux émigrés. — L'émigration augmente. — M"** de La Châtre. — Les députés émigrés. — Maury. — Nombreuses arri- vées. — M. de Montboîssier. — Décret sur les émigrés. — La maison des princes. — Bruit de la fuite du Roi. — Finances. — TABLE DES CHAPITRES 857 Formation des compagnies. — Agents des princes. — Anciens députés. — Cassette volée et retrouvée. — Nouvelles de France. \ttenlat contre le prince de Condé. — Plaintes contre les li'Tés. — Nouveau ministre de France 276 CHAPITRE XIV LES PREMIERS MOIS DE 4792 Les dispositions des souverains. — Mesures contre les rassem- blements d'émigrés. — Départ de Worms. — Discours de Mon- sieur. — La vie à Coblentîi. — Nouvelles de France. — Le prince de Condé est menacé. — Lettre de lui. — L'hiver à Coblentz. — Jaucourt et Curdo. — Ministre de Russie. — Le comte de Ségur. — Le vicomte de Ségur. — Nouvelles de Paris. — Suleau. — Ol'ficiers de marine. — Nouvelles de Prusse. — Arrivées diverses. .\Iort de l'empereur Léopold. — Envoyés des princes. — lUyriens. Famille d'Espinchal. — Corps d'émigrés 299 CHAPITRE XV DERNIERS PRÉPARATIFS Louis de Narbonne. — Sa mère. — Son frère. — Sa naissance Sa vie. — Le maréchal de Broglie. — Nouvelles du Cantal. — Assassinat du roi de Suède. — Départ de Madame. .Montlo- sier. — Hommes d'armes à pied. — Théroigne de Méricourt. — Inspection. — Déclaration de guerre. — Princes d'Orléans. — Vérification des grades. — Les puissances. — Les princes. — Alexis d'Espinchal. — Organisation de l'armée des émigrés. — ";'''[iaralirsde départ. — Derniers arrivants. — Ordres de départ. 323 CHAPITRE XVI DÉPART DE COBLENTZ Autrichiens et prussiens. — Maison du Roi. — Les ent'anls de M. d'Espinchal. — Départ de Coblentz. — Séjour à Carden. — L'état-major. — En marche. — Les poitevins. — Revue. — Le roi de Prusse. — Organisation de l'armée des émigrés. — Mani- feste de Brunswick. — La vie des émigrés. — Equipages de M. d'Espinclial. — .Marche sur Trêves. — Revue du roi de Prusse. — Fournitures. — Encore l'élat-major. — La brigade de M. d'Es- pinchal. — Longwy. — Luxembourg 34 b 558 ., TABLR DES CHAPITRRS CHAPITRE XVII LE 40 AOUT M. Aubier. — Les préliminaires du 10 août. — Les Marseil- lais. — Préparatifs. — La nouvelle municipalité. — La matinée. — Inspection. — Les dames de la Reine. — Les défenseurs du château. — La famille royale quitte le château et se réfugie à l'Assemblée. — Aux Tuileries. — L'attaque. — Les suisses. — Ordre du Roi de se retirer. — Envahissement du château. — Massacres. — La loge du Logographe. — La séance de l'As- semblée. — Nouveaux ministres. — La déchéance. — Aux Feuil- lants.— Le Temple. — Les journaux rojalistes 374 CHAPITRE XVI II L'ENTRÉE EN CAMPAGNE Suite du séjour à CEtringen. — Arrestation de La Fayette. — % Ordres de mouvement. — Allocution de Monsieur. — Premiers ' cantonnements. — Thionville. — Le mauvais temps. — Verdun. — Marche en avant. — Un mouvement de vivacité. — Pillage par les Prussiens. — Vouziers. — La Champagne Pouilleuse. — Valmy. — Attente. — Inaction. — Négociations. — Situation de l'armée 405 CHAPITRE XIX LA RETRAITE Suite du séjour. — Toujours l'inaction. — Triste position. — Ordre de retraite. — Mauvaises dispositions des puissances. — Temps horrible. — Retraite affreuse. — Position critique des émigrés. — Escarmouche. — Désarroi complet. — Emprunt. — Temps toujoui's épouvantable. — On manque de tout. — Caisse de secours. — Sortie de France. — Commencement de dislo- cation. — Faux assignats. — Arlon. — Désordre général. — j^mo» de Balbi et de Polastron. — Retraite des Pi'ussiens et des Autrichiens 431 CHAPITRE XX LES MASSACRES DE SEPTEMBRE Les suites du 10 août. — Arrestations. — Premières exécutions. — Visites domiciliaires. ^ Le 2 septembre. — Les Carmes. — TABLK DES CHAPITRKS 559 Saint-Firrain. — Autres massacres. — Maillard. — Victimes diverses. — Personnes sauvées. — M'"° de Tarente. — Cazotle. — Bachmann. — Montmorin. — Théâtres des massacres. — La prin- cesse de Lamballe. — La Force. — M»"" de Tourzel. — Bicêtre. — La guillotine. — Le Temple. — Le grand Chàtelet. — Les pri- sonniers de la haute cour d'Orléans. — Le massacre 454 CHAPITRE XXI LA RETRAITE GONTL^UE Suite du séjour à Arlon. — Projets incertains. — La retraite continue. — Malmédy. — Spa. — Liège. — Cantonnements d'hiver. — La Campine. — Départ précipité. — L'abbaye de -Susleren. — Situation critique. — Une bonne ferme. — Progrès des patriotes. — Le licenciement. — Ordre des princes. — Misère des émigrés. — Leur fuite. — Menace d'arrestation des princes. — Départ 482 CHAPITRE XXII LA DISPERSION Vers le Rhin. — Passage du fleuve. — Le chapitre de Ger- resheim. — Emigrés divers. — Les princes à Dusseldorf. — Vente de chevaux. — Départ des princes. — Les émigrés à Londres. — Le l""" janvier 1793. — Le procès du Roi. — La division du prince de Condé. — Lettre du prince de Gondé. — Dispersion des émigrés. — Le procès du Roi. — La condamna- tion à mort. — Dernière entrevue du Koi et de sa famille. — — Les dernières heures. — L'exécution. — Douleur générale. — Lettre du comte d'Artois. — Lettre de Monsieur à la noblesse. — Discours du prince de Condé. — M. d'Espinchal perd ses terres 504 Appendice 529 Table des noms de personnes 331 ÉVREUX, IMPhlMKUIK CH. 11ÉHI8SEY, PAUL HÉBISSEY, SUCC V ^ y 1^- r o 2 — — Il 1 o> ^^ 1— o o LLI = m >see; ==o oo (/) = n o ^m U- o= ==X o û^ >- (-^ in ?